Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407039

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407039
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantVOCAT

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Grenoble, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu les décisions du 19 juillet 2024 par lesquelles la rectrice de l’académie de Grenoble avait refusé l’autorisation d’instruire en famille les enfants de Mme F pour l’année scolaire 2024-2025. Le juge a estimé que la condition d’urgence était remplie, compte tenu du risque de préjudice grave et immédiat pour l’équilibre psychologique des enfants lié à une scolarisation brutale dans un contexte familial conflictuel. Il a également retenu l’existence d’un moyen propre à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions, tiré de l’erreur d’appréciation au regard de l’intérêt supérieur de l’enfant. La décision s’appuie sur les dispositions du code de l’éducation et de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 septembre 2024, Mme F, représentée par Me Vocat, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension des décisions du 19 juillet 2024 par lesquelles la rectrice de l'académie de Grenoble a refusé de lui délivrer l'autorisation d'instruire ses enfants B et A, au titre de l'année scolaire 2024-2025, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

3°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Grenoble d'autoriser l'instruction en famille ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

S'agissant de l'urgence :

- elle est caractérisée car une scolarisation trop brutale et prématurée mettrait en danger l'équilibre psychologique des enfants et qu'il est de leur intérêt supérieur d'être instruit en famille et de poursuivre leur progression ;

Sur l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 octobre 2024, la rectrice de l'académie de Grenoble conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que la condition d'urgence n'est pas remplie et les moyens infondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête en annulation enregistrée sous le numéro 2407036.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Palmer, greffier d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :

- les observations de Mme F ;

- les observations de Mme E, représentant la rectrice de l'académie de Grenoble.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par la présente requête, Mme F demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution des décisions du 19 juillet 2024 par lesquelles la rectrice de l'académie de Grenoble a rejeté ses recours administratifs préalables obligatoires dirigés contre les décisions du 18 juin 2024 par lesquelles le directeur académique des services de l'éducation nationale de la Savoie a refusé les autorisations d'instruction en famille pour ses enfants A et B.

Sur la demande d'aide d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

4. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

5. Mme F fait valoir qu'une scolarisation trop brutale et prématurée mettrait en danger l'équilibre psychologique B et A. En effet, alors qu'Alioth a toujours bénéficié d'une instruction en famille et qu'Eris doit être scolarisée pour la première fois au titre de l'année 2024/2025, il résulte des observations de Mme F à l'audience qu'à la suite de sa rupture avec le père des enfants, de lourds différends familiaux sont apparus, centralisés notamment autour de l'instruction en famille devenue un moyen de pression entre les parents et que les enfants, témoins de ces différends, ont développé des peurs attachées à l'école que la requérante tente d'apaiser en consultant régulièrement un psychologue. Dans ces conditions, compte tenu de la nécessité qu'Alioth et A débutent, au titre de la rentrée 2025/2026, une scolarisation ordinaire dans un cadre apaisé, l'exécution des décisions contestées préjudicient de manière suffisamment grave et immédiate à leurs situations. Par suite et en l'état de l'instruction, la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille () / La présente obligation s'applique à compter de la rentrée scolaire de l'année civile où l'enfant atteint l'âge de trois ans. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille ".

7. Les différends familiaux qui entourent l'instruction en famille, dont il semble que le père soit à l'origine, et leurs impacts sur la situation de B et A, sont en l'état de l'instruction de nature à caractériser une situation propre aux enfants. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation est de nature à créer un doute sérieux quant à légalité des décisions.

8. Il résulte de ce qui précède que Mme F est fondée à demander la suspension de l'exécution des décisions qu'elle conteste.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'exécution de la présente ordonnance implique que Mme F bénéficie, à titre provisoire et jusqu'à l'intervention du jugement de la requête au fond, d'une autorisation d'instruction dans la famille pour ses enfants B et A. Il y a lieu d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Grenoble de lui délivrer cette autorisation provisoire dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Mme F bénéficie de l'aide juridictionnelle provisoire. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 600 euros à verser à Me Vocat sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat et de l'admission définitive de la requérante au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 600 euros sera versée à Mme F.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme F est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution des décisions du 19 juillet 2024 de la rectrice de l'académie de Grenoble est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Grenoble de délivrer à Mme F des autorisations d'instruction dans la famille à titre provisoire pour ses enfants B et A dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'Etat versera à Me Vocat la somme de 600 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D F, à Me Vocat et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Grenoble.

Fait à Grenoble, le 4 octobre 2024.

La juge des référés,Le greffier,

J. CM. Palmer

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.