Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2200073

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2200073
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 janvier 2022, Mme A C, représentant sa fille mineure D B, demande au tribunal d'annuler la décision du 12 octobre 2021 par laquelle le conseil de discipline du lycée Rémi Belleau à Nogent-le-Rotrou a prononcé l'exclusion définitive de l'internat de sa fille D B, ainsi que la décision du 8 décembre 2021 par laquelle la rectrice de l'académie d'Orléans-Tours a exclu définitivement D de l'internat de cet établissement.

Elle soutient que :

- la procédure suivie devant le conseil de discipline est entachée de nombreuses irrégularités : le principe du contradictoire n'a pas été respecté, ni le délai de convocation devant le conseil de discipline, les deux délégués de classe n'ont pas été entendus et aucun membre de la médecine scolaire n'a été convié au conseil de discipline ;

- la décision du conseil de discipline du lycée Remi Belleau est insuffisamment motivée ;

- la décision du conseil de discipline du lycée est entachée d'erreur de droit dès lors que sa fille a déjà été sanctionnée pour les mêmes faits par son exclusion de l'internat le 30 septembre au soir ;

- la décision contestée est entachée d'erreur d'appréciation alors que les troubles dont souffre sa fille, lesquels étaient connus de l'établissement, ont altéré son raisonnement et ne lui ont pas permis de respecter le règlement de l'établissement ;

- la sanction est dépourvue de toute portée éducative, en méconnaissance des dispositions de l'article D. 511-40 du code de l'éducation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 avril 2022, la rectrice de l'académie d'Orléans-Tours conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- les conclusions de la requête dirigées contre la décision du 12 octobre 2021 sont irrecevables dès lors que la décision du 8 décembre 2021, prise après avis de la commission académique d'appel, s'y est entièrement substituée ;

- l'exclusion de la jeune fille de l'établissement le 30 septembre 2021 constitue une mesure conservatoire sans lien avec la décision contestée ;

- les faits reprochés sont établis alors que la jeune fille les a expressément reconnus ;

- alors que les troubles dont souffre la jeune fille ont été pris en compte, la sanction prononcée à son encontre n'est pas entachée d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 16 mai 2020, D B, devenue majeure, a indiqué reprendre en son nom la procédure engagée par sa mère.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Defranc-Dousset,

- et les conclusions de M. Joos, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, née le 14 novembre 2004, inscrite en classe de 1ère au sein du lycée Remi Belleau de Nogent-le-Rotrou a comparu devant le conseil de discipline de l'établissement le 7 octobre 2021 pour être entrée alcoolisée au lycée avec une camarade, avoir introduit de l'alcool dans l'établissement, avoir continué à boire dans l'établissement et avoir proposé de l'alcool à ses camarades. Elle s'est vu infliger, par décision du 12 octobre 2021, la sanction d'exclusion définitive de l'internat. Mme C, sa mère, a fait appel de cette décision devant la rectrice de l'académie d'Orléans-Tours qui, après avis de la commission académique d'appel réunie le 18 novembre 2021, a, par un arrêté du 8 décembre 2021, confirmé la sanction prononcée par le conseil de discipline. Mme D B, qui est devenue majeure en cours d'instance et a repris la procédure engagée par sa mère, demande l'annulation de la sanction prononcée à son encontre le 12 octobre 2021 ainsi que de la décision confirmative prononcée par la rectrice le 8 décembre 2021.

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 511-27 du code de l'éducation : " Dans les lycées et collèges relevant du ministre chargé de l'éducation, le conseil de discipline est saisi par le chef d'établissement. Il a compétence pour prononcer à l'encontre des élèves l'ensemble des sanctions et des mesures mentionnées à l'article R. 511-13 dans les conditions fixées par ce même article. / En cas de partage égal des voix, le président a voix prépondérante. ". Aux termes de l'article D. 511-32 du même code : " Le chef d'établissement précise à l'élève cité à comparaître les faits qui lui sont reprochés et lui fait savoir qu'il peut présenter sa défense oralement ou par écrit ou en se faisant assister par une personne de son choix. Si l'élève est mineur, cette communication est également faite à son représentant légal afin qu'il puisse produire ses observations. / Les membres du conseil de discipline, l'élève cité à comparaître, son représentant légal et la personne éventuellement chargée de l'assister pour présenter sa défense peuvent prendre connaissance du dossier auprès du chef d'établissement. / Le représentant légal de l'élève et, le cas échéant, la personne chargée de l'assister sont informés de leur droit d'être entendus, sur leur demande, par le chef d'établissement et par le conseil de discipline. ". Aux termes de l'article D.511-31 : " Le chef d'établissement convoque par pli recommandé ou remise en main propre contre signature, au moins cinq jours avant la séance, dont il fixe la date : 1° L'élève en cause ;2° S'il est mineur, son représentant légal ;3° La personne éventuellement chargée d'assister l'élève pour présenter sa défense. / () ".

4. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 511-49 du code de l'éducation : " Toute décision du conseil de discipline de l'établissement ou du conseil de discipline départemental peut être déférée au recteur de l'académie, dans un délai de huit jours à compter de sa notification écrite, soit par le représentant légal de l'élève, ou par ce dernier s'il est majeur, soit par le chef d'établissement. / Le recteur d'académie décide après avis d'une commission académique. ". Aux termes du troisième alinéa de l'article D. 511-52 du même code : " La décision du recteur intervient dans un délai d'un mois à compter de la date de réception de l'appel. ". Aux termes de l'article R. 511-53 du même code : " La juridiction administrative ne peut être saisie qu'après mise en œuvre des dispositions de l'article R. 511-49 ".

5. L'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue nécessairement à la décision initiale. Elle est seule susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Si l'exercice d'un tel recours a pour but de permettre à l'autorité administrative, dans la limite de ses compétences, de remédier aux illégalités dont pourrait être entachée la décision initiale, sans attendre l'intervention du juge, la décision prise sur le recours n'en demeure pas moins soumise elle-même au principe de légalité. Il en résulte que lorsque la décision initiale a été prise selon une procédure entachée d'une irrégularité à laquelle l'autorité compétente pour statuer sur le recours administratif, saisie d'un tel recours, ne peut remédier, il incombe à cette autorité de rapporter la décision initiale et d'ordonner qu'une nouvelle procédure, exempte du vice qui l'avait antérieurement entachée, soit suivie. Toutefois, un vice affectant le déroulement de la procédure administrative préalable à son intervention n'est de nature à entacher d'illégalité cette décision que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé l'intéressé d'une garantie.

6. La requérante soutient que la convocation devant le conseil de discipline lui a été adressée tardivement, en méconnaissance des dispositions de l'article D. 511-31 du code de l'éducation, qu'elle n'a jamais été reçue par le proviseur du lycée et n'a pas été informée de son droit à se défendre et que le principe du contradictoire n'a pas été respecté. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la lettre convoquant D B devant le conseil de discipline, adressée à sa mère le 1er octobre 2021 et reçue par celle-ci le samedi 2 octobre, lui a bien été adressée cinq jours avant la réunion de cette instance. La circonstance que ce délai comportait un week-end est sans incidence sur la régularité de cette convocation, laquelle n'a pas méconnu les dispositions de l'article D. 511-31 du code de l'éducation, rappelées au point 3. Cette lettre l'informait, ainsi que sa mère, alors représentante légale de D, de leur droit d'être entendues, sur leur demande, par le chef d'établissement, ainsi que le prévoit le troisième alinéa de l'article D. 511-32 du code de l'éducation, et de leur possibilité de consulter le dossier disciplinaire. Or, la requérante ne soutient ni même n'allègue qu'elle-même ou sa mère aurait demandé sans succès à rencontrer le chef d'établissement. Il ressort en outre du compte rendu du conseil de discipline que tant la requérante que sa mère y ont été entendues. Le procès-verbal de la commission académique qui s'est réunie le 18 novembre 2021 fait apparaître que la parole a été largement donnée à la requérante et à sa mère, lesquelles ont pu fournir devant cette instance toutes les informations qui leur paraissaient nécessaires à l'appréhension, par les membres de cette instance, de la réalité de la situation de la jeune fille. Ainsi, s'agissant de la prise en compte du trouble neurologique dont D est atteinte, il ressort des débats, retranscrits par les deux procès-verbaux précités, que l'établissement n'avait pas de connaissance réelle de la situation médicale de la jeune fille, sa mère ayant reconnu lors du conseil de discipline ne pas en avoir informé l'établissement pour que sa fille suive une scolarité normale. En revanche, elle en a informé le conseil de discipline et ce point a pu être largement développé et débattu lors de la commission académique. Il s'ensuit que le principe du contradictoire n'a pas été méconnu. Enfin, s'il n'est pas formellement établi que les délégués de classe auraient été entendus lors du conseil de discipline le 7 octobre 2021, cette circonstance, à la supposer avérée, n'a pas été de nature à avoir privé la requérante d'une garantie et n'a pas davantage exercé une influence sur le sens de la décision prise. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions des articles D. 511-31 et D. 511-32 du code de l'éducation doivent être écartés.

7. En deuxième lieu, la décision contestée qui vise les textes dont il a été fait application, rappelle la procédure suivie et expose de manière précise et détaillée les faits reprochés à D, à savoir être entrée alcoolisée dans l'établissement en compagnie d'une camarade et y avoir introduit du vin rosé, avoir continué de consommer de l'alcool dans l'établissement et en avoir proposé à d'autres élèves, indique que ces faits présentent un caractère fautif et précise que la sanction infligée n'est pas de nature à compromettre la scolarité de la jeune fille. Par suite, alors que la décision contestée est suffisamment motivée tant en droit qu'en fait, le moyen tiré de son insuffisance de motivation doit être écarté.

8. En troisième lieu, si la requérante soutient que la décision contestée est entachée d'erreur de droit au motif qu'elle a déjà été sanctionnée pour les mêmes faits, dès lors qu'elle a été exclue de l'internat du lycée le 30 septembre 2021, ainsi que le fait valoir la rectrice dans ses écritures en défense, cette mesure a été prise à titre conservatoire, sur le fondement des dispositions de l'article D. 511-33 du code de l'éducation, en raison des troubles apportés au bon fonctionnement de l'internat la veille, par son comportement et celui de sa camarade. Ce moyen, non fondé, doit donc être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 511-13 du code de l'éducation : " Dans les collèges et lycées relevant du ministre chargé de l'éducation, les sanctions qui peuvent être prononcées à l'encontre des élèves sont les suivantes : / 1° L'avertissement ; / 2° Le blâme ; / 3° La mesure de responsabilisation ; / 4° L'exclusion temporaire de la classe () La durée de cette exclusion ne peut excéder huit jours ; / 5° L'exclusion temporaire de l'établissement ou de l'un de ses services annexes. La durée de cette exclusion ne peut excéder huit jours ; / 6° L'exclusion définitive de l'établissement ou de l'un de ses services annexes. Les sanctions prévues aux 3° à 6° peuvent être assorties du sursis à leur exécution dont les modalités sont définies à l'article R. 511-13-1. ".

10. Il ressort des pièces du dossier que le 29 septembre 2021, D B, interne au sein du lycée Rémi Belleau est sortie de l'établissement en compagnie d'une camarade pour aller acheter de l'alcool au supermarché. Les deux jeunes filles ont consommé une partie de l'alcool acheté puis ont transvasé le reste dans des bouteilles en plastique qu'elles ont ramenées dans l'établissement où elles ont continué à consommer de l'alcool. D en a d'ailleurs proposé à ses camarades au cours du dîner. Les faits, reconnus par la jeune fille, sont établis, notamment par un rapport d'incident émanant de trois assistants d'éducation et par les témoignages concordants de plusieurs élèves. La jeune fille n'en conteste pas la matérialité.

11. Les faits reprochés sont incontestablement fautifs dès lors qu'ils révèlent un manquement évident au règlement intérieur de l'établissement, quand bien même les dispositions méconnues n'ont pas été expressément mentionnées dans la décision du conseil de discipline ni dans la décision rectorale, et sont de nature à porter atteinte à la santé des élèves accueillis.

12. Si la jeune fille reconnaît les faits, elle indique cependant qu'elle souffre d'une maladie neurologique entraînant des troubles de l'attention et de la concentration ainsi qu'une hyperactivité, contrôlés néanmoins par un traitement médical qu'elle n'avait toutefois pas pris ce jour-là. Elle ajoute qu'elle bénéficie d'un projet d'accueil individualisé (PAI) et qu'une demande de plan d'accompagnement personnalisé (PAP) était alors en cours de validation par la médecine scolaire et affirme que sa situation particulière n'a pas été prise en compte et que la sanction prononcée présente un caractère disproportionné.

13. Toutefois, si la réalité de sa pathologie n'est pas contestée, ni son incidence sur son comportement, il n'apparaît pas que celle-ci puisse excuser totalement son comportement, alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'elle a déjà été sanctionnée depuis moins d'un an par une exclusion temporaire de l'internat, que ses relations avec l'autorité sont jugées difficiles et que plusieurs incidents ont été signalés par les assistants d'éducation au sein de l'internat. Si elle conteste la portée éducative de la sanction prononcée à son encontre, il résulte des dispositions de l'article R. 511-13 du code de l'éducation, citées au point 9 que celle-ci est au nombre des sanctions pouvant être légalement infligées à un élève. Par suite, c'est sans erreur d'appréciation que la rectrice de l'académie d'Orléans-Tours a pu prononcer à son encontre, le 8 décembre 2021, la sanction d'exclusion définitive de l'internat.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme D B tendant à l'annulation de la sanction d'exclusion définitive de l'internant du lycée Rémi Belleau infligée à son encontre le 8 décembre 2021 par la rectrice de l'académie d'Orléans-Tours doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée pour information au recteur de l'académie d'Orléans-Tours et à Mme C.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guével, président,

Mme Best-De Gand, première conseillère,

Mme Defranc-Dousset, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La rapporteure,

Hélène DEFRANC-DOUSSET

Le président,

Benoist GUEVELLe greffier,

Vincent DUNET

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.