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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2101432

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2101432

jeudi 14 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2101432
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL DEREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 22 avril 2021, le 6 novembre 2023 et le 16 février 2024, Mme H A, Mme E I, Mme D B née I et Mme G J agissant à titre personnel et en tant qu'ayants droit de M. F I, leur compagnon, père et beau-père, représentées par Me Rivierre, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Dreux à verser :

- à Mme H A, à Mme D B née I, à Mme G J et à Mme E I une somme totale de 54 768 euros, en leur qualité d'ayants droit de M. F I, avec intérêts au taux légal ;

- à Mme H A, des sommes de 17 500 euros au titre de son préjudice d'affection, de 3 500 euros au titre du préjudice d'accompagnement, de 36 797,92 euros au titre de son préjudice économique et de 4 043,85 euros au titre des frais d'obsèques, soit une somme totale de 51 841,77 euros, avec intérêts au taux légal ;

- à Mmes D B née I, G J et E I, chacune une somme de 10 500 euros au titre de leur préjudice d'affection, avec intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Dreux la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de le condamner aux entiers dépens.

Elles soutiennent, dans le dernier état de leurs écritures, que :

- le centre hospitalier de Dreux a commis plusieurs fautes de nature à engager sa responsabilité en commettant une erreur de diagnostic, en ne conduisant pas les investigations cliniques nécessaires, en n'adoptant pas le traitement adapté à l'état de M. I, et en méconnaissant son obligation d'information ;

- ces fautes sont à l'origine d'une perte de chance pour M. I d'éviter son décès au cours de sa seconde hospitalisation, évaluée à 70 % par l'expert ;

- s'agissant des préjudices subis par Mme H I, Mme D I épouse B, Mme G J et Mme E I, le centre hospitalier de Dreux devra les indemniser, en tant qu'ayants droit de M. I, à hauteur de 168 euros au titre de l'assistance par tierce personne, 14 000 euros au titre de la perte de chance de survie et de l'angoisse de mort imminente, 35 000 euros au titre des souffrances endurées, et 5 600 euros au titre du préjudice esthétique, subis par M. I ;

- s'agissant des préjudices propres de Mme H A, le centre hospitalier de Dreux devra l'indemniser d'un montant de 17 500 euros au titre de son préjudice d'affection, de 3 500 euros au titre de son préjudice d'accompagnement, de 36 797,92 euros au titre de son préjudice économique, et de 4 043,85 euros au titre des frais d'obsèques ;

- s'agissant des préjudices des filles et de la belle-fille de M. I, le centre hospitalier de Dreux devra les indemniser à hauteur de 10 500 euros chacune au titre de leur préjudice d'affection.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juillet 2023, le centre hospitalier de Dreux, représenté par Me Derec, conclut à la limitation de l'indemnisation versée aux requérantes à la somme totale de 4 850,75 euros, sur la base d'un taux de perte de chance de 20%, à la limitation de la somme mise à sa charge au titre des frais liés au litige à la somme de 1 200 euros, et à rejeter toutes demandes et conclusions plus amples ou contraires.

Il fait valoir que :

- les conclusions des requérantes concernant l'indemnisation des préjudices de Mme H A sont irrecevables, la juridiction n'ayant pas été saisie dans le délai de recours contentieux courant contre la décision de rejet de la demande préalable d'indemnisation, de conclusions formées contre cette décision ou de conclusions indemnitaires ;

- il s'en rapporte à la justice sur l'appréciation de la responsabilité qui lui est imputée au titre du défaut de prise en charge ;

- à titre subsidiaire, concernant le défaut de prise en charge, au regard du stade avancé de la pathologie dont M. I est décédé, le taux de perte de chance d'éviter le décès ne peut être évaluée à plus de 20% ;

- sur la faute alléguée au titre du défaut d'information, elle ne pourra être retenue, dès lors que le secret médical s'oppose à la divulgation d'informations aux proches du patient ;

- s'agissant de l'assistance par tierce personne et du préjudice d'accompagnement, aucune indemnité ne pourra être allouée à Mme H A, dès lors que l'état de santé antérieur de M. I nécessitait déjà une assistance et que la réalité de l'accompagnement n'est pas établie au cours de l'hospitalisation ;

- s'agissant du préjudice d'angoisse de mort imminente et du préjudice esthétique temporaire, aucune indemnité ne pourra être allouée aux requérantes, ceux-ci n'étant pas établis ;

- s'agissant des souffrances endurées, l'indemnité allouée ne pourra excéder la somme de 3 000 euros, après application d'un taux de perte de chance de 20% ;

- s'agissant du préjudice économique de Mme H A, aucune indemnité ne pourra être allouée, la demande n'étant pas chiffrée ;

- s'agissant du préjudice d'affection, les indemnités allouées ne pourront excéder la somme de 556,29 euros pour Mme H A, de 139,07 euros chacune pour Mmes D B née I et E I, et aucune indemnité ne pourra être allouée à Mme G J, en l'absence de justification de ses liens affectifs avec M. I ;

- s'agissant des frais d'obsèques, l'indemnité allouée ne pourra excéder la somme de 1 155,39 euros correspondant aux factures présentées, avec application d'un taux de perte de chance de 20%.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bernard,

- les conclusions de M. Eric Gauthier, rapporteur public,

- et les observations de Me Derec, représentant le centre hospitalier de Dreux.

Considérant ce qui suit :

1. M. F I, alors âgé de soixante-dix ans, a été admis le 7 janvier 2019 au service des urgences du centre hospitalier de Dreux en raison d'une douleur thoracique. Après réalisation d'un bilan biologique, d'une radiographie du thorax et d'une consultation cardiologique, il a regagné son domicile le même jour. Le 12 janvier 2019, il a été pris en charge par le service départemental d'incendie et de secours (SDIS), pour des douleurs à la poitrine et une gêne respiratoire, puis pris en charge par le service mobile d'urgence et de réanimation (SMUR), et hospitalisé de nouveau aux urgences puis en service de pneumologie du centre hospitalier de Dreux. Le 16 janvier 2019, l'état de santé de M. I était jugé très critique, avec dyspnée avec tirage, asthénie, encombrement bronchique, hypercapnie, et intervention d'une nouvelle désaturation. Une prescription d'Hypnovel a été réalisée. Son état s'étant rapidement dégradé, M. I est décédé le 16 janvier 2019.

2. Estimant la responsabilité du centre hospitalier de Dreux engagée, Mme H A, la compagne de M. I, a adressé à cet établissement une première demande préalable indemnitaire. Par un courrier daté du 5 février 2020, le directeur de cet établissement a rejeté sa demande.

3. Le 26 février 2020, Mme H A, ainsi que les filles de M. I, Mme E I et Mme D B, née I, ont déposé auprès de la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) une demande d'indemnisation. La CCI a désigné un expert le 24 juillet 2020. Sur la base du rapport remis par celui-ci le 19 novembre 2020, la CCI a également remis son rapport, daté du 17 décembre 2020, concluant à ce que la réparation des préjudices soit mise à la charge de l'assureur du centre hospitalier de Dreux à hauteur de 20% des préjudices. Le 8 mars 2021, les consorts A, I, B née I et J ont adressé une nouvelle demande préalable d'indemnisation au centre hospitalier de Dreux. Le 23 mars 2021, l'assureur du centre hospitalier de Dreux a rejeté cette demande. Par la requête ci-dessus analysée, Mme H A, Mme E I, Mme D B née I et Mme G J demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier universitaire de Dreux à verser à Mme H I, Mme D I épouse B, Mme G J et Mme E I la somme de 54 768 euros avec intérêts au taux légal, en leur qualité d'ayants droit de M. I, à verser à Mme H A une somme de 61 841,77 euros avec intérêts au taux légal, et à verser à Mmes E I, D B née I et G J la somme de 10 500 euros chacune, avec intérêts au taux légal.

Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense :

4. Par un courrier du 5 février 2020, le centre hospitalier de Dreux a rejeté une première demande d'indemnisation préalable de leurs préjudices présentée par les requérantes. Le 26 février 2020, elles ont saisi la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) Centre Val de Loire d'une demande de règlement amiable. Le 24 juillet 2020, la CCI a désigné le Pr C, médecin interniste, comme expert. Sur la base du rapport remis par celui-ci le 19 novembre 2020, la CCI a remis son rapport, daté du 17 décembre 2020, dont les requérantes indiquent sans être contredites qu'il leur a été notifié le 24 décembre 2020. Les requérantes ont formé une nouvelle demande d'indemnisation préalable le 8 mars 2021, qui a été rejetée par l'assureur du centre hospitalier de Dreux le 23 mars 2021. Le délai de recours contentieux a ainsi expiré le 23 mai 2021. Par suite, contrairement à ce que soutient le centre hospitalier de Dreux, la requête, enregistrée 22 avril 2021, n'est pas tardive.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne le défaut de diagnostic et de prise en charge :

5. Aux termes du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

6. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport du professeur C, désigné dans le cadre de la procédure amiable devant la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI), que M. F I, alors âgé de 70 ans, a été admis aux urgences du centre hospitalier de Dreux le 7 janvier 2019 pour une douleur thoracique. Un bilan biologique, une radiographie du thorax et une consultation de cardiologie ont été réalisés, conduisant à ce que M. I rejoigne son domicile le même jour, muni d'une ordonnance de contrôle des plaquettes dans les sept jours. Le 12 janvier 2019, devant la persistance de douleurs thoraciques et l'apparition de difficultés à respirer, M. I a été pris en charge par le service départemental d'incendie et de secours (SDIS) pour des douleurs à la poitrine et une gêne respiratoire, puis pris en charge par le service mobile d'urgence et de réanimation (SMUR) arrivé à 5h20 à son domicile. Le SMUR a alors pratiqué un ECG et posé un premier diagnostic de douleur musculo squelettique pariétale. M. I a été transporté aux urgences du centre hospitalier de Dreux. Suite à la réalisation d'un bilan biologique et d'une radiographie, un nouveau diagnostic a été posé, d'altération de l'état général, avec anorexie amaigrissement chez un patient BPCO et hypercalcémie. M. I a alors été admis en service de pneumologie du même centre hospitalier. Un ECG a été réalisé dans ce service. M. I a été placé sous oxygène et sous anticoagulant, avant que ces traitements ne soient arrêtés le 14 janvier 2019. Dans ce service, ses douleurs thoraciques ont persisté et son état s'est dégradé par palier, M. I ayant souffert à partir du 14 janvier d'une hyperthermie et d'une augmentation de son taux de protéine active, indiquant une infection aiguë. Le 16 janvier 2019, l'état de santé de M. I a été jugé très critique, avec dyspnée avec tirage, nécessité d'augmenter l'oxygène face à une nouvelle désaturation, hypercapnie, asthénie et encombrement bronchique. Une prescription de Midazolam (Hypnovel) a été réalisée. Le décès est intervenu le 16 janvier 2019 à 16h30.

7. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expert désigné par la CCI, que la radiographie pulmonaire réalisée lors de l'hospitalisation aux urgences du centre hospitalier de Dreux, le 7 janvier 2019, n'était pas normale et que les signes qui auraient dû orienter vers un diagnostic de cancer pulmonaire métastasé, à un stade avancé, dont souffrait M. I, n'ont pas été repérés. Les symptômes d'hypercalcémie, de calcification basi-thoracique et la distension thoracique auraient dû alors, selon l'expert, faire évoquer " une destruction osseuse de vertèbres, par possible cancer. " A diverses étapes de la prise en charge, l'expert relève que les examens adaptés n'ont pas été pratiqués, tels qu'un scanner thoracique et une consultation ORL puis une réévaluation de la douleur au cours de l'hospitalisation en pneumologie. Il est également retenu par l'expert l'absence de prévention d'une embolie pulmonaire et d'une thrombose veineuse. Les résultats biologiques, qui auraient dû faire évoquer une infection, n'ont pas été suivis d'une prescription adaptée. Malgré l'hypercalcémie observée, aucun traitement par biphosphonates n'a été administré, ce qui est relevé comme non conforme aux règles de l'art. Enfin, le 16 janvier 2019, la prescription de Midazolam, sous forme d'Hypnovel, est décrite comme inadaptée, dès lors qu'elle n'a pas été précédée d'une prescription d'antalgiques de palier 2 et palier 3 et que la douleur n'a été prise en charge que par prescription de Doliprane durant les premiers jours en pneumologie. Par suite, les requérantes sont fondées à soutenir que le centre hospitalier de Dreux a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité consistant en un défaut de diagnostic et un défaut de prise en charge adaptée des pathologies de M. I.

En ce qui concerne le défaut d'information sur l'état de santé du patient :

8. Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 1110-4 (V) du code de la santé publique : " En cas de diagnostic ou de pronostic grave, le secret médical ne s'oppose pas à ce que la famille, les proches de la personne malade ou la personne de confiance définie à l'article L. 1111-6 reçoivent les informations nécessaires destinées à leur permettre d'apporter un soutien direct à celle-ci, sauf opposition de sa part. Seul un médecin est habilité à délivrer, ou à faire délivrer sous sa responsabilité, ces informations. "

9. Les requérantes soutiennent qu'elles n'ont pas été informées, pas davantage que M. I, de l'imminence de son décès, ni de la mise en place de soins palliatifs par prescription d'Hypnovel, qui aurait pu les alerter sur la gravité de son état. Elles soutiennent également qu'il leur a été indiqué que M. I pourrait sortir d'hospitalisation le 18 janvier 2019. Le centre hospitalier de Dreux soutient quant à lui, sans le démontrer, que les requérantes ont été informées de la gravité de l'état de santé de M. I, dès lors que la prescription d'Hypnovel réalisée le 16 janvier 2019, a fait suite à un entretien d'un médecin du service de pneumologie avec Mme E I. Il soutient également que ce médicament n'a finalement pas été administré. Ces éléments apparaissent en contradiction avec les mentions portées au dossier infirmier de M. I, qui évoquent un entretien du 15 janvier 2019 au cours duquel une sortie probable de M. I aurait été annoncée à la fille de M. I pour le 18 janvier 2019, sans évocation donc de la perspective d'un décès imminent. Il résulte de l'instruction que le dossier médical de M. I ne permet pas quant à lui de démontrer qu'une discussion a eu lieu avec celui-ci ou avec les requérantes sur la mise en œuvre de soins palliatifs, face à l'imminence du décès. Dans ces circonstances, les requérantes sont bien fondées à demander l'engagement de la responsabilité du centre hospitalier de Dreux en raison d'un défaut d'information.

10. Il résulte de ce qui est exposé aux points 7 et 9 que le centre hospitalier de Dreux a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité.

Sur la fraction du préjudice indemnisable :

11. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du professeur C, que les fautes commises par le centre hospitalier de Dreux ont privé M. I d'une chance de survie au cours de son hospitalisation du 12 au 16 janvier 2019, qu'il estime à 70 %. L'expert indique également que si l'état de santé de M. I était dégradé, celui-ci étant atteint d'un cancer broncho-pulmonaire, pour lequel l'espérance de vie est évaluée à deux ans, le décès survenu au cours de l'hospitalisation doit être imputé aux fautes commises par l'équipe médicale du centre hospitalier de Dreux. Dans ces circonstances, il y a lieu d'évaluer à 70 % la perte de chance d'éviter le décès de l'intéressé durant son hospitalisation.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices de M. I :

12. En premier lieu, il résulte de l'instruction que l'état de santé de M. I avant son admission au centre hospitalier de Dreux, le 7 janvier 2019, nécessitait déjà une assistance, assurée par sa compagne, Mme H A. Toutefois, il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expert désigné par la CCI que du 8 au 11 janvier 2019, période pendant laquelle M. I a regagné son domicile entre les deux hospitalisations, une assistance par tierce personne supplémentaire a été nécessaire auprès de lui à raison de deux heures par jour pour la toilette, le ménage, les courses et la préparation des repas. Dans ces conditions, il sera fait une exacte appréciation des besoins temporaires en assistance par tierce personne de M. I en les évaluant à la somme de 112 euros.

13. En deuxième lieu, le droit à réparation du préjudice résultant pour la victime de la douleur morale qu'elle a éprouvée du fait de la conscience d'une espérance de vie réduite en raison d'une faute du service public dans la mise en œuvre ou l'administration des soins qui lui ont été donnés, constitue un droit entré dans son patrimoine avant son décès qui peut être transmis à ses héritiers.

14. En l'espèce, il résulte de l'instruction que le dossier infirmier de M. I mentionne une information, délivrée à sa fille par un médecin du service de pneumologie, indiquant qu'il pourrait sortir d'hospitalisation le 18 janvier 2019. L'expert désigné par la CCI conclut qu'il n'est pas démontré que M. I ou ses ayants droit auraient été informés de l'imminence du décès du patient, et que la prescription d'Hypnovel, indiquant la mise en place de soins palliatifs, n'a notamment pas été discutée. Il résulte également du rapport de l'expert que la prescription de ce médicament a plongé M. I dans un état d'apaisement, noté dans le dossier infirmier le 16 janvier 2019 à 16 heures. Dans ces circonstances, il n'est pas démontré que M. I ou les requérantes auraient même eu conscience de l'imminence du décès de leur parent. Par suite, les ayants droit de M. I ne sont pas fondées à solliciter l'indemnisation d'un préjudice d'angoisse de mort imminente.

15. En troisième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expert désigné par la CCI que M. I a enduré des souffrances dues à des fractures-tassements vertébraux, que la prescription de Doliprane n'a pu soulager, et que l'expert évalue à 6/7, du 7 au 15 janvier 2019. Dans ces circonstances, il sera fait une juste appréciation des souffrances endurées par M. I en accordant à ce titre la somme de 17 000 euros, soit 12 000 euros compte tenu de la perte de chance retenue.

16. En quatrième lieu, les souffrances évoquées ci-dessus, endurées pendant neuf jours par M. I, entre le 7 et le 15 janvier 2019, avant que son état soit décrit comme plus apaisé, le 16 janvier 2019, ont vraisemblablement altéré son apparence physique. Le préjudice esthétique temporaire dont il a souffert, peut-être évalué à la somme de 1 350 euros, soit 945 euros compte tenu du taux de perte de chance.

17. Il résulte de ce qui précède que le centre hospitalier de Dreux doit être condamné à verser aux requérantes en leur qualité d'ayants droit une somme globale de 13 057 euros en réparation des préjudices subis par M. I.

En ce qui concerne les préjudices de Mme H A :

S'agissant du préjudice d'affection :

18. Mme H A a subi un préjudice d'affection consécutif au décès de son compagnon. Il y a lieu de lui allouer à ce titre une somme de 22 000 euros, soit 15 400 euros compte tenu du taux de perte de chance retenu.

S'agissant du préjudice d'accompagnement :

19. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'accompagnement de Mme A en l'indemnisant, après imputation du taux de perte de chance, à hauteur de 900 euros.

S'agissant du préjudice économique :

20. Le préjudice économique subi par une personne du fait du décès de son conjoint est constitué par la perte des revenus de la victime qui étaient consacrés à son entretien, compte tenu, le cas échéant, de ses propres revenus et déduction faite des prestations reçues en compensation. Ce préjudice est établi par référence à un pourcentage des revenus de la victime affecté à l'entretien de la famille.

21. La demande présentée par Mme A au titre de son préjudice économique repose sur l'invocation d'une perte de revenu annuelle de 16 330,68 euros. Les requérantes soutiennent que la part du revenu du ménage consacrée à la consommation personnelle de M. I peut être évaluée à 20 %, soit 3 266,13 euros, auquel est appliqué 16,095 au titre de l'euro de rente viager pour un homme de 71 ans, soit 52 568,45 euros, et 36 797,92 euros après application d'un taux de perte de chance de 70%. Toutefois, si Mme A produit des relevés de compte de M. I pour attester de la pension de retraite de celui-ci, versée à hauteur de 991,41 euros par la CARSAT et de 39,48 euros par mois au titre de sa retraite complémentaire, elle ne produit aucun élément sur ses revenus propres, avant le décès de M. I, ni sur d'éventuels revenus compensatoires perçus après le décès de celui-ci. Dans ces circonstances, les requérantes ne démontrent pas la perte de revenus allégués. Par suite, elles ne sont pas fondées à soutenir que Mme A a subi un préjudice économique en lien avec le décès de son époux, dont l'indemnisation devrait être demandée au centre hospitalier de Dreux.

S'agissant des frais d'obsèques :

22. Il résulte de l'instruction, et notamment des factures produites par les requérantes, que Mme A, sa compagne, a réglé une somme de 5 776,94 euros au titre des frais d'obsèques de M. I. Ces dépenses ne présentant pas un caractère somptuaire, il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Dreux à rembourser cette somme à Mme A, rapportée à 4 043,85 euros, compte tenu du taux de perte de chance retenu.

23. Il résulte de ce qui précède que le centre hospitalier de Dreux doit être condamné à verser à Mme A une somme de 20 343,85 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis du fait du décès de son compagnon, le 16 janvier 2019.

En ce qui concerne les préjudices des enfants de M. I :

24. Les deux filles de M. I sont fondées à se prévaloir d'un préjudice d'affection résultant du décès de leur père. Il en sera fait une juste appréciation en allouant à chacune d'entre elles une somme de 6 500 euros, soit 4 550 euros compte tenu du taux de perte de chance retenu.

En ce qui concerne le préjudice de Mme G J :

25. Mme G J, fille de Mme H A et belle-fille de M. I, soutient avoir subi un préjudice d'affection en lien avec la perte de son beau-père. Il résulte de l'instruction que Mme G J avait 4 ans lorsque sa mère, Mme H A, est devenue veuve de son père. La naissance de sa demi-sœur, E I, née de l'union entre sa mère et M. I, en 1987, alors qu'elle était âgée de 6 ans, indique qu'elle a grandi auprès de M. I. Dans les circonstances particulières de l'espèce, il y a donc lieu d'accorder à Mme J une somme à ce titre. Il en sera fait une juste appréciation de son préjudice en lui allouant une somme de 5 500 euros, soit 3 850 euros compte tenu du taux de perte de chance retenu.

Sur les intérêts :

26. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". Aux termes de l'article 1343-2 du même code : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Il résulte de ces dispositions que, d'une part, lorsqu'ils sont demandés, et quelle que soit la date de la demande, les intérêts des indemnités allouées sont dus à compter du jour où la demande de réclamation de la somme principale est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité, et que, d'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

27. Les requérantes demandent que les indemnités qui leur sont allouées soient assorties des intérêts au taux légal. Il y a lieu de faire droit à cette demande d'intérêts à compter du 8 mars 2021, date de réception de leur demande indemnitaire préalable par le centre hospitalier de Dreux.

Sur les frais liés au litige :

28. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Dreux une somme globale de 1 500 euros à verser aux requérantes en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Dreux est condamné à verser à Mme H A, à Mme D I épouse B, à Mme G J et à Mme E I une somme globale de 13 057 euros en leur qualité d'ayants droit de M. I. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2021.

Article 2 : Le centre hospitalier de Dreux est condamné à verser à Mme H A une somme de 20 343,85 euros au titre de ses préjudices propres. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2021.

Article 3 : Le centre hospitalier de Dreux est condamné à verser à Mme D B, née I et à Mme E I, une somme de 4 550 euros chacune au titre de leur préjudice propre. Ces sommes seront assorties des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2021.

Article 4 : Le centre hospitalier de Dreux est condamné à verser à Mme G J, une somme de 3 850 euros au titre de son préjudice propre. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2021.

Article 5 : Le centre hospitalier de Dreux versera à Mme H I, Mme D I épouse B, Mme G J et Mme E I une somme globale de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme H I, Mme D B née I, Mme G J et Mme E I, au centre hospitalier de Dreux et à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher.

Copie en sera adressée, pour information, à l'expert.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024 à laquelle siégeaient :

M. Guével, président,

Mme Bernard, première conseillère,

M. Nehring, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2024.

La rapporteure,

Le président,

Pauline BERNARD

Benoist GUÉVEL

La greffière,

Agnès BRAUD

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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