Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407433

mardi 31 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407433
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. B, ressortissant ivoirien, qui contestait l'arrêté du préfet de la Savoie du 11 septembre 2024 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de 24 mois. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence et de défaut de motivation, et a jugé que le préfet avait légalement fondé sa décision sur le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), en raison du rejet définitif de sa demande d'asile. Il a également estimé que la mesure ne méconnaissait pas l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de l'absence de liens personnels et familiaux suffisamment stables en France. Enfin, le tribunal a validé le refus de délai de départ volontaire et l'interdiction de retour, fondés sur les articles L. 612-2 et L. 612-6 du CESEDA, en raison du risque de soustraction à l'exécution de la mesure.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 25 septembre 2022 et 9 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Cissé, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 septembre 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant 24 mois et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour à titre dérogatoire ou pour des motifs exceptionnels ou humanitaires en tenant compte de ses liens personnels et de son intégration dans la société française, sous astreinte ou au besoin, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

L'obligation de quitter le territoire français

- est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- en prenant une mesure d'éloignement en se fondant exclusivement sur le fait que sa demande a été définitivement rejetée par une décision de la CNDA qui lui a été notifiée le 24 juin 2021 et sans se livrer à un examen de sa situation qui a évolué depuis cette notification, le préfet de la Savoie a commis une erreur de droit et de fait ;

- avant de prendre sa décision, le préfet de la Savoie n'a pas vérifié son droit au séjour notamment au titre de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ainsi méconnu les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

La décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire

- est dépourvue de base légale ;

- elle est intervenue sans examen de sa situation et en méconnaissance de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français

- est dépourvue de base légale ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- - le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Au cours de l'audience publique du 28 novembre 2024, M. Ban a lu son rapport, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant de la Côte d'Ivoire né le 3 septembre 1980, soutient être entré sur le territoire français en 2019. Le 28 septembre 2020, il a demandé l'asile. Par décision du 13 novembre 2020, l'office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande, décision confirmée par la cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 17 juin 2021. Il a ensuite présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour. Par lettre du 25 mars 2024, le préfet de police de Paris lui a fixé un rendez-vous le 15 janvier 2025 pour le dépôt de sa demande de titre de séjour. A la suite de son interpellation dans le cadre d'une opération de contrôle d'identité effectuée à Modane le 11 septembre 2024, il a fait l'objet, le même jour, d'un arrêté du préfet de la Savoie l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant 24 mois et fixant le pays de destination. M. B demande l'annulation de cet arrêté pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur la légalité du refus de l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Nathalie Tochon, directrice de la direction de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture de la Savoie, qui avait reçu à cette fin, une délégation du préfet de la Savoie du 28 août 2024, régulièrement publiée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile notamment le 4° de l'article L. 611-1 ainsi que les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne également les éléments de fait relatifs à la situation de M. B. Dès lors, l'obligation de quitter le territoire français répond aux exigences de motivation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ".

5. Aucun principe n'impose à l'administration, en l'absence de texte, de statuer par une seule décision sur des demandes de titre déposées simultanément ou successivement par un même demandeur.

6. Il résulte de ces dispositions et de ce principe que l'autorité administrative peut légalement opposer une obligation de quitter le territoire français fondée sur le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à un étranger qui s'est vu définitivement refuser la reconnaissance de la qualité de réfugié plusieurs années auparavant et ce alors même que, postérieurement à ce refus, l'étranger a déposé une demande de titre de séjour. En l'espèce, et dès lors que M. B n'était pas en possession d'un document visé au 3° de l'article L. 611-1, le préfet de la Savoie n'a pas commis les erreurs de droit et de fait invoquées en prenant une mesure d'éloignement le 11 septembre 2024 fondée sur le fait que sa demande d'asile a été définitivement rejetée par une décision de la CNDA qui lui a été notifiée le 24 juin 2021 sans qu'y fasse obstacle la circonstance qu'un rendez-vous lui a été fixé le 15 janvier 2025 pour déposer sa demande de titre de séjour.

7. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit ".

8. Il ressort de l'arrêté attaqué, qui vise l'article L. 613-1 précité, qu'avant de prendre la mesure d'éloignement contestée, le préfet de la Savoie a vérifié, compte tenu des informations en sa possession, que M. B ne justifiait pas d'un droit au séjour notamment au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme compte tenu de sa situation familiale, de sa durée de présence sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et de considérations humanitaires. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Isère a méconnu les dispositions de l'article précité L. 613-1.

9. M. B se déclare célibataire et père de trois enfants qui ne seraient pas à sa charge et qui résideraient en Sicile avec sa femme. En produisant quatre bulletins de paie datant de 2023 et 2024, il ne justifie pas de son insertion professionnelle stable et ancienne. Ainsi, l'obligation de quitter le territoire français ne porte pas une atteinte excessive à sa vie privée et familiale protégée par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard des buts qu'elle poursuit.

Sur la légalité de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () [ou] qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

11. Pour refuser d'octroyer à M. B un délai de départ volontaire, le préfet de la Savoie s'est fondé sur les dispositions des 4° et 8° de de l'article L. 612-3 précité.

12. Dans son audition du 11 septembre 2024 par les services de la police aux frontières, à la question qui lui a été posée portant sur l'éventualité d'une mesure d'éloignement prise à son encontre, M. B s'est borné à répondre qu'il n'avait pas d'observations à formuler et à déclarer, à la question suivante concernant sa situation personnelle, qu'il souhaitait vivre et travailler en France. Dès lors, il ne peut pas être regardé comme ayant explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à l'obligation de quitter le territoire français qui serait susceptible d'être prononcée à son encontre et il n'entre pas ainsi dans le cas prévu au 4° de l'article L. 612-3.

13. En outre, M. B dispose d'un passeport en cours de validité qu'il a remis à l'administration et déclare résider dans un logement fourni par le centre de la Croix Rouge dont il indique l'adresse. Le préfet de la Savoie ne conteste pas précisément les caractères effectif et permanent de ce logement dont l'adresse figure sur les bulletins de paie de 2023 et 2024 produits à l'instance. En outre, en exigeant que M. B justifie disposer de moyens d'existence légaux, d'une prise en charge par un opérateur d'assurance et présente des garanties de rapatriement, le préfet oppose illégalement des conditions non prévues par le 8° de l'article L. 612-3.

14. Il s'ensuit que le préfet de la Savoie ne pouvait pas retenir ces motifs pour refuser d'accorder à M. B un délai de départ volontaire. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés contre cette décision, le refus de délai de départ volontaire doit être annulé.

Sur la légalité de la décision de l'interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes des dispositions l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ".

16. Il résulte de ces dispositions et de ce qui a été dit aux points 9 à 12 que M. B est fondé à exciper, au soutien de ses conclusions d'annulation dirigées contre l'interdiction de retour d'une durée de deux ans, de l'illégalité de la décision lui refusant un délai de départ volontaire. L'interdiction de retour prononcée à son encontre doit, par suite, être annulée sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés contre cette décision.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. B, qui ne soulève aucun moyen contre la décision pays de destination, est uniquement fondé à demander l'annulation des décisions portant refus de lui accorder un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans.

Sur les conclusions d'injonction :

18. Aux termes des dispositions de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

19. Il résulte de ces dispositions que lorsque le tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin, ou la juridiction d'appel, prononce l'annulation d'une décision de ne pas accorder un délai de départ volontaire à un étranger obligé de quitter le territoire français, il lui appartient uniquement de rappeler à l'étranger l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative, sans qu'il appartienne au juge administratif d'enjoindre au préfet de fixer un délai de départ.

20. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription () ".

21. Il résulte de ces dispositions que l'annulation de l'interdiction de retour prise à l'encontre de M. B implique seulement, mais nécessairement, l'effacement sans délai du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet de la Savoie de mettre en œuvre la procédure d'effacement de ce signalement à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

22. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 11 septembre 2024 prises par le préfet de la Savoie portant refus d'accorder un délai de départ volontaire à de M. B et interdiction de retour d'une durée de trois ans sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Savoie de mettre en œuvre la procédure d'effacement du signalement de M. B aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dès la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 900 euros à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller,

M. Doulat, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2024.

Le rapporteur,

J-L. Ban

La présidente,

A. Triolet

La greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2407433