Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 6 mai 2026, M. D... A..., représenté par Me Renaud, demande au tribunal :
d’annuler l’arrêté du 29 avril 2026 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé son transfert vers l’Italie ;
d’enjoindre au préfet de se saisir de l’examen de sa demande d’asile dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;
de mettre à la charge de l’État le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros hors taxe sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que l’arrêté contesté :
- méconnaît l’article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 relatif au droit à l’information et l’article L. 141-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- méconnaît l’article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 relatif à l’entretien individuel ;
- l’agent ayant relevé ses empreintes à fin de consultation des fichiers Eurodac et Visabio n’était pas désigné et spécialement habilité pour y procéder, en violation du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013 ;
- est entaché d’un défaut d’examen ;
- méconnaît les dispositions de l’article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux, compte tenu de l’existence de défaillances systémiques en Italie dans la procédure d’asile et dans les conditions d’accueil des demandeurs d’asile ;
- est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation dans l’application de l’article 17 §1 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 compte tenu de sa vulnérabilité.
Par un mémoire en défense enregistré le 25 juin 2026, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu’aucun des moyens soulevés par M. A... n’est fondé.
M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 11 mai 2026.
Le président du tribunal a désigné M. Cormier, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant des procédures prévues par le titre II de livre IX du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Cormier, magistrat désigné ;
- et les observations de Me Renaud, avocat de M. A....
Le préfet de Maine-et-Loire n’était ni présent ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
M. A..., ressortissant nigérian né le 24 avril 1994, est entré en France le 16 novembre 2025 selon ses déclarations. Il a présenté une demande d’asile enregistrée le 21 novembre 2025 par le préfet de police de Paris. La consultation du fichier Eurodac a révélé qu’il avait antérieurement demandé la protection internationale aux autorités italiennes. Consécutivement à leur saisine par le préfet de police de Paris, les autorités italiennes ont accepté de manière implicite de reprendre en charge M. A.... Par un arrêté du 29 avril 2026, dont M. A... demande l’annulation, le préfet de Maine-et-Loire a décidé son transfert à ces autorités.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l’Etat membre responsable, l’Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l’article 4. (…) / 4. L’entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d’assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l’entretien individuel. / 5. L’entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L’Etat membre qui mène l’entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l’entretien. Ce résumé peut prendre la forme d’un rapport ou d’un formulaire type. L’Etat membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ».
S’il ne résulte ni des dispositions citées au point 2 ni d’aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l’entretien individuel la mention de l’identité de l’agent qui a mené l’entretien, il appartient à l’autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d’établir par tous moyens que l’entretien a bien, en application des dispositions précitées de l’article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été « mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ».
Il ressort des pièces du dossier que M. A... a bénéficié, le 21 novembre 2025, à la préfecture de police de Paris, de l’entretien individuel prévu par les dispositions précitées de l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, avec l’assistance d’un interprète en langue anglaise de la société ISM Interprétariat. Alors que le requérant conteste l’habilitation de l’agent ayant mené l’entretien, il ressort du compte-rendu de cet entretien que celui-ci est seulement revêtu du tampon de la préfecture de police de Paris et des seules initiales S4. Si le préfet de Maine-et-Loire fait état de l’existence d’une fiche d’instruction, émanant de la préfecture de police de Paris, qui mentionnerait les initiales de l’agent ayant conduit l’entretien de M. A..., à savoir « ST », l’absence de mention des initiales de l’agent ayant mené l’entretien sur le compte-rendu ne lui permet pas de justifier de sa qualification à mener l’entretien prévu à l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. De plus, les initiales « ST » inscrites sur cette fiche d’instruction interne, ne permettent pas un rapprochement avec la personne de Mme C... B..., agent de guichet qui aurait mené cet entretien selon les affirmations du préfet. Dans ces conditions, l’entretien ne saurait être regardé comme ayant été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national au sens de l’article 5 du règlement du 26 juin 2013. Par suite, M. A... est fondé à soutenir qu’il a été, à ce titre, privé d’une garantie.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A... est fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 29 avril 2026 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé de son transfert aux autorités italiennes.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Eu égard au motif d’annulation retenu, le présent jugement implique seulement que la situation de M. A... soit réexaminée. Par suite, il y a lieu d’enjoindre au préfet de Maine-et-Loire d’y procéder dans un délai d’un mois à compter de sa notification.
Sur les frais liés au litige :
M. A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 000 euros à verser à Me Renaud, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l’Etat.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 29 avril 2026 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné le transfert de M. A... aux autorités italiennes est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de procéder à un nouvel examen de la situation de M. A... dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’État versera à Me Renaud, avocat de M. A..., une somme de 1 000 (mille) euros au titre des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D... A..., à Me Renaud et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de Maine-et-Loire.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
Le magistrat désigné,
R. Cormier
La greffière,
J. Martin
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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