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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2200832

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2200832

mardi 10 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2200832
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantAARPI AUDE EVIN & FLORIAN BORG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 14 mars 2022 et le 28 février 2023, M. A D, représenté par Me Borg, demande au tribunal :

1°) d'annuler son évaluation professionnelle au titre des années 2019 et 2020 ;

2°) d'enjoindre au retrait de l'ensemble des documents relatifs à cette évaluation de son dossier dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- son évaluation est entachée d'un vice de procédure dès lors que les observations en date du 5 janvier 2021 du président du tribunal judiciaire de Tours sur son évaluation ne lui ont pas été communiquées ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa manière de servir.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 janvier 2023, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 2 mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 3 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'ordonnance n° 58-1270 du 22 décembre 1958 modifiée portant loi organique relative au statut de la magistrature ;

- le décret n° 93-21 du 7 janvier 1993 pris pour l'application de l'ordonnance n° 58-1270 du 22 décembre 1958 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Armelle Best-de-Gand, rapporteure publique,

- et les observations de Me Borg, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, magistrat de l'ordre judiciaire, a été affecté au tribunal judiciaire de Tours en qualité de juge d'instruction du 8 août 2016 au 31 décembre 2020. Son évaluation provisoire au titre des années 2019 et 2020 lui a été notifiée le 25 mars 2021. Après avoir formulé des observations, M. D s'est vu notifier son évaluation définitive le 10 septembre 2021. Contestant les termes de celle-ci, il a alors saisi la commission d'avancement, dont l'avis, en date du 1er décembre 2021, a conclu que certains éléments de son appréciation reposaient sur des constations inexactes ou manquaient en motivation. Il demande au tribunal l'annulation de son évaluation établie au titre des années 2019 et 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 12-1 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 modifiée : " L'activité professionnelle de chaque magistrat fait l'objet d'une évaluation tous les deux ans. Une évaluation est effectuée au cas d'une présentation à l'avancement et à l'occasion d'une candidature au renouvellement des fonctions. / Cette évaluation est précédée de la rédaction par le magistrat d'un bilan de son activité et d'un entretien avec le chef de la juridiction où le magistrat est nommé ou rattaché ou avec le chef du service dans lequel il exerce ses fonctions. L'évaluation des magistrats exerçant à titre temporaire est précédée d'un entretien avec le président du tribunal de grande instance auprès duquel ils sont affectés. L'évaluation est

intégralement communiquée au magistrat qu'elle concerne. / L'autorité qui procède à l'évaluation prend en compte les conditions d'organisation et de fonctionnement du service dans lequel le magistrat exerce ses fonctions. S'agissant des chefs de juridiction, l'évaluation apprécie, outre leurs qualités juridictionnelles, leur capacité à gérer et à animer une juridiction. / Le magistrat qui conteste l'évaluation de son activité professionnelle peut saisir la commission d'avancement. Après avoir recueilli les observations du magistrat et celles de l'autorité qui a procédé à l'évaluation, la commission d'avancement émet un avis motivé versé au dossier du magistrat concerné. / Un décret en Conseil d'Etat fixe les conditions d'application du présent article. ".

3. L'évaluation définitive de M. D mentionne notamment que celui-ci s'est distingué défavorablement par sa méthodologie et ses choix procéduraux en s'appuyant sur les observations de la présidente de la cour d'assises de l'Indre-et-Loire, annexée au dossier d'évaluation, indiquant qu'il " opte pour des initiatives procédurales dictées par un souci d'accroitre les droits procéduraux des mis en examen qui l'éloignent de son objectif légal de parvenir à la manifestation de la vérité " et qu'il parait " davantage et mieux instruire les crimes de sang que les crimes de sexes ". Enfin les appréciations du chef de juridiction invitaient son évaluatrice à abaisser l'évaluation de M. D " d'excellent " à " très bon " concernant l'item " capacité à s'organiser et à respecter les délais " au regard de l'augmentation du nombre de dossier de son stock malgré un nombre d'ouverture demeuré lui raisonnable et l'évaluation sur cette compétence a en effet été abaissée.

4. D'une part, M. D soutient que les appréciations relatives à ses choix méthodologiques et procéduraux ne reposent sur aucun élément factuel. Si, ainsi qu'il a été dit au point précédent, la présidente de la cour d'assises a, dans ses observations annexées au dossier d'évaluation et reprises par son évaluatrice dans sa fiche d'évaluation, remis en cause ses choix procéduraux et indiqué qu'il serait plus investi dans certains types de dossiers, aucun des autres témoignages recueillis et annexés au dossier d'évaluation ne font état de pareilles pratiques. Par ailleurs, l'avis de la commission d'avancement indique que ces appréciations manquent en motivation.

5. D'autre part, M. D soutient que les considérations relatives à la gestion de son stock de dossiers ayant conduit à l'abaissement d'" excellent " à " très bon " d'un de ses items d'évaluation sont infondées et ne prennent pas en compte les conditions d'organisation et de fonctionnement de son service. Il précise que, si à la date de son entretien préalable d'évaluation avec son chef de juridiction, le 30 novembre 2020, son cabinet comptait 97 dossiers dont 23 en phase de règlement, contre seulement 71 dont 3 en phase de règlement lors de sa précédente évaluation, l'état de son stock aurait du être pris en compte le 31 décembre 2021, date à laquelle son cabinet ne comportait plus que 88 dossiers en stocks dont 26 en phase de règlement. Il ajoute avoir réalisé un travail important d'épuration des dossiers anciens, dès lors que son stock ne comprenait plus que 8 dossiers de plus de deux ans au 30 novembre 2020 contre 34 au cours de sa précédente évaluation, faits qui sont d'ailleurs reconnus par son évaluatrice. Enfin, M. D fait état de la situation particulière au début de l'année 2019

au sein du tribunal judiciaire de Tours, caractérisée par un manque de personnel et la situation sanitaire due à la pandémie de Covid 19. Il ressort en effet de son dossier d'évaluation que le requérant participait ponctuellement, en plus de ses missions de juge d'instruction, au service des comparution immédiates, de la commission d'indemnisation des victimes d'infraction, du tribunal des enfants au cours de l'année 2019. Par ailleurs, il ressort également des pièces du dossier que la mutualisation des services de greffe des juges d'instruction et des juges de la liberté et de la détention ont conduit, lors de la pandémie de Covid 19, à une priorisation des actes de procédures relatifs au juge de la liberté et de la détention au détriment du service de l'instruction, créant du retard dans le traitement des dossiers d'instruction. Enfin, saisi de ces griefs, la commission d'avancement a considéré que " le questionnement de l'autorité évaluatrice sur l'augmentation du stock de dossier, de même que la rétrogradation de l'appréciation analytique relative à la capacité de M. D à s'organiser et respecter les délais, reposent sur des constatations inexactes ".

6. Il résulte des deux points précédents qu'il ressort des pièces du dossier que l'évaluation de M. D établie au titre des années 2019 et 2020 est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen de la requête, cette évaluation doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Le présent jugement implique que l'évaluation de M. D établie au titre des années 2019 et 2020 notifiée le 10 septembre 2021 soit réputée n'avoir jamais existé et doit par suite être supprimée du dossier administratif de celui-ci avec l'ensemble des pièces afférentes. Il y a lieu d'enjoindre à l'autorité compétente de procéder à cette suppression dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Par ailleurs, cette suppression impliquera qu'il soit procédé à une nouvelle évaluation de M. D au titre des années 2019 et 2020.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la requérante et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'évaluation de M. D établie au titre des années 2019 et 2020 notifiée le 10 septembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à l'autorité compétente de supprimer l'évaluation de M. D établie au titre des années 2019 et 2020 notifiée le 10 septembre 2021 de son dossier administratif dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. D la somme de 1 500 euros à en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.

Le rapporteur,

Nicolas C

La présidente,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

La greffière,

Nadine PENNETIER-MOINET

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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