Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2409425
mercredi 4 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2409425 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 2 décembre 2024, M. A F et Mme B F demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L.521-2 du code de justice administrative :
- 1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 26 novembre 2024 par lequel le préfet de la Savoie a décidé, d'une part, qu'il sera procédé à l'exécution de l'arrêt du 12 juin 2019 par lequel la cour d'appel de Chambéry leur a ordonné la démolition en vue du rétablissement des lieux dans leur état antérieur, dans un délai de 6 mois, de l'ensemble des constructions illégales sur le terrain d'assiette situé au hameau de la Novaz sur la commune du Planay (parcelles B105-106-107), y compris les enclos pour chiens, d'autre part, que les travaux prescrits seront exécutés d'office par la puissance publique à leurs frais et que les chiens qui n'auront pas été récupérés par leurs maîtres lors de l'exécution de l'arrêt de la cour d'appel de Chambéry seront placés dans les structures d'accueil ayant été préalablement répertoriées, les propriétaires de ces chiens étant enjoints d'en reprendre possession dans un délai maximal de 10 jours après la notification ou à défaut l'affichage du présent arrêté, en prenant contact avec les refuges dans lesquels les animaux auront été orientés et dont ils seront informés ;
- 2°) d'ordonner la restitution immédiate des chiens à leurs propriétaires, sous 48 heures suivant la décision à intervenir ;
- 3°) d'enjoindre au préfet de Savoie de prendre toutes mesures uliles pour assurer la protection des animaux, en concertation avec leurs propriétaires ;
- 4°) de décider, en application de I'article R. 522-13 du code de justice administrative, que l'ordonnance sera exécutoire aussitôt qu'elle aura été prise.
M. A F et Mme B F soutiennent que :
- la condition d'urgence est remplie ; l'urgence est caractérisée par le fait que les chiens des requérants ont été saisis et placés dans des structures qui ont déjà été impliquées par le passé dans des actes de cruauté et des sévices graves sur animaux ; ces pratiques ont déjà entraîné la mort de certains animaux et causé de graves souffrances à d'autres ;
- le préfet de la Savoie porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit fondamental de propriété privée des animaux ; la séparation immédiate des propriétaires et de leurs animaux crée un préjudice immédiat et difficilement réparable ; le placement des animaux en fourrière ou leur euthanasie éventuelle rend la situation irréversible à court terme ; le délai de 10 jours énoncé pour reprendre possession des animaux est en lui même très court, d'autant plus que les propriétaires requérants sont dévastés par les actions abusives du préfet ; les associations qui ont pris en charge les animaux font obstacle à leur restitution ; l'ensemble des chiens qui ont été arrachés de leur foyer, le 27 novembre 2024, pris en charge par des associations de protection animale, sont la propriété des requérants ; ils ont été prélevés sur la propriété des requérants, qui s'y sont formellement opposés ; la reconnaissance du droit de propriété comrne liberté fondamentale s'étend au-delà de la simple propriété et englobe la libre disposition des biens ; l'arrêté ordonne abusivement le placement des animaux dans des associations de protection animale ; la mesure prive totalement et définitivement les propriétaires de leurs biens ;
- l'arrêté est manifestement illégal ; le maire du Planay s'est porté adjudicataire de la propriété de manière abusive et illégale, fort du soutien du préfet ; il ressort de cette procédure de vente forcée corroborée par les rumeurs locales et les publications des journaux locaux, que le préfet veut faire expulser les requérants de force pour se débarrasser détinitivement d'eux ; un préfet ne peut pas ordonner le placement d'animaux simplement parce qu'ils représentent une gêne pour faire réaliser des travaux d'office ; les pouvoirs du préfet en matière de placement d'animaux sont strictement encadrés par la loi et ne s'appliquent que dans des situations spécifiques liées à la sécurité publique ou au bien-être animal ; le préfet commet un abus de pouvoir ; cette situation relève du détournement de pouvoir ; le préfet commet un détournement de procédure ; le retrait d'animaux dans ce contexte ne sert pas l'intérêt général tel que défini par la loi, mais plutôt un intérêt particulier.
Par des mémoires enregistrés le 4 décembre 2024, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- l'urgence n'est pas justifiée ;
- aucun des moyens n'est sérieux.
Vu :
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Vial-Pailler, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 décembre 2024, en présence de M. Muller, greffier :
- le rapport de M. Vial-Pailler, vice-président ;
- les observations de Mme B F qui a demandé que le compte-rendu du docteur E produit par le préfet de la Savoie soit écarté des débats car non signé.
- les observations de Mme D, représentant le préfet de la Savoie et de M. C, chef du service de protection et santé animales, qui a donné des précisions sur les modalités de restitution des animaux à leurs propriétaires par les associations de protection animale.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
2. Aux termes de l'article L. 480-9 du code de l'urbanisme : " Si, à l'expiration du délai fixé par le jugement, la démolition, la mise en conformité ou la remise en état ordonnée n'est pas complètement achevée, le maire ou le fonctionnaire compétent peut faire procéder d'office à tous travaux nécessaires à l'exécution de la décision de justice aux frais et risques du bénéficiaire des travaux irréguliers ou de l'utilisation irrégulière du sol. Au cas où les travaux porteraient atteinte à des droits acquis par des tiers sur les lieux ou ouvrages visés, le maire ou le fonctionnaire compétent ne pourra faire procéder aux travaux mentionnés à l'alinéa précédent qu'après décision du tribunal judiciaire qui ordonnera, le cas échéant, l'expulsion de tous occupants. ". Aux termes de l'article L. 214-1 du code rural et de la pêche maritime : " Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. ". Aux termes de l'article L. 214-2 du même code : " Tout homme a le droit de détenir des animaux dans les conditions définies à l'article L. 214-1 et de les utiliser dans les conditions prévues à l'article L. 214-3, sous réserve des droits des tiers et des exigences de la sécurité et de l'hygiène publique et des dispositions de la loi n° 76-629 du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature. / Les établissements ouverts au public pour l'utilisation d'animaux sont soumis au contrôle de l'autorité administrative () ".
3. En distinguant la procédure prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative de la procédure de référé-suspension prévue par l'article L. 521-1 du même code, le législateur a entendu répondre à des situations différentes en y adaptant les procédures et moyens mis en œuvre par la juridiction administrative, ainsi que ses délais de jugement. Les conditions auxquelles est subordonnée l'application de ces dispositions ne sont pas les mêmes, non plus que les pouvoirs dont dispose le juge des référés. En particulier, le requérant qui saisit le juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier d'une mesure à très bref délai.
4. Aux termes d'un arrêt de la Cour d'Appel de Chambéry du 12 juin 2019, M. et Mme F ont été condamnés à la démolition de constructions illégales en vue du rétablissement des lieux dans leur état antérieur, conformément aux dispositions de l'article L. 480-5 du code de l'urbanisme. Ces derniers disposaient d'un délai de 6 mois à compter du prononcé de la décision, afin de procéder à la démolition des constructions en cause. A la suite de trois notifications d'astreintes prononcées entre 2022 et 2024, le préfet de la Savoie a pris, en application de l'article L. 480-9 du code de l'urbanisme, l'arrêté contesté du 26 novembre 2024 procédant à l'exécution de l'arrêt de la cour d'appel de Chambéry du 12 juin 2019.
5. Pour justifier de l'urgence, les requérants font valoir, sans toutefois en justifier, que les chiens ont été saisis et placés dans des structures qui ont déjà été impliquées par le passé dans des actes de cruauté et des sévices graves sur animaux, que ces pratiques ont déjà entraîné la mort de certains animaux et causé de graves souffrances à d'autres. En outre, ils soutiennent que le préfet de la Savoie porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit fondamental de propriété privée des animaux, que la séparation immédiate des propriétaires et de leurs animaux crée un préjudice immédiat et difficilement réparable, que le placement des animaux en fourrière ou leur euthanasie éventuelle rend la situation irréversible à court terme et que le délai de 10 jours énoncé pour reprendre possession des animaux est en lui même très court, d'autant plus que les propriétaires requérants sont dévastés par les actions abusives du préfet. Toutefois, le placement des animaux en fourrière est la conséquence de l'inexécution par les requérants de l'arrêt de la Cour d'Appel de Chambéry du 12 juin 2019 alors qu'un délai conséquent avait été accordé aux intéressés pour démolir les constructions illégales. En outre, il n'est pas sérieusement contesté qu'il était nécessaire de recueillir les animaux pendant les travaux de démolition des enclos et éviter qu'ils soient mis en danger lors des opérations de démolition. Alors même que les mauvais traitements envers les animaux sont en débat, il ressort clairement des pièces du dossier, et notamment des photographies transmises par la préfecture, que les enclos et box présentaient un état d'insalubrité, que les zones de vie des animaux étaient envahies d'ossements déposés à même des sols boueux et souillés par les déjections et que les abris étaient sales. Enfin, s'agissant du risque d'euthanasie des animaux, il n'est pas justifié en l'état alors que les animaux détenus par les requérants ont été mis à l'abri auprès de structures spécialisées dans la protection animale et déclarées et agréées auprès de l'État. Le délai de 10 jours dont bénéficient les requérants est suffisant pour leur permettre de récupérer leurs chiens. L'arrêté dont la suspension est demandée n'a ni pour objet ni pour effet de priver les requérants de leur droit de propriété sur leurs chiens. Pour l'ensemble de ces circonstances, la condition d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, impliquant, sous réserve que les autres conditions posées par cet article soient remplies, qu'une mesure soit prise dans les quarante-huit heures, n'est pas établie. En conséquence, les conclusions à fin de suspension d'exécution et par voie de conséquence, celles à fin doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête présentée par M. A F et Mme B F est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A F et Mme B F et au préfet de la Savoie.
Fait à Grenoble, le 4 décembre 2024.
Le juge des référés,
C.Vial-Pailler
La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision