Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406988

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406988
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. A, ressortissant pakistanais, contestant l'arrêté du préfet de l'Isère du 13 septembre 2024 l'assigna à résidence pour 45 jours. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne révélait pas de défaut d'examen de la situation personnelle. Il a également écarté les moyens tirés de l'illégalité de la décision, considérant que l'obligation de quitter le territoire français n'était pas caduque et que la demande de titre de séjour postérieure ne faisait pas obstacle à l'assignation. Enfin, la mesure a été jugée proportionnée et non contraire à l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de la nécessité d'assurer l'exécution de l'éloignement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 septembre 2024, M. C A, représenté par Me Basset, demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 septembre 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours avec obligation de présentation deux fois par semaine ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, à titre principal, de lui restituer sans délai son passeport, ou, à titre subsidiaire, de modifier le service de police auprès duquel il doit se présenter et d'alléger les modalités de présentation, notamment en ce qui concerne leur fréquence ou, à titre infiniment subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée, ce qui révèle un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est illégale car prise sur le fondement d'une obligation de quitter le territoire caduque ;

- elle est illégale du fait de la demande de titre de séjour déposée le 20 mai 2024 ;

- elle est disproportionnée dès lors que la fréquence des présentations retenue méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 septembre 2024, le préfet de l'Isère, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués dans la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B ;

- les observations de Me Basset pour M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Le préfet de l'Isère n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 24 juillet 2023, le préfet de l'Isère a rejeté la demande de titre de séjour de M. A, ressortissant pakistanais né le 29 juillet 1999, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. Le recours formé par M. A à l'encontre de cet arrêté a été rejeté par un jugement du 6 décembre 2023 du tribunal, frappé d'appel. Dans la perspective de l'exécution de cette obligation de quitter le territoire, le préfet de l'Isère a, par arrêté du 13 septembre 2024, assigné à résidence M. A pour une durée de 45 jours renouvelable deux fois avec obligation de présentation deux fois par semaine à la brigade de gendarmerie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Ce dernier demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 13 septembre 2024.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté du 13 septembre 2024 expose, dans ses visas et motifs, les considérations de droit et de fait relatives à la situation personnelle de M. A, sur lesquelles se fonde la décision attaquée. Elles permettent à l'intéressé d'en comprendre le sens et la portée à leur seule lecture et ainsi de les contester utilement, comme au juge d'en contrôler les motifs. La circonstance que l'arrêté ne mentionne pas sa requête en appel du jugement du 6 décembre 2023 du tribunal ou sa demande de titre de séjour du 20 mai 2024 est, en tout état de cause, sans influence sur la motivation de cet arrêté dès lors que le requérant ne saurait utilement, s'agissant de la régularité formelle de l'arrêté contesté, critiquer le bien-fondé des motifs sur lesquels il repose. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision manque en fait. Compte tenu de cette motivation, la décision en litige n'est pas davantage entachée d'un défaut d'examen sérieux de la situation personnelle du requérant.

4. En deuxième lieu, d'une part, en vertu de l'article L. 730-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, dans les conditions prévues au présent titre, assigner à résidence l'étranger faisant l'objet d'une décision d'éloignement () pour laquelle le délai de départ volontaire imparti a expiré et qui ne peut quitter immédiatement le territoire français () ". À cet égard, l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue du 2° du VI de l'article 72 de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration, prévoit que : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré () ". Par ailleurs, selon les termes de l'article 86 de cette loi : " () IV. - L'article 72, à l'exception du 2° du VI, () entrent en vigueur à une date fixée par décret en Conseil d'Etat, et au plus tard le premier jour du septième mois suivant celui de la publication de la présente loi. Ces dispositions s'appliquent à la contestation des décisions prises à compter de leur entrée en vigueur. () ". Il résulte ainsi des dispositions transitoires de la loi du 26 janvier 2024 énoncées en son article 86, que les nouvelles dispositions permettant à l'autorité administrative d'assigner à résidence un étranger ayant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins de trois ans auparavant sont immédiatement applicables aux décisions prises dès l'entrée en vigueur de la loi.

5. D'autre part, si des dispositions législatives ou règlementaires nouvelles ont par principe vocation à s'appliquer aux situations en cours, l'autorité administrative ne saurait, sans méconnaître le principe de non-rétroactivité, en faire application à des situations juridiquement constituées à la date de leur entrée en vigueur.

6. Pour assigner M. A à résidence dans le département de l'Isère, l'autorité préfectorale a fait une application immédiate des nouvelles dispositions de l'article L. 731-1, 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en retenant notamment que l'intéressé avait fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français prise moins de trois ans auparavant pour laquelle le délai de départ volontaire imparti était expiré. En l'espèce, le requérant soutient que la mesure d'éloignement qui a été prononcée à son encontre le 24 juillet 2023 par le préfet de l'Isère et qui lui a été notifiée le 29 juillet suivant n'était plus exécutoire et ne pouvait légalement fonder l'édiction d'une mesure d'assignation à résidence sur le fondement des nouvelles dispositions de l'article L. 731-1, 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile issues de la loi du 26 janvier 2024 et entrées vigueur le 28 janvier suivant, lesquelles n'étaient applicables qu'aux mesures d'éloignement notifiées postérieurement à leur entrée en vigueur. Toutefois, il ne résulte d'aucune des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'une obligation de quitter le territoire français deviendrait caduque à défaut d'avoir été exécutée à l'issue d'un délai déterminé. À cet égard, si les anciennes dispositions de l'article L. 731-1 de ce code faisaient obstacle à l'assignation à résidence d'un étranger sur le fondement d'une obligation de quitter le territoire prise plus d'un an auparavant, elles n'avaient ni pour objet ni pour effet de mettre fin aux effets de la mesure d'éloignement, l'étranger demeurant tenu de quitter le territoire et l'autorité administrative disposant de la faculté de procéder à son exécution d'office par d'autres moyens. Dans ces conditions, le seul écoulement du temps depuis l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. A le 24 juillet 2023 n'a pas entrainé sa caducité ni eu pour effet, en lui-même, de placer l'intéressé dans une situation juridique définitivement constituée de nature à faire obstacle à ce que la loi attache de nouvelles conséquences juridiques à cette mesure d'éloignement. Par suite, c'est sans entacher sa décision d'un défaut de base légale ni méconnaître le principe de non-rétroactivité de la loi que le préfet de l'Isère a assigné le requérant à résidence sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 731-1, 1° du même code en vue de l'exécution de la mesure d'éloignement dont il a fait l'objet le 24 juillet 2023.

7. En troisième lieu, la simple circonstance que M. A a déposé une demande de titre de séjour le 20 mai 2024 est sans incidence sur la légalité de la décision attaqué dès lors qu'il ne justifie d'aucun droit au séjour qui aurait abrogé l'obligation de quitter le territoire du 24 juillet 2023 demeurant exécutoire, ni même d'une circonstance nouvelle qui aboutirait au même effet.

8. En dernier lieu, en vertu des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Aux termes de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1 () définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; () ".

9. D'une part, si une décision d'assignation à résidence doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même. Il en résulte qu'une illégalité entachant les seules modalités de contrôle de la mesure n'est pas de nature à justifier l'annulation de la décision d'assignation à résidence dans sa totalité. D'autre part, les mesures contraignantes prises par le préfet sur le fondement des dispositions précitées, à l'encontre d'un étranger assigné à résidence, qui limitent l'exercice de sa liberté d'aller et venir, doivent, dans cette mesure, être nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif qu'elles poursuivent, à savoir s'assurer du respect de l'interdiction faite à l'étranger de sortir du périmètre dans lequel il est assigné à résidence.

10. Pour assigner M. A à résidence dans le département de l'Isère pour une durée de quarante-cinq jours, où il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de sa situation administrative, l'astreindre à se présenter deux fois par semaine, les mardis et les jeudis, à 10 heures, y compris les jours chômés et fériés, auprès des services de la brigade de gendarmerie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, le préfet de l'Isère s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que l'intéressé avait fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire n'avait pas été exécutée, et d'autre part, de ce que son éloignement demeurait une perspective raisonnable. En l'espèce, si le requérant soutient qu'il a dû annuler son billet de train prévu pour aller voir sa famille à Paris, qu'il ne peut plus aller voir cette famille qui le soutient du fait de la décision attaquée ou encore que ses activités associatives l'empêcheraient de se rendre à ses obligations de présentations, il ne justifie d'aucune de ces allégations par la simple production d'un ticket de bus à son nom et d'une capture d'écran d'un courriel non nominatif. Enfin, la brigade de gendarmerie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs se situe à proximité du lieu d'assignation à résidence de M. A, lequel ne démontre pas le caractère disproportionné de la mesure au regard de circonstances tenant à sa situation personnelle ou professionnelle. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de la disproportion de la décision attaquée doivent être écartés.

11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté contesté du 13 septembre 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Basset et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024.

Le magistrat désigné

A. B

Le greffier

G. Morand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.