Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406451
lundi 16 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2406451 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 août 2024, M. A B, représenté par Me Miran, demande au juge des référés :
1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;
2°) de suspendre l'exécution de la décision du 16 juillet 2024 par laquelle le préfet de l'Isère lui a refusé le bénéfice du parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle ;
3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer une autorisation d'engagement dans le parcours de sortie de la prostitution et de l'insertion sociale et professionnelle dans les huit jours sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou de réexaminer sa demande dans les quinze jours sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie ; il se trouve dans une situation de grande précarité dès lors que son stage n'est que d'une durée de six mois et qu'il risque ensuite de retourner vers la prostitution pour subvenir à ses besoins ; son admission dans le parcours de sortie de la prostitution lui permettrait de bénéficier d'un hébergement stable ;
- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
o elle méconnaît l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles à avoir rejeté sa demande au motif qu'il serait réfugié en Grèce ; il a demandé le transfert de sa protection vers la France ; si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile ont rejeté sa demande, sa demande d'aide juridictionnelle auprès du Conseil d'État a été octroyée ; la circonstance qu'il se soit vu accorder le statut de réfugié en Grèce ne l'empêche pas de prétendre au bénéfice du parcours de sortie de la prostitution dès lors qu'il est victime de prostitution en France ;
o elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il sera sans ressources financières à l'issue de son stage et risquera alors de recourir à la prostitution pour subvenir à ses besoins ;
o elle porte atteinte à l'ordre public ; la prostitution est incompatible avec la dignité humaine ;
o elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 septembre 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu :
* les autres pièces du dossier ;
- la requête n°2406452, enregistrée le 27 août 2024, par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Thierry, vice-président, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 10 septembre 2024 à 10 heures 30.
Après avoir entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Thierry, juge des référés
- et les observations de Me Miran, représentant M. B, qui a fait valoir à l'audience que la décision du préfet de l'Isère était entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la condition du transfert en France du bénéfice de la protection internationale qui lui a été accordé en France n'est pas une condition prévue par les dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles et qu'il n'est pas contesté qu'il est victime de la prostitution.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant de la République démocratique du Congo expose qu'il a fui son pays d'origine en 2018 pour arriver en Grèce en 2020 où le bénéfice de la protection internationale lui a été accordé, mais où il a été contraint d'entretenir des relations sexuelles tarifées. Arrivé en France le 8 mars 2022 il a continué d'avoir recours à la prostitution avant de se rapprocher des associations Althea et l'amicale du nid qui l'ont aidé à former une demande d'engagement de sortie de parcours de prostitution et d'insertion sociale et professionnelle. M. B demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 16 juillet 2024 par laquelle le préfet de l'Isère a rejeté sa demande.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
4. En premier lieu, la condition d'urgence qui justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif est remplie lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Il lui appartient également, l'urgence s'appréciant objectivement et compte de tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce, de faire apparaître dans sa décision tous les éléments qui, eu égard notamment à l'argumentation des parties, l'ont conduit à considérer que la suspension demandée revêtait un caractère d'urgence.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. B est suivi par deux associations qui l'assistent pour sortir de la prostitution. Il a bénéficié, dans ce cadre d'un contrat de stage de six mois en ateliers d'adaptation à la vie active, signé le 14 mars 2024. Il expose néanmoins sans être contredit qu'il est actuellement, en dépit de ce contrat qui lui procure de faibles revenus, sans hébergement et que l'accès au dispositif de sortie de parcours de prostitution lui donnerait la possibilité de bénéficier d'un hébergement stable et d'un parcours d'insertion professionnelle. Dans ces conditions, la décision litigieuse porte aux intérêts de M. B une atteinte suffisamment grave et immédiate pour que la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
6. Aux termes de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles : " I.-Dans chaque département, l'Etat assure la protection des personnes victimes de la prostitution, du proxénétisme ou de la traite des êtres humains et leur fournit l'assistance dont elles ont besoin, notamment en leur procurant un placement dans un des établissements mentionnés à l'article L. 345-1. / Une instance chargée d'organiser et de coordonner l'action en faveur des victimes de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains est créée dans chaque département. Elle met en œuvre le présent article. (). / II.-Un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est proposé à toute personne victime de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle. Il est défini en fonction de l'évaluation de ses besoins sanitaires, professionnels et sociaux, afin de lui permettre d'accéder à des alternatives à la prostitution. Il est élaboré et mis en œuvre, en accord avec la personne accompagnée, par une association mentionnée à l'avant-dernier alinéa du présent II. / L'engagement de la personne dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est autorisé par le représentant de l'Etat dans le département, après avis de l'instance mentionnée au second alinéa du I et de l'association mentionnée au premier alinéa du présent II. / La personne engagée dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle peut se voir délivrer l'autorisation provisoire de séjour mentionnée à l'article L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle est présumée satisfaire aux conditions de gêne ou d'indigence prévues au 1° de l'article L. 247 du livre des procédures fiscales. Lorsqu'elle ne peut prétendre au bénéfice des allocations prévues à l'article L. 262-2 du présent code et à l'article L. 553-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une aide financière à l'insertion sociale et professionnelle lui est versée. () "
7. Ces dispositions ne subordonnent pas le bénéfice du parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle à la régularité du séjour en France du demandeur, le bénéfice dudit parcours ouvrant d'ailleurs la possibilité de délivrer à son bénéficiaire un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, le transfert en France des droits attachés à la protection internationale accordée par un autre pays de l'Union européenne est lui-même subordonné au séjour régulier de l'intéressé en France. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce qu'en se fondant uniquement sur la circonstance que la protection subsidiaire avait été accordée à M. B dans un autre pays de l'Union européenne, le préfet de l'Isère a entaché sa décision d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation, est propre à créer un doute sérieux sur sa légalité.
8. Il résulte de ce qui précède, que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative sont satisfaites. Il y a lieu, dès lors, de suspendre l'exécution de la décision du préfet de l'Isère du 16 juillet 2024 jusqu'à ce qu'il soit statué au fond.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ". Aux termes de l'article L. 911-1 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".
10. En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.
11. Compte tenu du motif de suspension retenu et le préfet de l'Isère ne contestant pas que M. B est victime de la prostitution, il y a lieu de lui enjoindre de délivrer à M. B, une autorisation d'engagement dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle valable jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n°2406452. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prescrire l'exécution de cette mesure dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :
12. Il y a lieu, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 800 euros à Me Miran, avocate de M. B, en application des dispositions de l'article de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 :L'exécution de la décision du 16 juillet 2024 du préfet de l'Isère est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de délivrer à M. B une autorisation d'engagement dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle valable jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n°2406452, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 :Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle l'Etat versera à la somme de 800 euros à Me Miran en application des dispositions de l'article de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 :La présente ordonnance sera notifiée à M. B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Miran.
Copie en sera délivrée au préfet de l'Isère
Fait à Grenoble, le 16 septembre 2024.
Le juge des référés,
P. Thierry
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 24064512