Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407419
vendredi 18 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2407419 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 29 septembre 2024, M. A C, représenté par Me Badescu, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 23 septembre 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation d'une durée de deux ans ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
- le signataire de l'arrêté est incompétent pour ce faire ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du fait des conséquences qu'elle entraîne sur son état de santé et sa vie familiale et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :
- elle méconnaît les dispositions de l'article 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, de l'article 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne en portant atteinte à son droit à la libre circulation et à sa liberté professionnelle et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation s'agissant de la prétendue menace que son comportement représenterait pour l'ordre public.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Derollepot pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Derollepot, magistrat désigné ;
- et les observations de Me Moulin, substituant Me Badescu, avocat de M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et fait valoir en outre que l'obligation de quitter le territoire est illégale dès lors que M. C ne représente pas une menace à l'ordre public.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant roumain, né le 30 novembre 1987, est entré en France en 2017. Par un arrêté du 23 septembre 2024 dont il demande l'annulation, le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation d'une durée de deux ans.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
2. L'arrêté attaqué a été signé par M. Laurent Simplicien, secrétaire général, qui bénéficiait à ce titre d'une délégation de signature accordée par le préfet de l'Isère par arrêté du 8 avril 2024, régulièrement publié. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit donc être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".
4. Pour édicter la décision d'éloignement contestée, le préfet de l'Isère a retenu que M. C a été interpellé le 22 septembre 2024 par les gendarmes de l'Isère pour des faits de violences conjugales en présence de mineurs et qu'il était défavorablement connu des services de sécurité pour des faits de conduite en état d'ivresse et violence en réunion. Il ressort des pièces du dossier que M. C a été placé en garde à vue pour des faits de violence conjugales commises le 22 septembre 2024. S'il conteste les faits de violence conjugales, il a reconnu lors de son audition le lendemain avoir volontairement cassé les lunettes de vue de sa compagne, ainsi que la télévision, sous l'emprise de l'alcool et en présence de mineurs, avoir régulièrement des altercations avec elle et, lors d'une de celles-ci, l'avoir mise à terre. En outre, M. C est défavorablement connu des services de police pour des faits de conduite en état d'ivresse le 1er janvier 2020 et avoir été placé en garde à vue pour des violences en réunion le 6 août 2018. La circonstance que le requérant n'ait fait l'objet d'aucune condamnation ne fait pas obstacle à ce que le préfet tienne compte de ces éléments pour apprécier la menace que la présence de l'intéressé représente pour l'intérêt public.
5. Il ressort également des pièces du dossier que M. C est entré en France en 2017 et justifie avoir occupé un emploi à temps plein en tant que chauffeur du 8 août 2017 au 15 mars 2019, puis en tant que chauffeur livreur (véhicule lourd) du 18 mars suivant au 13 août 2021, et enfin en tant que chauffeur poids lourds depuis le 7 septembre suivant, en contrat à durée indéterminée depuis le 31 décembre de la même année. S'il justifie par les pièces produites être le père de trois enfants, dont l'aînée est régulièrement scolarisée et les deux autres nés en France, il ne justifie ni de sa contribution à leur entretien, ni de la vie en concubinage avec leur mère, alors qu'il produit une attestation de la part de cette dernière en tant qu'" ex-concubine ". En tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer en Roumanie dont tous les membres possèdent la nationalité. Enfin, M. C, âgé de trente-six ans à la date de la décision, n'établit pas être dépourvu d'attaches en Roumanie où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans. Par suite, le préfet de l'Isère n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en estimant que la présence sur le territoire de M. C constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Par suite, le moyen invoqué en ce sens doit être écarté.
6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".
7. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 4 et 5, les moyens tirés du caractère disproportionné de la décision portant obligation de quitter le territoire français, de ce que cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :
8. Aux termes de l'article 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de travailler et d'exercer une profession librement choisie ou acceptée. 2. Tout citoyen ou toute citoyenne de l'Union a la liberté de chercher un emploi, de travailler, de s'établir ou de fournir des services dans tout État membre. 3. Les ressortissants des pays tiers qui sont autorisés à travailler sur le territoire des États membres ont droit à des conditions de travail équivalentes à celles dont bénéficient les citoyens ou citoyennes de l'Union ". Aux termes de l'article 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union Européenne : " 1. Tout citoyen de l'Union a le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres, sous réserve des limitations et conditions prévues par les traités et par les dispositions prises pour leur application ". Aux termes de l'article L. 200-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Les citoyens de l'Union européenne exercent le droit de circuler et de séjourner librement en France qui leur est reconnu par les articles 20 et 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, dans les conditions et limites définies par ce traité et les dispositions prises pour son application ". Aux termes de l'article L. 200-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les restrictions au droit de circuler et de séjourner librement en France prononcées à l'encontre de l'étranger dont la situation est régie par le présent livre ne peuvent être motivées que par un comportement qui constitue, du point de vue de l'ordre public et de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. / Il en va de même lorsque l'étranger dont la situation est régie par le présent livre a fait l'objet d'une peine d'interdiction du territoire, d'une décision d'expulsion, d'une interdiction de circulation sur le territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire ".
9. Pour édicter la décision portant interdiction de circulation d'une durée de deux ans, le préfet de l'Isère s'est fondé sur la menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société que le comportement de M. C représente. Pour les mêmes motifs qu'énoncés aux points 4 et 5, la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée de deux ans n'a pas porté une atteinte disproportionnée à la liberté de circulation de M. C, à son droit de travailler et d'exercer une profession librement choisie garanti par l'article 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ni à son droit au respect de la vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard des buts en vue desquels cette mesure a été prise. Pour les mêmes motifs, cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation de l'intéressé.
10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de l'Isère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.
Le magistrat désigné
A. Derollepot
Le greffier
M. B
La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.