Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406567
jeudi 19 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2406567 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 30 août 2024, Mme C, représentée par Me Muridi, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 16 mai 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Grenoble a refusé de lui délivrer l'autorisation d'instruire en famille son enfant A F au titre de l'année scolaire 2024-2025, ensemble la décision du 13 juin 2024 portant rejet du recours administratif préalable obligatoire, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Grenoble de lui délivrer, à titre provisoire, une autorisation d'instruction en famille, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
Sur la situation d'urgence :
- L'urgence est caractérisée au regard de la proximité immédiate de la rentrée scolaire, de la crainte de revivre le harcèlement scolaire subi en CE1 et CE2 qui demeure toujours d'actualité en raison de la petite taille de A ;
S'agissant de l'existence de moyens propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision :
- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;
- la décision attaquée est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen particulier ;
- la décision attaquée méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 16 septembre 2024, la rectrice de l'académie de Grenoble conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que l'urgence n'est pas caractérisée et qu'aucun des moyens n'est fondé.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 30 août 2024 sous le n°2406566 par laquelle Mme C demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme D pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Palmer, greffier d'audience, Mme D a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Leurent, représentant Mme C, qui soutient également à l'audience que sa demande n'a pas fait l'objet d'un examen sérieux et individuel ;
- les observations de Mme E, représentant la rectrice de l'académie de Grenoble.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par la présente requête, Mme C demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 13 juin 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Grenoble a rejeté son recours administratif préalable obligatoire dirigé contre la décision du 16 mai 2024 par laquelle le directeur académique des services de l'éducation nationale de l'Isère lui a refusé l'autorisation d'instruction en famille pour son enfant A.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. Il résulte de l'instruction que depuis le 2 septembre 2024, A F est scolarisée en classe de sixième au collège Louis Lumière à Echirolles où des faits de harcèlements, matérialisés par des bousculades et des propos dénigrants, qui avaient justifiés son instruction en famille en classe de CM1 et CM2, se reproduisent du fait de la présence de deux élèves déjà scolarisés avec A en classe de CE1 et CE2 au sein du groupe scolaire Dolto. Si Mme C justifie avoir saisi, dès le 6 septembre 2024, la conseillère principale d'éducation sur ces faits et avoir demandé un changement de classe, il lui a été répondu qu'aucun changement n'était possible compte tenu de la saturation des classes, alors qu'il ressort des données librement accessibles sur le site de l'académie de Grenoble qu'il existe dans cet établissement cinq classes de sixième. Dans ces conditions, alors que l'instruction en famille initiée en 2022 a été jugée satisfaisante par l'inspecteur de l'éducation nationale, la requérante justifie de l'existence d'une atteinte grave et immédiate portée à la situation de son enfant par l'exécution de la décision contestée. Ainsi, la condition relative à l'urgence exigée à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, en l'espèce, être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
5. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille () / La présente obligation s'applique à compter de la rentrée scolaire de l'année civile où l'enfant atteint l'âge de trois ans. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille ".
6. Mme C doit être regardée, par les arguments qu'elle invoque, comme soulevant le moyen tiré de l'erreur d'appréciation. En l'état de l'instruction, ce moyen, compte tenu des faits de harcèlement scolaire, est de nature à créer un doute sérieux quant à légalité de la décision.
7. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision qu'elle conteste.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. L'exécution de la présente ordonnance implique que Mme C, bénéficie, à titre provisoire et jusqu'à l'intervention du jugement de la requête au fond, d'une autorisation d'instruction dans la famille pour son enfant A. Il y a lieu d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Grenoble de lui délivrer cette autorisation provisoire dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :
9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme C d'une somme de 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 13 juin 2024 de la rectrice de l'académie de Grenoble est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Grenoble de délivrer à Mme C une autorisation d'instruction dans la famille à titre provisoire pour sa fille A dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à Mme C une somme de 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Grenoble.
Fait à Grenoble, le 19 septembre 2024.
Le juge des référés,Le greffier,
J. D M. Palmer
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.