Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407095
vendredi 27 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2407095 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par requête et un mémoire, enregistrés le 17 septembre 2024 et le 26 septembre 2024, M. C B, représenté par Me Aboudahab, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté n° 2024-GT-339 du 10 septembre 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a désigné le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois et de le munir d'un récépissé sans délai ;
3°) à titre subsidiaire, de procéder au renvoi d'une question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne en application de l'article 267 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que :
- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur de droit pour ne pas avoir fait application des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;
- elle est entachée d'un vice de procédure pour avoir abrogé irrégulièrement l'autorisation de travail ;
- elle a été prise en méconnaissance du droit à être entendu tel que protégé par le droit de l'union européenne ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 64-1 de l'accord d'association UE-Tunisie du 17 juillet 1995 ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen et d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision le privant de tout délai de départ volontaire est entachée d'erreur de fait et d'un défaut d'examen de sa situation, ainsi que d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnait l'article 30 de la convention nationale des restaurants et hôtels du 30 avril 1997 régissant la démission des salariés de ce secteur ;
- l'interdiction de retour sur le territoire français méconnait également l'article 64-1 de l'accord d'association UE-Tunisie du 17 juillet 1995 et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire enregistré le 20 septembre 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu :
- l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier ;
- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme D en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République de Tunisie en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;
- l'accord euro-méditerranéen établissant une association entre la Communauté européenne et ses Etats membres, d'une part, et la République tunisienne, d'autre part, signé le 17 juillet 1995 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le magistrat désigné a, au cours de l'audience publique du 27 septembre 2024, à 11 heures, a appelé l'affaire et a présenté son rapport. Me Villard, substituant Me Aboudahab, a présenté des observations pour M. B.
Le préfet de l'Isère n'est ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C B, ressortissant tunisien âgé de 23 ans, serait entré en France en 2021, selon ses propres déclarations. Le 10 septembre 2024, il a été interpellé par les services de la gendarmerie nationale à Meylan. Par arrêté du 10 septembre 2024, le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :
2. En premier lieu, l'arrêté attaqué mentionne les considérations de fait qui le fondent. Il fait notamment état des éléments relatifs à la durée de la présence du requérant sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France. Il mentionne également les considérations de droit sur lesquelles il repose. Il n'avait pas à viser l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 dont il n'a pas fait application. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré du défaut d'examen de sa situation personnelle doit être écarté.
3. En deuxième lieu, toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.
4. Le requérant soutient qu'il n'a pas été mis en mesure de décrire sa situation sur le territoire français avant adoption de l'obligation en litige. Toutefois, il ressort des mentions figurant dans le procès-verbal de son audition par les services de la gendarmerie nationale, document transmis au préfet, qu'il a pu présenter toutes les observations qu'il jugeait utiles. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention salarié () ". Aux termes de l'article 11 du même accord : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". Aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". La délivrance à un ressortissant tunisien du titre de séjour portant la mention " salarié " prévu à l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 est notamment subordonnée, en vertu de l'article 11 de cet accord, à la production par l'intéressé du visa de long séjour mentionné à l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. Le requérant soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de fait et d'une erreur de droit dès lors qu'il est en droit de prétendre à une régularisation de sa situation au titre de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant est entré en France de manière irrégulière et qu'il n'a pas cherché à régulariser sa situation en France depuis 2021. Dès lors et en tout état de cause, il ne peut se prévaloir des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988. Par suite, les moyens doivent être écartés.
7. En quatrième lieu, M. B soutient que le préfet de l'Isère a nécessairement abrogé l'autorisation administrative de travail dont il est titulaire au mépris du respect de la procédure contradictoire. Toutefois, le requérant n'étant pas titulaire d'un titre de séjour en qualité de salarié et n'ayant pas présenté de demande de titre de séjour en ce sens, la seule détention d'une autorisation de travail ne fait pas obstacle à son éloignement. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté comme inopérant.
8. En cinquième lieu, le principe d'interdiction de discrimination entre salariés des ressortissants de l'Union Européenne et salariés tunisiens proclamé par l'article 64 de l'accord euro-méditerranéen susvisé trouve à s'appliquer aux conditions d'emploi entre travailleurs. En revanche, il est sans incidence sur une mesure d'éloignement ou une interdiction de retour sur le territoire français alors qu'en tout état de cause, il ne crée d'obligations qu'entre les parties contractantes. Par suite, le moyen tiré de sa méconnaissance doit être écarté comme inopérant.
9. Enfin, M. B déclare résider en France depuis 2021. Toutefois, il y a constamment résidé de manière irrégulière. Célibataire et sans charge de famille, il ne fait état d'aucune attache familiale en France tandis qu'il a vécu l'essentiel de sa vie en Tunisie où il a nécessairement conservé des attaches. S'il justifie d'une autorisation de travail pour travailler en contrat à durée indéterminée dans une entreprise de restauration et qu'il occupe un emploi depuis un an dans cette entreprise, ces seuls éléments ne sont pas suffisants pour caractériser une véritable insertion. Dans ces circonstances et eu égard à la durée et aux conditions du séjour du requérant en France, le préfet de l'Isère n'a entaché l'arrêté attaqué d'aucune erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :
10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
11. En premier lieu, M. B soutient que le préfet de l'Isère s'est mépris dès lors qu'il ne s'est pas soustrait à une précédente obligation de quitter le territoire français et qu'il n'a pas indiqué lors de son audition vouloir se soustraire à la présence mesure d'éloignement. Toutefois, le préfet de l'Isère a fondé sa décision sur la circonstance que l'intéressé n'est pas entré en France régulièrement, qu'il est démuni de toute document transfrontalier en cours de validité et qu'il n'est pas en mesure de justifier d'une adresse permanente ou effective en France. Ces éléments, que le requérant ne conteste pas, suffisaient au préfet de l'Isère pour le priver de tout délai de départ volontaire. La circonstance qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il n'aurait pas manifesté son intention de ne pas exécuter la présente obligation de quitter le territoire est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait et du défaut d'examen de sa situation doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, la décision n'est entachée d'aucune erreur manifeste d'appréciation.
12. En second lieu, l'invocation de la méconnaissance de l'article 30 de la convention nationale des restaurants et hôtels du 30 avril 1997 instituant un délai minimum pour présenter une demande de démission est inopérante à l'égard d'une décision privant un étranger de tout délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
13. Pour les motifs énoncés au point 8, le moyen tiré de la méconnaissance du principe d'interdiction de discrimination entre salariés des ressortissants de l'Union Européenne et salariés tunisiens proclamé par l'article 64 de l'accord euro-méditerranéen doit être écarté comme inopérant.
14. En se bornant à soutenir que le préfet de l'Isère a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en lui faisant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, le requérant n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.
15. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de procéder à une question préjudicielle auprès de la Cour de Justice de l'Union européenne en application de l'article 267 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions présentées en injonction et au titre des frais du litige, doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de l'Isère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024.
Le magistrat désigné,La greffière,
Mme D Mme A
La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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