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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2101940

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2101940

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2101940
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL DEREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 31 mai 2021, le 25 avril 2024, le 27 mai 2024, le 26 juin 2024 et le 26 juillet 2024, M. B F, Mme C D née F et Mme G F née E, agissant à titre personnel et en tant qu'ayants droit de M. A F, représentés par Me Brossas, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Blois et son assureur à leur verser la somme globale de 61 839 euros, outre intérêts au taux légal et capitalisation de ces intérêts, en réparation des préjudices subis par M. A F, leur conjoint et père, en lien avec sa prise en charge au centre hospitalier de Blois les 2 et 3 décembre 2009 ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Blois et son assureur à verser les sommes de 3 000 euros à Mme F née E et 1 500 euros chacun à Mme C D née F et à M. B F, outre intérêts au taux légal et capitalisation de ces intérêts, en réparation de leurs préjudices propres en lien avec la prise en charge de M. A F au centre hospitalier de Blois les 2 et 3 décembre 2009 ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Blois et de son assureur une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de les condamner aux entiers dépens.

Ils soutiennent que :

- leur requête est recevable ;

- le centre hospitalier de Blois a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité en ne réalisant pas immédiatement un scanner cérébral et ne transférant pas rapidement M. F au centre hospitalier régional et universitaire de Tours, rendant impossible la mise en place d'une surveillance et d'un traitement plus adaptés à l'évolution de son état de santé ;

- l'établissement a également méconnu son obligation d'information à l'égard des requérants concernant l'état de santé de M. F, son évolution et son orientation vers un autre établissement hospitalier ;

- ces fautes sont à l'origine d'une perte de chance pour M. F d'éviter les séquelles de l'accident vasculaire cérébral dont il a été victime et dont le taux doit être fixé à 10 % ;

- s'agissant des préjudices de M. F, le centre hospitalier de Blois devra être condamné à verser à son épouse et ses deux enfants, en qualité d'ayants droit de leur conjoint et père décédé le 20 octobre 2019, une somme de 481 euros au titre des dépenses de santé actuelles, une somme de 1 680 euros, à parfaire, au titre des dépenses de santé futures, une somme de 4 414 euros au titre de l'assistance par tierce personne temporaire, une somme de 19 222 euros au titre de l'assistance par tierce personne définitive, une somme de 958 euros au titre des frais de logement adapté, une somme de 1 534 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, une somme de 3 500 euros au titre des souffrances endurées, une somme de 22 050 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, une somme de 3 500 euros au titre du préjudice esthétique, une somme de 1 500 euros au titre du préjudice sexuel et une somme de 3 500 euros au titre du préjudice d'agrément, qui tiennent compte d'un taux de perte de chance de 10 % ;

- s'agissant des préjudices propres de Mme F née E, le centre hospitalier de Blois devra être condamné à lui verser une somme de 3 000 euros au titre de son préjudice d'affection et d'accompagnement, après application d'un taux de perte de chance de 10 % ;

- s'agissant des préjudices propres de Mme C D née F et de M. B F, le centre hospitalier de Blois devra être condamné à leur verser chacun une somme de 1 500 euros au titre de leur préjudice d'affection et d'accompagnement, après application d'un taux de perte de chance de 10 %.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 26 avril 2024 et le 26 juin 2024, le centre hospitalier de Blois et la société Relyens Mutual Insurance, représentés par Me Derec, concluent, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnisation mise à leur charge.

Ils soutiennent que :

- les conclusions de la requête en tant qu'elles sont présentées par les requérants en leur nom propre sont irrecevables faute d'avoir été précédées d'une réclamation indemnitaire préalable, dont la preuve de présentation n'est pas apportée ; en tout état de cause, la prescription décennale prévue par l'article L. 1142-28 du code de la santé publique était acquise à la date d'enregistrement de leur requête ;

- la responsabilité du centre hospitalier ne peut être engagée dès lors que les manquements reprochés n'ont pas participé aux dommages subis par M. F ;

- à titre subsidiaire, si la responsabilité du centre hospitalier devait être retenue, elle ne pourrait l'être que sur la base d'un taux de perte de chance de 10 % ;

- par ailleurs, l'indemnisation des dépenses de santé actuelles et futures, de frais de logement adapté et du préjudice d'agrément ne pourra qu'être rejetée en l'absence de production de pièces justificatives par les requérants ; l'indemnisation des autres préjudices invoqués devra être limitée aux sommes de 1 556,73 euros au titre de l'assistance par tierce personne temporaire et de 6 433,92 euros au titre de l'assistance par tierce personne permanente, aux sommes de 273 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire total du 2 décembre 2009 au 1er juin 2010 et de 494,10 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire du 2 juin 2010 au 2 juin 2011, à la somme de 1 300 euros au titre des souffrances endurées, à la somme de 13 651,31 euros au titre du déficit fonctionnel permanent de 90 %, à la somme de 1 105,07 euros au titre du préjudice esthétique permanent, et à celle de 425,03 euros au titre du préjudice sexuel ;

- l'indemnisation des préjudices des victimes indirectes ne pourra excéder 500 euros s'agissant de Mme G F, sa veuve, et 300 euros chacun s'agissant de M. B F et de Mme C F, ses enfants.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie du Loiret, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bernard,

- les conclusions de M. Gauthier, rapporteur public,

- et les observations de Me Brossas, représentant M. B F, Mme C D née F et Mme G F née E, agissant à titre personnel et en tant qu'ayants droit de M. A F et celles de Me Gaftoniuc substituant Me Derec, représentant le centre hospitalier de Blois et la société Relyens Mutual Insurance.

Considérant ce qui suit :

1. M. A F, né en 1938, a présenté le 18 novembre 2009 une hémiparésie droite brutale et une aphasie de moins de dix minutes, l'ayant conduit à prendre contact avec son médecin traitant, qui l'a reçu pour un examen clinique le 26 novembre 2009. Suspectant un accident ischémique transitoire associé à une hémiparésie droite régressive, elle lui a prescrit des examens complémentaires, dont un échodoppler des vaisseaux du cou, réalisé en ville le 30 novembre 2009, mettant en évidence une sténose serrée de la carotide interne gauche à 80 %. Des rendez-vous sont alors pris, le 8 décembre 2009, pour un scanner cérébral et avec un chirurgien vasculaire pour endartériectomie de la carotide interne gauche. Mais le 2 décembre 2009, suite à un nouvel accident ischémique transitoire, associé à une hémiparésie droite, une paresthésie de l'hémicorps droit et le manque du mot, M. F est adressé par son médecin traitant aux urgences du centre hospitalier de Blois. A son admission en fin d'après-midi, l'examen cardiovasculaire ne présentant aucun signe d'anormalité, l'intéressé est admis en service de médecine pour surveillance, dans l'attente de la réalisation d'un scanner cérébral, programmé le lendemain. Dans la nuit du 2 au 3 décembre 2009, M. F a présenté une dégradation de son état avec apparition brutale d'une hémiplégie droite avec aphasie et un score de Glasgow côté à 8, conduisant à la réalisation immédiate d'un scanner cérébral sans infiltration, révélant des séquelles d'un accident vasculaire cérébral ancien et des signes indirects d'accident vasculaire cérébral ischémique récent. M. F est alors transféré au centre hospitalier régional et universitaire (CHRU) de Tours, dans le service de réanimation médicale, pour prise en charge d'accident vasculaire ischémique associé à des troubles de conscience. A son arrivée dans ce service, M. F présentait un déficit moteur droit complet, une paralysie faciale droite, une aphasie avec compréhension des ordres simples. A partir du 4 décembre 2009, M. F a été successivement hospitalisé en service de neurologie du CHRU de Tours puis de nouveau au centre hospitalier de Blois, en service de médecine interne gériatrique et neurologique puis en soins de suite et de réadaptation. A compter du 1er juin 2010, il a bénéficié d'une hospitalisation à domicile avant d'être de nouveau admis en service de soins de suite et de réadaptation au centre hospitalier de Blois, le 15 mars 2011. A son retour au domicile, le 15 avril 2011, M. F présentait une hémiplégie droite spastique, une aphasie mixte et une hémianopsie latérale homonyme droite.

2. Estimant que la responsabilité du centre hospitalier de Blois et de son médecin traitant devait être engagée, M. F a saisi, le 25 mai 2011, la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) d'une demande indemnitaire préalable. Sur la base du rapport des experts qu'elle a désignés, la CCI a conclu, par un avis du 9 février 2012, que la réparation des préjudices subis par M. F incombait à hauteur de 40 % à l'assureur du médecin traitant et à 10 % à celui du centre hospitalier de Blois, étant retenu une perte de chance évaluée à 50 % et une date de consolidation de son état de santé à la date du 2 juin 2011. Si l'assureur de son médecin traitant lui a fait une proposition d'indemnisation à hauteur de 213 000 euros que M. F a acceptée, l'assureur du centre hospitalier de Blois a refusé de formuler une telle proposition. Substitué à cet assureur, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) lui a proposé une indemnisation à hauteur de 4 664,92 euros que M. F a déclinée. A la suite de son décès, survenu le 20 octobre 2019, ses ayants droit ont saisi le tribunal d'une demande tendant à la réparation des préjudices subis tant par M. F qu'à titre personnel en raison de la prise en charge de leur mari et père au centre hospitalier de Blois le 2 décembre 2009.

Sur les conclusions indemnitaires fondées sur la faute commise par le centre hospitalier dans la prise en charge de M. F :

3. Aux termes du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise rendu dans le cadre de la procédure amiable d'indemnisation, que M. F a été adressé le 2 décembre 2009 au service des urgences du centre hospitalier de Blois par son médecin traitant qui avait contacté par téléphone le médecin-chef de ce service et lui avait adressé un courrier faisant état d'une dysarthrie, de paresthésies et d'une hémiparésie du côté droit depuis quinze jours, d'une sténose serrée de la carotide interne gauche à 80 %, ainsi que de son diagnostic d'un nouvel accident ischémique transitoire survenu le matin même avec paralysie de la main droite. L'examen clinique réalisée à son admission au service des urgences a conduit l'équipe médicale à conclure à une suspicion de processus expansif ou à des séquelles d'accident vasculaire cérébral ischémique et à la prescription d'un scanner cérébral le lendemain matin. Il résulte du rapport des experts que cette prise en charge n'était pas conforme aux préconisations de la Haute Autorité de santé en cas d'accident ischémique transitoire, qui impliquaient, eu égard à l'histoire clinique et au dossier médical de M. F, de réaliser immédiatement un scanner cérébral sans attendre le lendemain. Les experts relèvent par ailleurs l'existence d'une convention de coopération entre le centre hospitalier de Blois et le CHRU de Tours pour les accidents vasculaires cérébraux d'origine ischémique constitué ou transitoire qui aurait pu conduire l'équipe médicale du premier à organiser, sans attendre, le transfert de M. F vers un service spécialisé du second. Les experts relèvent par ailleurs, sans être contestés, une absence de contrôle des constantes et un défaut de surveillance de la part du personnel paramédical sur son état de conscience et ce, malgré le tableau clinique que présentait par M. F.

5. Il résulte de ce qui précède que la prise en charge de M. F par le centre hospitalier de Blois n'a pas été pas conforme aux règles de l'art et que, par suite, cet établissement hospitalier, qui ne conteste pas les conclusions du rapport d'expertise sur ce point, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

6. Cependant, il résulte de l'instruction, en particulier du rapport des experts commis par la CCI, que si le médecin traitant de M. F, rendu à son chevet le 2 décembre 2009 en début d'après-midi en réponse à l'appel téléphonique de son épouse, a posé le diagnostic d'un nouvel ou probable accident ischémique transitoire survenu le matin, l'intéressé n'est arrivé au service des urgences du centre hospitalier de Blois qu'après 18 heures après avoir attendu à son domicile l'arrivée d'un taxi. Or, cette arrivée tardive excluait toute perspective de réaliser une thrombolyse, le délai entre une crise et ce traitement devant être " inférieur à trois heures dans les recommandations et conseillé jusqu'à 4h30 pour les moins de 80 ans ". Il s'en déduit, et alors qu'aucune autre alternative thérapeutique n'était en l'état de l'instruction de nature à permettre d'éviter l'accident vasculaire cérébral dont M. F a été victime dans la nuit du 2 au 3 décembre 2009 ou à en limiter les séquelles, que la réalisation d'un scanner cérébral dès son admission au service des urgences, son transfert immédiat au CHRU de Tours ou une surveillance accrue par les équipes médicales du centre hospitalier de Blois, n'auraient pas permis d'éviter ou de réduire les séquelles de l'accident vasculaire cérébral dont il a été victime. Par suite, en l'absence d'un lien de causalité direct et certain entre les fautes commises par le centre hospitalier de Blois et les préjudices subis par M. F, les conclusions de la requête tendant à leur indemnisation doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires fondées sur l'absence d'information délivrée à la famille :

7. Aux termes du V de l'article L. 1110-4 du code de la santé publique, alors en vigueur : " () En cas de diagnostic ou de pronostic grave, le secret médical ne s'oppose pas à ce que la famille, les proches de la personne malade ou la personne de confiance définie à l'article L. 1111-6 reçoivent les informations nécessaires destinées à leur permettre d'apporter un soutien direct à celle-ci, sauf opposition de sa part. Seul un médecin est habilité à délivrer, ou à faire délivrer sous sa responsabilité, ces informations () ".

8. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise rendu dans le cadre de la procédure amiable d'indemnisation, non contesté sur ce point, que la famille de M. F n'a pas été informée de son état de santé ni de l'évolution de ce dernier et notamment de l'épisode d'accident vasculaire cérébrale et de la réalisation du transfert vers le CHRU de Tours. Toutefois, les requérants n'établissent pas ni même n'allèguent que ce défaut d'information aurait été à l'origine d'une impossibilité pour eux d'apporter leur soutien à leur mari et père durant sa brève hospitalisation au centre hospitalier de Blois.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que les conclusions à fin d'indemnisation des préjudices propres des ayants droit de M. F doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions :

10. En premier lieu, aucun frais d'expertise n'ayant été exposé dans le cadre de la présente instance, les conclusions des requérants tendant à ce que les dépens soient mis à la charge du centre hospitalier de Blois sont sans objet et doivent être rejetées.

11. En second lieu, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier de Blois, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demandent les requérants au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. et Mmes F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B F, Mme C D née F, Mme G F née E, au centre hospitalier de Blois, à la société Relyens Mutual Insurance et à la caisse primaire d'assurance maladie du Loiret.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Lesieux, présidente,

Mme Bernard, première conseillère,

Mme Dicko-Dogan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.

La rapporteure

Pauline BERNARD

La présidente,

Sophie LESIEUX

La greffière,

Céline BOISGARD

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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