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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2102167

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2102167

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2102167
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL DEREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 juin 2021 et 8 décembre 2023,

Mme A B, représentée par Me Debord-Guy, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Tours à lui verser une somme totale de 36 137,13 euros en réparation des préjudices subis du fait de l'infection nosocomiale contractée en sein de cet établissement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Tours une somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a présenté une méningite post opératoire tardive qui est d'origine nosocomiale ; les séquelles urinaires dont elle souffre sont imputables à une arachnoïde spinale elle-même due à l'infection méningée qui l'a affectée ; la responsabilité du CHRU est engagée à ce titre ; son état antérieur n'est pas la cause de l'apparition de l'infection nosocomiale ; celle-ci est liée aux actes médicaux subis au sein du centre hospitalier ;

- cette infection nosocomiale est à l'origine d'une perte de chance de 40% d'éviter l'aggravation de son état de santé ;

- une somme de 572,24 euros lui sera versée au titre des dépenses de santé correspondant au coût d'acquisition de protections contre les fuites urinaires ;

- une somme de 1 238,80 euros lui sera versée au titre des frais divers correspondant aux frais de déplacement pour se rendre à ses différents rendez-vous médicaux ;

- une somme de 5 452,80 euros lui sera versée au titre de l'assistance par tierce personne qui a été assurée par son époux ;

- une somme capitalisée de 5 160,48 euros lui sera versée au titre des dépenses de santé et des frais de déplacement futurs ;

- une somme capitalisée de 8 321,81 euros lui sera versée en réparation de l'assistance par tierce personne future à raison de deux heures par semaine ;

- une somme de 1 231 euros lui sera versée en réparation du déficit fonctionnel temporaire de 10% subi du 1er février 2011 au 16 juin 2014 ;

- une somme de 8 160 euros lui sera versée en réparation de son déficit fonctionnel permanent ;

- son préjudice d'agrément sera indemnisé à hauteur de 2 000 euros ;

- une somme de 4 000 euros lui sera versée en réparation de son préjudice sexuel.

Par un mémoire, enregistré le 30 septembre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher agissant au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Cher, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Tours à lui verser la somme de 129 894,62 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la première demande, au titre des débours engagés au bénéfice de Mme B à la suite de l'infection nosocomiale qui l'a affectée ;

2°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Tours à lui verser la somme de 1 098 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Tours une somme de 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La caisse primaire d'assurance maladie soutient que :

- Mme B a contracté une infection nosocomiale à l'origine de 40% de ses préjudices ;

- les débours engagés sont établis par l'attestation d'imputabilité rédigée par son médecin conseil.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 2 octobre 2023, 7 janvier 2024 et 30 janvier 2024, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Welsch, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Tours à lui verser la somme de 10 453,75 euros correspondant à l'indemnisation versée à Mme B au titre du protocole d'indemnisation transactionnelle conclu le 14 avril 2014 ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Tours une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

L'ONIAM fait valoir que :

- il a versé une somme de 11 803,75 euros à Mme B en réparation de ses préjudices et est donc subrogé dans ses droits et dans cette proportion ;

- la responsabilité du CHRU de Tours peut être recherchée du fait de l'infection nosocomiale qui a affecté Mme B, à l'origine d'une méningite ; cette infection n'a pas entrainé pour l'intéressée une incapacité supérieure à 25% et n'a donc pas à être prise en charge par lui mais bien par l'établissement ;

- l'infection nosocomiale est à l'origine des préjudices de Mme B à hauteur de 40% ;

- cette infection n'était pas inévitable ;

- la somme de 10 453,75 euros lui sera versée correspondant au montant de la somme versée au titre du protocole d'indemnisation transactionnelle, déduction faite de la somme déjà prise en charge par le centre hospitalier de Bourges ; cette somme correspond à la réparation des préjudices uniquement imputables à l'infection contractée par Mme B.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 2 octobre 2023 et 8 janvier 2024, le centre hospitalier régional universitaire de Tours, représenté par Me Derec, conclut au rejet de la requête et des conclusions présentées par la caisse primaire d'assurance maladie et par l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Il fait valoir que :

- sa responsabilité ne peut être recherchée pour la pneumonie contractée par

Mme B, survenue au cours de son hospitalisation en réanimation ; cette infection n'est pas à l'origine de la longueur du temps d'hospitalisation, ni des séquelles de la requérante ;

- la méningite survenue en post opératoire était inévitable compte tenu de l'état antérieur de la patiente ; en tout état de cause, c'est le comportement fautif du centre hospitalier de Bourges qui est à l'origine exclusive de l'hémorragie méningée ; or, c'est uniquement du fait de cette hémorragie que la patiente a dû être prise en charge en urgence au sein du CHRU ; la faute commise par le centre hospitalier de Bourges est donc la cause directe des conséquences dommageables de l'infection ; sa responsabilité ne peut être engagée ;

- seuls les frais en lien avec l'infection survenue après l'intervention du 11 mai 2020 peuvent être pris en charge, ce qui exclut une partie des débours dont le remboursement est sollicité par la caisse primaire d'assurance maladie ;

- il appartient à la caisse primaire d'assurance maladie de justifier des frais supportés en lien direct, certain et exclusif avec l'infection ; en l'état, l'ensemble des demandes de la caisse primaire d'assurance maladie doit être écarté ;

- Mme B ne justifie pas, au titre des préjudices qu'elle invoque, de ce qui relève de sa pathologie initiale et de ce qui relève de l'infection ; en conséquence, ses conclusions devront être rejetées ; en toute hypothèse, le montant des indemnités qui pourraient lui être allouées devrait être ramené à de plus justes proportions ;

- l'ONIAM ne justifie pas, au titre des préjudices qu'il invoque, de ce qui relève de la pathologie initiale de Mme B et de ce qui relève de l'infection ; en conséquence, ses conclusions devront être rejetées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Palis De Koninck,

- les conclusions de M. Gauthier, rapporteur public,

- et les observations de Me Monicault, substituant Me Debord-Guy, représentant

Mme B et de Me Derec, représentant le CHRU de Tours.

Considérant ce qui suit :

1. Le 5 mai 2010, Mme A B a subi une intervention à la clinique des Grainetières de Saint-Amand-Montrond en vue de l'ablation de la plaque d'ostéotomie tibiale de valgisation de son genou droit. Après un premier retour à domicile, souffrant de céphalées importantes, elle est revenue, le 8 mai 2010, à la clinique où un blood patch a été réalisé. Après un second retour à domicile, le 9 mai 2010, souffrant d'importantes céphalées, de douleurs thoraciques des membres supérieurs et de vomissements, elle a été adressée par la clinique au service des urgences du centre hospitalier de Bourges. Le médecin du service des urgences de ce centre hospitalier a posé un diagnostic de pathologie cardiaque et a entamé un traitement en conséquence, composé d'anticoagulants et d'antalgiques. Le 10 mai 2010, un scanner cérébral a révélé que la patiente souffrait d'une hémorragie méningée. Mme B a été transférée en urgence au service neurologique du centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Tours où elle a été opérée le soir même. Elle a été plongée dans un coma profond pendant six semaines et a subi deux infections, une méningite et une pneumopathie, qui ont été jugulées. Elle a été hospitalisée au centre de rééducation d'Issoudun du 12 juillet au 12 novembre 2010, puis seulement trois jours par semaine jusqu'au 31 janvier 2011.

2. Mme B a saisi la commission régionale d'indemnisation et de conciliation du Centre qui a rendu un avis le 19 mars 2013 aux termes duquel elle a retenu la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Bourges. L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales s'est substitué à l'assureur du centre hospitalier et a conclu avec Mme B un protocole d'accord transactionnel signé le 14 avril 2014 aux termes duquel une provision d'un montant de 11 803,75 euros lui a été versée en réparation des souffrances endurées et du déficit fonctionnel temporaire supporté jusqu'au

31 janvier 2011. A la suite de la consolidation de son état de santé, fixée au 16 juin 2014, la commission régionale d'indemnisation et de conciliation a rendu un second avis, le 7 mai 2015, pour fixer de manière définitive les préjudices subis par la requérante. Celle-ci a alors saisi le tribunal administratif d'Orléans d'une requête tendant à l'engagement de la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Bourges. Par un jugement du 12 juillet 2018 rendu sous le n°1602626, le tribunal a considéré que l'équipe médicale de cet établissement avait commis une faute en maintenant un diagnostic erroné de pathologie cardiaque et en poursuivant un traitement non adapté à la pathologie de Mme B qui souffrait en réalité d'une hémorragie méningée. Le tribunal a considéré que la faute commise par le centre hospitalier de Bourges avait fait perdre une chance à Mme B d'éviter l'apparition de l'hémorragie méningée ou l'aggravation de cette dernière évaluée à 20%. Il a ainsi condamné le centre hospitalier de Bourges à verser à

Mme B une somme de 10 306,61 euros, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales une somme de 1 350 euros et à la caisse primaire d'assurance maladie, d'une part, une somme de 34 015 euros au titre des débours actuels et, d'autre part, une somme annuelle pour la prise en charge des débours futurs dans la limite maximale de 73 650 euros. Ce jugement est devenu définitif.

3. Par la requête ci-dessus analysée, Mme B cherche aujourd'hui à engager la responsabilité pour faute du CHRU de Tours du fait des infections de nature nosocomiale qu'elle a contractées au sein de cet établissement.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - (). Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. () ". Aux termes de l'article R. 6111- 6 du même code : " Les infections associées aux soins contractées dans un établissement de santé sont dites infections nosocomiales. ". Doit être regardée, au sens de ces dispositions, comme présentant un caractère nosocomial, une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient réalisée dans un établissement de santé et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

5. Le tribunal a reconnu dans son jugement du 12 juillet 2018, devenu définitif, que l'apparition ou l'aggravation de l'hémorragie méningée dont a souffert Mme B était imputable à la faute commise par le centre hospitalier de Bourges qui n'avait pas réinterrogé le diagnostic posé de pathologie cardiaque et n'avait pas adapté en conséquence le traitement prescrit. Il est constant que ce diagnostic d'hémorragie méningée a conduit au transfert en urgence de la patiente vers le CHRU de Tours où elle a été opérée le jour même afin de mettre en place une dérivation ventriculaire externe. Il ressort du rapport d'expertise diligentée par la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux que, dans les suites de cette intervention, Mme B a présenté, d'une part, une pneumonie de nature nosocomiale, d'autre part, une méningite de même nature. Si la première de ces infections n'a eu pour effet que de prolonger la durée de la ventilation mécanique dont a bénéficié Mme B et la durée de son séjour en réanimation, la seconde est à l'origine de séquelles importantes, notamment sur le plan urinaire. Il ressort du rapport d'expertise que cette seconde infection de nature nosocomiale survient après la pose de dérivation dans 3 à 13% des cas et qu'en l'espèce, ce geste de dérivation externe était rendu nécessaire par l'hydrocéphalie dont souffrait Mme B secondairement à l'hémorragie méningée qui l'affectait.

6. Dans ces conditions, dès lors que l'infection nosocomiale a été contractée au cours d'une intervention rendue nécessaire par l'apparition ou l'aggravation de l'hémorragie méningée résultant elle-même de la faute commise par le centre hospitalier de Bourges, le lien de causalité entre cette faute et l'infection nosocomiale contractée par l'intéressée est direct et de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier de Bourges pour la réparation de l'ensemble des préjudices résultant des conséquences de la faute commise, y compris les conséquences de cette infection. Par suite, comme le fait valoir le CHRU de Tours en défense, sa propre responsabilité ne peut être engagée par Mme B pour obtenir l'indemnisation de ses préjudices qui n'ont été réparés par le centre hospitalier de Bourges qu'à hauteur de la perte de chance de 20% arrêtée par le tribunal.

7. Les conclusions présentées par Mme B, par la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher agissant au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Cher et par l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales dirigées contre le CHRU de Tours doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soient mises à la charge du CHRU de Tours, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, les sommes demandées par Mme B, par la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher et par l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher agissant au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Cher sont rejetées.

Article 3 : Les conclusions présentées par l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher agissant au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Cher, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et au centre hospitalier régional universitaire de Tours.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Rouault-Chalier, présidente,

Mme Palis De Koninck, première conseillère,

M. Nehring, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La rapporteure,

Mélanie PALIS DE KONINCK

La présidente,

Patricia ROUAULT-CHALIER

La greffière,

Nadine REUBRECHT

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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