Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406336
lundi 2 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2406336 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête enregistrée le 22 août 2024 sous le n°2406336 après renvoi par ordonnance du 21 août 2024 du magistrat désigné du Tribunal administratif de Montpellier, M. B A D demande au Tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 16 août 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit tout retour en France pendant 2 ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de 15 jours courant à compter de la date de notification du jugement sous astreinte journalière de 50 euros ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A D soutient que :
- l'obligation de quitter le territoire français a été signée par une autorité incompétente ;
- cette obligation méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'interdiction de retour en France n'est pas suffisamment motivée ;
- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive cette interdiction de base légale.
Le préfet de l'Isère a présenté un mémoire en défense enregistré le 29 août 2024 par lequel il conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués par M. A D ne sont pas fondés.
II. Par une requête enregistrée le 23 août 2024 sous le n°2406378 et un mémoire enregistré le 30 août 2024, M. B A D, représenté par Me Bouchair, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir :
- l'arrêté du 16 août 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit tout retour en France pendant 2 ans ;
- l'arrêté du 21 août 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence ;
2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer une carte de séjour mention " vie privée et familiale " ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A D soutient que :
- l'obligation de quitter le territoire français n'est pas suffisamment motivée ;
- cette obligation méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- cette obligation méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York ;
- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive l'assignation à résidence de base légale ;
- cette assignation est illégale dans la mesure où elle ne peut être exécutée en l'absence d'indication d'une adresse précise de résidence.
Le préfet de l'Isère a présenté un mémoire en défense enregistré le 29 août 2024 par lequel il conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués par M. A D ne sont pas fondés.
III. Par une requête enregistrée le 23 août 2024 sous le n°2406379 et un mémoire enregistré le 30 août 2024, M. B A D, représenté par Me Bouchair, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir :
- l'arrêté du 16 août 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit tout retour en France pendant 2 ans ;
- l'arrêté du 21 août 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence ;
2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer une carte de séjour mention " vie privée et familiale " ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A D soutient que :
- l'obligation de quitter le territoire français n'est pas suffisamment motivée ;
- cette obligation méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- cette obligation méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York ;
- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive l'assignation à résidence de base légale ;
- cette assignation est illégale dans la mesure où elle ne peut être exécutée en l'absence d'indication d'une adresse précise de résidence.
Le préfet de l'Isère a présenté un mémoire en défense enregistré le 29 août 2024 par lequel il conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués par M. A D ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du Tribunal a délégué à Mme Permingeat les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 2 septembre 2024 :
- le rapport de Mme Permingeat, magistrat désigné ;
- les observations de Me Bouchair, représentant M. A D dans les instances n°2406378 et 2406379.
La clôture de l'instruction a, par application de l'article L. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, été prononcée à l'issue de ces observations, à 14 h 11.
Considérant ce qui suit :
1. M. A D, ressortissant tunisien né en mai 2006, serait entré irrégulièrement en France en octobre 2022. Interpellé pour usage illicite de stupéfiants et recel de bien venant de la cession non autorisée de stupéfiants à autrui le 16 août 2024, il a fait l'objet de deux arrêtés portant, pour le premier, obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour en France pendant 2 ans et, pour le second pris le 21 août 2024, assignation à résidence dans le département de l'Isère. Dans les présentes instances, M. A D demande l'annulation pour excès de pouvoir de ces deux décisions.
2. Les requêtes visées ci-dessus sont présentées par le même requérant et sont dirigées contre les mêmes décisions. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation pour excès de pouvoir, d'injonction et d'astreinte :
En ce qui concerne les mesures d'éloignement :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
3. L'obligation de quitter le territoire français n°2024-GT-331A du 16 août 2024 a été signée par M. C, directeur de cabinet du préfet de l'Isère alors de permanence, qui avait reçu à cette fin une délégation de signature qui lui a été consentie par arrêté préfectoral du 21 août 2023 régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet acte manque en fait et doit être écarté.
4. Cette obligation comporte l'ensemble des considérations de fait et de droit qui la fondent. Par suite, elle satisfait à l'exigence de motivation qu'impose l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. A la date de cette obligation, M. A D était présent en France depuis moins de deux ans alors qu'il a vécu en Tunisie, où il conserve nécessairement des attaches personnelles, jusqu'à l'âge de 16 ans. Depuis son arrivée en France, il a fait l'objet de plusieurs interpellations par les forces de l'ordre et n'apporte aucun élément attestant d'une intégration réussie dans la société française. Sur un plan familial, s'il se prévaut de la présence en France de son jeune frère encore mineur, il n'est débiteur envers l'intéressé, qui bénéficie de la protection du service d'aide sociale à l'enfance, d'aucune obligation et il ne justifie pas entretenir avec lui les liens étroits qu'il évoque. Il n'apporte par ailleurs aucun commencement de preuve au soutien de ses affirmations sur le fait que ses parents, qui résident toujours en Tunisie, l'auraient abandonné. Par suite, M. A D n'est pas fondé à soutenir que l'obligation contestée porte, à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance, par cette obligation, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.
6. Aux termes de l'article 3-1 de la convention de New-York : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, (), l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
7. Comme indiqué au point 5, M. A D n'est débiteur d'aucune obligation envers son jeune frère encore mineur et n'établit pas entretenir avec l'intéressé les liens étroits qu'il évoque. Par suite, il n'est pas fondé à invoquer les dispositions citées au point précédent pour contester la légalité de son éloignement du territoire national. Le moyen correspondant doit donc être écarté.
S'agissant de l'interdiction de retour en France :
8. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " () les décisions d'interdiction de retour () prévues aux articles L. 612-6, () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".
9. L'interdiction en litige comporte les considérations de fait et de droit qui expliquent les motifs pour lesquels le préfet de l'Isère a considéré que M. A D ne justifiait pas de considérations humanitaires faisant obstacle à l'édiction d'une telle mesure. Par suite, cette interdiction satisfait à l'exigence de motivation qu'imposent les dispositions citées au point 8. Le moyen tiré du vice de forme dont elle serait entachée doit donc être écarté.
10. Il résulte des points 3 à 7 que l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, excipée à l'encontre de l'interdiction de retour en France, doit être écartée.
En ce qui concerne l'assignation à résidence :
11. Aux termes de l'article R. 733-1 du code de justice administrative : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, () définit les modalités d'application de la mesure : 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence () ".
12. Les dispositions citées au point précédent n'interdisent nullement au préfet de fixer la résidence d'un étranger assigné à résidence non à une adresse précise mais à l'échelle d'un département. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance, par l'assignation en litige, de cet article doit être écarté.
13. Il résulte des points 3 à 7 que l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, excipée à l'encontre de l'assignation à résidence, doit être écartée.
14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation pour excès de pouvoir ainsi que, par voie de conséquence, d'injonction et d'astreinte, présentées par M. A D doivent être rejetées.
Sur les frais des litiges :
15. Eu égard à sa qualité de partie perdante dans les présentes instances, les conclusions présentées par M. A D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes de M. A D sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié M. B A D et au préfet de l'Isère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 septembre 2024.
Le magistrat désigné,
F. Permingeat
Le greffier,
P. Muller
La République mande et ordonne au préfet de l'Isère, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°s2406336, 2406378, 2406379