Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406482

mardi 10 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406482
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. B, ressortissant malien, contestant le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français pris par le préfet de la Savoie. Le tribunal a estimé que la décision de refus était suffisamment motivée et que le préfet avait légalement pu écarter les documents d'état civil produits par le requérant comme étant dépourvus de force probante, en application de l'article 47 du code civil. Il a également jugé que le préfet n'avait pas commis d'erreur de droit en n'examinant pas la demande d'admission exceptionnelle au titre du travail, faute d'éléments suffisants fournis par le requérant. Enfin, la décision d'éloignement n'a pas été considérée comme portant une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 août 2024, M. A B, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 août 2024 par lequel le préfet de la Savoie lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois et dans l'attente lui délivrer dans un délai de huit jours une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, sous astreinte de 80 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit, aucune falsification des documents d'état civil présentés ne pouvant être retenue, dès lors que son identité n'est pas remise en cause malgré les documents d'état civil refusés, que son identité est établie par les pièces et que le préfet n'a pas procédé aux vérifications requises auprès des autorités maliennes ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne s'est prononcé que sur l'admission exceptionnelle au titre de la vie privée et familiale et n'a pas examiné la demande d'admission exceptionnelle sur le fondement du travail ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision contestée est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 octobre 2024, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Derollepot, premier conseiller,

- et les observations de Me Huard, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant malien, né le 7 juin 2001 selon les documents qu'il a produits, est entré en France le 28 février 2018 et a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance. Par un arrêté du 10 septembre 2020, le préfet de la Savoie a refusé de lui accorder un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours. Le 10 août 2023, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 août 2024 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, la décision en litige comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision doit dès lors être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil () ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". L'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité () ".

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. Pour refuser un titre de séjour à M. B, le préfet de la Savoie, après avoir relevé que, pour justifier de son état civil, il avait produit trois extraits d'acte de naissance mais que, dans des avis des 10 septembre 2018, 25 mai 2019 et 24 juin 2019, la direction départementale de la police aux frontières (PAF) de la Savoie avait estimé que toute force probante faisait défaut à ces documents, a conclu que son état civil ne pouvait être tenus pour établis et qu'ainsi, il ne satisfaisait pas aux exigences de l'article R. 431-10 précité.

6. Selon ces avis de la direction départementale de la police aux frontières, plusieurs irrégularités affectent les extraits d'acte de naissance n° 281/CSN, n° 1117/CSNRG24 ainsi que n° 1117/CSN/RG24. Ainsi, le premier et le deuxième documents ne comportent pas de numéro d'identification national (NINA) et les rubriques 14, 15 et 16 ne sont pas renseignées. Le deuxième document fait référence à un jugement supplétif non présenté. Sur le deuxième et le troisième documents, les dates ne sont pas écrites en toutes lettres. Enfin, sur ce dernier document, le numéro NINA est faux et ne correspond pas aux données biographiques et la rubrique 15 ne mentionne pas la qualité de la personne, seul étant reprise la mention " officier d'état civil " alors que la rubrique 14 présente une anomalie technique du fait de la mention " Officicer ". Si M. B produit à l'instance une fiche NINA et une copie du passeport, il apparaît à cet égard que le passeport, faisant référence au numéro de la fiche NINA produite, a été établi sur la base du document n° 1117/CSN/RG24, analysé par la PAF et également produit à l'instance. Compte tenu de ces nombreux éléments retenus par le service de la PAF, le préfet de la Savoie a pu, sans entacher d'erreur de fait ou de droit sa décision, considérer que la demande de titre de séjour de M. B ne satisfaisait pas aux exigences de l'article R. 431-10 précité. Il n'a pas non plus, contrairement à ce que soutient M. B, commis d'erreur de droit en ne faisant pas procéder à la saisine des autorités maliennes pour vérifier l'authenticité des actes joints à sa demande de titre de séjour. Par suite, il y a lieu d'écarter le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1() ".

8. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

9. D'une part, si M. B, célibataire et sans attaches familiales en France, produit, pour justifier de son insertion dans la société française, un certificat de parrainage républicain, l'attestation du directeur adjoint de la résidence dans laquelle il est hébergé et deux attestations de membres de la compagnie " Sans faire de bruit " qu'il a aidé bénévolement, ces pièces ne permettent pas de considérer que son admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répondrait à des considérations humanitaires ou se justifierait au regard de motifs exceptionnels. D'autre part, s'il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes de la décision attaquée, que M. B a obtenu un certificat d'aptitude professionnelle " cuisine " en juin 2020 et qu'il a été embauché en contrat à durée indéterminée depuis le 1er avril 2023 en tant que cuisinier, il ressort des pièces du dossier qu'il s'est soustrait à une précédente obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 10 septembre 2020. Par suite, le préfet de la Savoie n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de ce que le préfet de la Savoie n'a pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle du requérant au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile manque en fait.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

11. M. B, célibataire, ne vit en France que depuis six ans alors qu'il a vécu dix-sept ans dans son pays d'origine, soit la majeure partie de son existence. Il n'a aucune famille sur le territoire français, alors que, selon les mentions non contestées de la décision attaquée, il a conservé des attaches familiales et personnelles dans son pays d'origine où résident ses parents, ses sept frères et sœurs. Dans ces conditions, et alors même qu'il soutient disposer d'une insertion sociale et professionnelle importante en France, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Savoie a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et qu'il a de ce fait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision du préfet est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire doit être écarté.

13. En deuxième lieu, la décision en litige comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision doit dès lors être écarté.

14. En dernier lieu, pour les motifs indiqués au point 11, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Savoie a méconnu les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'il a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle en prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

16. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par M. B doivent dès lors être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er :La requête de M. B est rejetée.

Article 2 :Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 8 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme Permingeat, première conseillère,

M. Derollepot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.

Le rapporteur,

A. Derollepot

Le président,

T. Pfauwadel

Le greffier,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.