Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407116

mercredi 2 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407116
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble, statuant en référé, a suspendu l'exécution de la décision du 16 juillet 2024 par laquelle le président du conseil départemental de l'Isère avait mis fin à la prise en charge d'un jeune majeur au titre du contrat jeune majeur. Le juge a estimé que la condition d'urgence était remplie, le requérant risquant de se retrouver sans hébergement ni ressources, compromettant sa scolarisation. Il a également retenu l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision, notamment au regard des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 septembre 2024, M. A C B, représenté par Me Miran, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 16 juillet 2024, par laquelle le président du conseil départemental de l'Isère a décidé la fin de sa prise en charge au titre de son contrat jeune majeur et lui a enjoint de quitter le dispositif au 31 août 2024 ;

3°) d'enjoindre au Département de l'Isère de poursuivre sa prise en charge au titre de son contrat jeune majeur, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et à défaut de réexaminer sa situation dans un délai de 8 jours à compter de l'ordonnance à venir ;

4°) d'enjoindre au Département de l'Isère de lui accorder un accompagnement jeune majeur dans un délai de 48 heures et sous astreinte de 200 euros par jour de retard à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

5°) de condamner le Département de l'Isère à verser à son Conseil du requérant la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient :

- que la condition d'urgence est remplie car du fait de la décision attaquée, il va se retrouver sans hébergement, sans ressources pour subvenir à ses besoins et, en particulier, s'alimenter, sans soutien matériel, éducatif et psychologique et alors qu'il est isolé en France ; dans ces conditions, il ne pourra pas suivre sa scolarisation ;

- qu'il existe un doute sérieux concernant la légalité de la décision ; l'auteur de l'acte est incompétent ; les dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles issues de la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 ont été méconnues ; la poursuite de la prise en charge à la majorité et jusqu'au 21 ans est de droit ; la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er octobre 2024, le Département de l'Isère, représenté par la Selarl Centaure avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- le recours administratif préalable obligatoire introduit le 30 aout 2024 et réceptionné par l'administration le 4 septembre 2024

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Vial-Pailler, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 octobre 2024 à 10h45 :

- le rapport de M. Vial-Pailler, vice-président.

- les observations de Me Miran, représentant M. B qui a fait valoir qu'elle vient de transmettre la copie du recours administratif préalable, que par ailleurs, aucune décision implicite de rejet de ce recours n'est intervenue au jour de l'introduction de sa requête en référé. Il s'ensuit que son client n'avait pas à présenter une requête tendant à l'annulation de la décision rejetant son recours administratif préalable, ni à joindre à sa demande en référé la copie de sa requête au fond dirigé contre cette décision.

- les observations de Me Reis, représentant le Département de l'Isère.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Au cas d'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de suspension de la décision contestée :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ()".

3. L'objet même du référé organisé par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est de permettre, dans tous les cas où l'urgence le justifie, la suspension dans les meilleurs délais d'une décision administrative contestée par le demandeur. Une telle possibilité est ouverte y compris dans le cas où un texte législatif ou réglementaire impose l'exercice d'un recours administratif préalable avant de saisir le juge, sans donner un caractère suspensif à ce recours obligatoire. Dans une telle hypothèse, la suspension peut être demandée au juge des référés sans attendre que l'administration ait statué sur le recours préalable, dès lors que l'intéressé a justifié, en produisant une copie de ce recours, qu'il a engagé les démarches nécessaires auprès de l'administration pour obtenir l'annulation ou la réformation de la décision contestée. Saisi d'une telle demande de suspension, le juge des référés peut y faire droit si l'urgence justifie la suspension avant même que l'administration ait statué sur le recours préalable et s'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. Sauf s'il en décide autrement, la mesure qu'il ordonne en ce sens vaut, au plus tard, jusqu'à l'intervention de la décision administrative prise sur le recours présenté par l'intéressé. Enfin, si une décision implicite ou explicite de rejet de ce recours préalable obligatoire intervient avant qu'il n'ait statué, le juge des référés reste néanmoins saisi si le requérant présente une requête tendant à l'annulation de cette dernière décision et s'il lui en adresse une copie ou si le juge constate qu'elle a été adressée au greffe et la verse au dossier.

4. Par ailleurs, l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles prévoit désormais, dans sa rédaction issue de la loi n° 2022-140 du 7 février 2022, que sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : " () : 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article. ".

5. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant une prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner la situation de l'intéressé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction et, notamment, du dossier qui lui est communiqué en application de l'article R. 772-8 du code de justice administrative. Saisi d'une demande de suspension de l'exécution d'une telle décision, il appartient, ainsi, au juge des référés de rechercher si, à la date à laquelle il se prononce, ces éléments font apparaître un doute sérieux quant à la légalité d'un défaut de prise en charge.

6. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Eu égard aux effets particuliers d'une décision refusant de poursuivre la prise en charge, au titre des deux derniers alinéas de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, d'un jeune jusque-là confié à l'aide sociale à l'enfance, la condition d'urgence doit en principe être constatée lorsqu'il demande la suspension d'une telle décision de refus. Il peut toutefois en aller autrement dans les cas où l'administration justifie de circonstances particulières, qu'il appartient au juge des référés de prendre en considération en procédant à une appréciation globale des circonstances de l'espèce qui lui est soumise.

7. La situation de M. B relève de l'alinéa 5 de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles. La condition d'urgence doit en principe être constatée. Le département de l'Isère fait valoir que l'intéressé s'est volontairement placé dans une situation d'urgence en choisissant de suivre une formation complémentaire à compter de septembre 2024, tout en étant informé que le dispositif d'aide contrat jeune majeur prendrait fin au 31 août 2024. Toutefois, la décision d'interrompre le bénéfice de l'aide sociale à l'enfance, alors que M B ne dispose pas de ressources suffisantes dès lors qu'il ne perçoit que 55% du SMIC au titre de son contrat d'apprentissage, comme les mois précédents, et qu'il est à ce jour sans solution d'hébergement, malgré ses nombreuses recherches, place l'intéressé dans une situation précaire, mettant en péril le suivi de sa scolarité. En outre, si l'intéressé est en passe de devenir autonome financièrement et socialement, il n'est, toutefois, pas contesté que ce dernier ne dispose d'aucune solution d'hébergement même provisoire, le défendeur mentionnant uniquement que le droit au logement tel que prévu par les dispositions de l'article L. 345-2-2 code de l'action sociale et des familles relève de la compétence de l'Etat. L'intéressé a donc encore besoin, pour quelques mois, d'un accompagnement des services de l'aide sociale à l'enfance, pour l'aider à trouver une solution d'hébergement à même de garantir son insertion socio-professionnelle à terme. Dans ces circonstances, le Département de l'Isère ne conteste pas utilement l'existence d'une situation d'urgence. Compte-tenu de ces circonstances, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

8. Dans ces circonstances, et en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles au regard de la situation de l'intéressé, alors que la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 a renforcé les obligations des départements à l'égard des jeunes majeurs lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

9. Sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 16 juillet 2024 par laquelle le président du conseil départemental de l'Isère a décidé la fin de sa prise en charge au titre de son contrat jeune majeur et lui a enjoint de quitter le dispositif à compter du 31 août 2024.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard aux motifs de la présente ordonnance, celle-ci implique nécessairement que M. B soit réintégré à titre provisoire au sein du dispositif jeunes majeurs. Il y a lieu d'enjoindre au président du conseil départemental de reprendre en charge M B dans un délai de 5 jours à compter de la notification de l'ordonnance jusqu'à ce que le Département de l'Isère se soit expressément prononcé sur le recours formé par l'intéressée le 30 août 2024.

Sur les frais liés au litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y n'a pas lieu de condamner le Département de l'Isère au titre au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-l du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du président du conseil départemental de l'Isère en date du 16 juillet 2024 décidant d'interrompre le contrat jeune majeur de M. B et lui enjoignant de quitter le dispositif au 31 août 2024 est suspendue jusqu'à l'intervention de la décision administrative prise sur le recours administratif présenté par l'intéressé.

Article 3 : Il est enjoint au président du conseil départemental de l'Isère de reprendre en charge M M. B dans un délai de 5 jours à compter de la notification de la présente ordonnance jusqu'à ce que le Département de l'Isère se soit expressément prononcé sur le recours formé par l'intéressée le 30 août 2024.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B et au Département de l'Isère.

Fait à Grenoble, le 2 octobre 2024.

Le juge des référés,

C. Vial-Pailler

Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2407116