Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407255

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407255
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 3

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble, statuant en juge unique, a rejeté la requête de Mme A, ressortissante turque, qui contestait un arrêté de la préfète du Rhône ordonnant sa remise aux autorités suisses, responsables de l’examen de sa demande d’asile. Le tribunal a estimé que l’arrêté était suffisamment motivé et que la procédure n’était pas viciée, la requérante ayant reçu les brochures d’information en turc. Il a également écarté le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 11 du règlement (UE) n° 604/2013 relatif à l’unité familiale, au motif que son fils majeur n’entre pas dans la définition des membres de la famille prévue par ce règlement. La solution retenue est le rejet de la demande d’annulation et des conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 septembre 2024, Mme A, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 septembre 2024 par lequel la préfète du Rhône a ordonné sa remise aux autorités suisses responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'admettre provisoirement au séjour en qualité de demandeur d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que l'arrêté de remise :

- est insuffisamment motivé ;

- a été pris au terme d'une procédure viciée faute de lui avoir délivré l'ensemble des informations prévues par les dispositions de l'article 4 du règlement et en méconnaissance du principe du contradictoire s'il n'est pas justifié de la grille de questions et des réponses apportées au cours de l'entretien ;

- se fonde sur un accord des autorités suisses qui devra être produit et qui répond à une demande qui doit mentionner la fait que la demande d'asile de son fils majeur est examinée en France ;

- méconnaît l'article 11 du règlement UE n° 604/2013 relatif à l'unité familiale ;

- méconnaît les articles 16 et 17 dudit règlement qui permettent à un Etat de procéder à l'examen d'une demande d'asile qui ne lui incombe pas en application des critères du règlement ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle conteste l'ensemble des moyens invoqués.

Vu :

- l'arrêté contesté ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les règlements (UE) n° 603/2013 et n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné Mme Triolet, vice-présidente, pour statuer sur les litiges visés aux articles L. 572-4, L. 921-1 et L. 921-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Triolet,

- et les observations de Me Huard, représentant Mme A.

1. Mme A, ressortissante turque née en octobre 1987, a déclaré être arrivée en France le 10 juillet 2024. Elle a formé une demande d'asile en préfecture le 29 juillet 2024. Le relevé de ses empreintes a permis de constater que celles-ci avaient été préalablement enregistrées dans le fichier Eurodac en Suisse le 22 avril 2024. Le 12 août 2024, les services de la préfecture ont enregistré une demande de reprise en charge qui a été explicitement acceptée le jour même par les autorités suisses. La préfète du Rhône a ordonné sa remise aux autorités suisses, responsables de l'examen de sa demande d'asile par l'arrêté contesté du 18 septembre 2024.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation et en injonction :

3. En premier lieu, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. L'arrêté en litige comportant ces indications, il est suffisamment motivé.

4. En deuxième lieu, l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 impose aux Etats membres d'informer le demandeur d'asile des modalités d'application du règlement. Le paragraphe 2 de cet article prévoit que ces informations sont données par écrit dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement penser qu'il la comprend.

5. En l'espèce, il est justifié et non contesté par la requérante, qui ne réplique pas, qu'elle s'est vu remettre les brochures d'information A et B en version turque.

6. En troisième lieu, le moyen tiré de ce que le contradictoire serait méconnu si la préfète ne produit pas la " grille de questions posée au demandeur d'asile prévue par informatique " ainsi que les réponses apportées n'est pas assorti des précisions de droit ou de fait permettant d'en apprécier le bien-fondé. Il doit être écarté.

7. En quatrième lieu, l'article 11 du règlement (UE) n° 604/2013 intitulé " procédure familiale " prévoit des critères afin d'éviter de séparer " plusieurs membres d'une famille et/ou des frères ou sœurs mineurs non mariés [qui] introduisent une demande de protection internationale dans un même État membre simultanément, ou à des dates suffisamment rapprochées pour que les procédures de détermination de l'État membre responsable puissent être conduites conjointement () ".

8. Toutefois, ainsi que le fait valoir la préfète, l'article 2 de ce règlement définit en son point g) les membres de la famille, d'un demandeur majeur, comme " le conjoint (), / les enfants mineurs () ".

9. Mme A n'est pas dès lors pas fondée à se prévaloir d'une méconnaissance de ces stipulations quand bien même son fils majeur n'a pas fait l'objet d'une mesure de remise aux autorités suisses.

10. En dernier lieu, il est justifié et non contesté que les autorités suisses ont refusé le transfert de M. C A, né le 26 août 2005, fils majeur de la requérante, au motif qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement hors de la Suisse et de l'espace Schengen le 3 juin 2024, qu'il a quitté ce pays le 6 juin 2024 et est revenu en France le 5 juillet 2024. Par ailleurs, si la requérante a fait état lors de l'entretien de la présence de son époux en France, il est constant que ce dernier n'est pas autorisé au séjour et qu'il a fait l'objet de deux obligations de quitter le territoire le 13 août 2021 et le 5 juillet 2022. Dès lors, la requérante ne fait état d'aucune circonstance relevant de l'article 16 du règlement ni d'aucun élément permettant de retenir que la préfète devait manifestement estimer les autorités françaises responsables, par dérogation, de l'examen de sa demande d'asile. Dans les mêmes circonstances, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme doit également être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions en annulation de la décision de remise aux autorités suisses ne peuvent qu'être rejetées. La présente décision n'appelle aucune mesure d'injonction.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

12. Partie perdante, Mme A ne peut prétendre à l'allocation d'une quelconque somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.

La magistrate désignée,

A. TrioletLa greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.