Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 octobre 2023, M. D... B..., représenté par Me Mouanga Diatantou, demande au tribunal :
d’annuler la décision du 23 mars 2023 par laquelle le préfet des Yvelines a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;
d’enjoindre au préfet des Yvelines de réexaminer sa demande de naturalisation dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision du préfet est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors qu’il a entrepris les diligences administratives afin que la situation de son épouse soit régularisée et qu’il n’a fait l’objet d’aucune poursuite pénale.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 septembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- les conclusions à fin d’annulation doivent être dirigées contre la décision implicite du 10 septembre 2023 par laquelle il a statué sur le recours administratif préalable obligatoire du requérant
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Ribac, conseillère, a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. B..., né le 3 janvier 1991, de nationalité guinéenne, a présenté une demande de naturalisation auprès du préfet des Yvelines, demande ajournée à deux ans par une décision du 23 mars 2023. L’intéressé a formé, le 10 mai 2023, un recours administratif préalable obligatoire. Par une décision née le 10 septembre 2023 du silence gardé par le ministre sur sa demande pendant un délai de quatre mois, le ministre de l’intérieur a implicitement ajourné à deux ans la demande de naturalisation de M. B... qui, par sa requête, demande au tribunal de prononcer l’annulation de la décision préfectorale du 23 mars 2023.
Sur l’objet du litige :
Il résulte des dispositions de l’article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française que les décisions par lesquelles le ministre en charge des naturalisations statue sur les recours administratifs préalables obligatoires se substituent à celles prises par le préfet. Par suite, la requête de M. B... doit être regardée comme exclusivement dirigée contre la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement ajourné à deux ans sa demande de naturalisation.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article 21-15 du code civil : « Hors le cas prévu à l’article 21-14-1, l’acquisition de la nationalité française par décision de l’autorité publique résulte d’une naturalisation accordée par décret à la demande de l’étranger ». Aux termes de l’article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : « (…) Si le ministre chargé des naturalisations estime qu’il n’y a pas lieu d’accorder la naturalisation (…) sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l’ajournement en imposant un délai ou des conditions (…) ». En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l’intérêt d’accorder la nationalité française à l’étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d’opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant.
Il ressort du mémoire en défense que, pour ajourner à deux ans la demande d’acquisition de la nationalité française de M. B..., le ministre de l’intérieur s’est fondé sur le motif tiré de ce que l’intéressé a aidé au séjour irrégulier de Mme C... A... de 2017 à 2021, méconnaissant ainsi la législation relative à l’entrée et au séjour des étrangers en France.
Il ressort des pièces du dossier que Mme C... A..., épouse de M. B..., a déposé une demande de titre de séjour le 5 novembre 2018 et qu’à l’issue du dépôt de cette demande, M. B... a adressé des courriels à la préfecture des Côtes-d’Armor, le 19 avril 2019, le 25 juillet 2019 et le 2 octobre 2019, afin d’obtenir des informations quant à l’état de l’instruction de la demande de titre de séjour présentée par son épouse. Alors que ce n’est que le 1er juin 2021, jour où Mme C... A... a présenté une nouvelle demande de titre de séjour, que le préfet a rejeté la demande de titre de séjour qu’elle avait présentée le 5 novembre 2018, Mme C... A... s’est alors vu délivrer le même un récépissé valable du 1er juin 2021 au 30 novembre 2021 puis, le 7 juillet 2021, un titre de séjour valable du 1er juin 2021 au 31 mai 2031. Dans les circonstances de l’espèce, compte tenu des diligences accomplies par M. B... et Mme C... A... à compter du dépôt de la demande de titre de séjour le 5 novembre 2018 et alors qu’il ne ressort pas des pièces du dossier que l’intéressée aurait séjourné irrégulièrement en France entre 2017, date à laquelle le ministre de l'intérieur soutient, en se fondant sur une mention manuscrite apposée sur le relevé « AGDREF » et dépourvue de caractère probant, qu’elle serait entrée en France, et le 4 novembre 2018, M. B... est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté la demande de naturalisation de M. B... doit être annulée.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
Eu égard au motif du présent jugement, l'exécution de celui-ci implique seulement mais nécessairement que la demande de naturalisation de M. B... soit réexaminée. Par suite, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de procéder au réexamen de la demande de naturalisation de l’intéressé dans un délai de six mois à compter de la notification du présent jugement. Il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur le surplus des conclusions de la requête :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision implicite de rejet du ministre de l'intérieur est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de réexaminer la demande de M. B... dans un délai de six mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera à M. B... la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D... B... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l'audience du 10 juin 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Le Barbier, présidente,
M. Simon, premier conseiller,
Mme Ribac, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
La rapporteure,
L.-E. Ribac
La présidente,
M. Le Barbier
La greffière,
A. Chabanne
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,