Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2201524

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2201524
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantSELARL ALCIAT JURIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 mai 2022, Mme D A née H, représentée par Me Couderc, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

1°) de condamner le centre hospitalier de Bourges et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), son assureur, à lui verser une provision de 160 000 euros, à valoir sur l'indemnisation du préjudice corporel subi à la suite de son hospitalisation au sein de l'établissement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier Jacques Cœur de Bourges le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- sa créance n'est pas sérieusement contestable dès lors que les experts imputent la totalité des dommages qu'elle a subis à sa prise en charge par le centre hospitalier de Bourges ;

- les experts ont relevé plusieurs manquements commis par le chirurgien du centre hospitalier de Bourges qui, bien que débutant et sachant que l'intervention serait difficile, n'a pas demandé l'avis d'un autre praticien et n'a pas cherché à la réorienter vers le CHU de Tours ;

- des manquements ont également été relevés au titre de la prise en charge post-opératoire n'ayant pas permis de diagnostiquer les fistules digestives et la fistule urinaire ;

- les experts considèrent que ces manquements ont entrainé une aggravation majeure de son état et que la prise en charge globale n'a pas été conforme aux règles de l'art ; ils relèvent en particulier que la fistule du grêle est consécutive à la mise en place d'une VAC thérapie, laquelle n'était pas indiquée et que la fistule rectale est en rapport avec les difficultés rencontrées lors de l'hystérectomie ;

- si l'assureur de l'établissement semble imputer le préjudice en lien avec la fistule urétérale et la fistule rectale à un accident médical, les experts ont pour leur part considéré que celles-ci n'auraient pas dû survenir puisque l'intervention n'aurait pas dû être pratiquée au centre hospitalier de Bourges par un chirurgien débutant ;

- elle peut prétendre a minima à l'octroi d'une indemnisation à hauteur de :

* 65 450 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent évalué à 35 % ;

* 197 090 euros au titre d'une rente viagère pour l'assistance par tierce personne à raison de dix heures par semaine ;

* 35 000 euros au titre des souffrances endurées évaluées à 5,5/7 ;

* 6 000 euros au titre de son préjudice esthétique évalué à 3/7.

* 15 931,25 euros au titre de son déficit fonctionnel temporaire ;

- ces seuls postes de préjudices représentant un montant total de 319 471,65 euros, il est justifié de lui allouer une provision à hauteur de 160 000 euros.

Par un mémoire, enregistré le 6 juillet 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, agissant au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Cher, représentée par Me Maury, demande à la juge des référés :

1°) de condamner solidairement le centre hospitalier de Bourges et son assureur, la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), à lui verser, à titre de provision, la somme de 337 028, 47 euros ;

2°) de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier de Bourges et de son assureur, la SHAM, la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La caisse soutient que :

- les experts ont relevé, outre une mauvaise prise en charge fautive de la patiente, que l'intervention n'aurait jamais dû être réalisée au centre hospitalier de Bourges ;

- si le centre hospitalier et son assureur font valoir que la fistule urétérale et la fistule digestive constituent des complications inhérentes à l'intervention et relèvent en conséquence d'un aléa thérapeutique, les experts ont toutefois estimé que le dommage subi par Mme A est entièrement dû à sa prise en charge non conforme aux règles de l'art au sein de l'établissement ;

- la mise en cause du centre hospitalier de Bourges ne se heurte donc à aucune contestation sérieuse ;

- elle est ainsi fondée à demander le versement d'une provision correspondant aux frais hospitaliers, médicaux, pharmaceutiques et aux frais de transport qu'elle a supportés au profit de son assurée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 février 2023, le centre hospitalier de Bourges et la société Relyens Mutual Insurance, anciennement dénommée société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), représentés par Me Derec, concluent, à titre principal, au rejet de la requête de Mme A et des demandes de la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnité provisionnelle allouée à Mme A à la somme de 43 518,12 euros, en subordonnant son versement à la constitution d'une garantie bancaire de restitution des fonds et au rejet des demandes de la caisse primaire d'assurance maladie et, à titre très subsidiaire, à la limitation de l'indemnité allouée à la caisse primaire d'assurance maladie à 50 % des sommes demandées au titre des dépenses de santé actuelles et au rejet du surplus de ses demandes.

Ils font valoir que :

- le rapport critique qui a été établi le 18 juillet 2022 par le docteur B, expert gynécologue obstétricien, remet en cause une grande partie des conclusions expertales de sorte que Mme A et la CPAM ne peuvent se prévaloir d'une obligation à réparation non sérieusement contestable ;

- contrairement à ce qu'ont retenu les experts de la CCI, le chirurgien qui a réalisé l'hystérectomie avait la compétence requise et les complications qui ont affecté la requérante ne sont pas liées à des maladresses chirurgicales mais sont connues et décrites dans les suites de ce type d'interventions ; le choix qui a été effectué d'une incision de Pfannenstiel n'est pas fautif ; lorsque la VAC a été mise en place, il n'existait pas d'éviscération et ce n'est pas la fistule du grêle qui est à l'origine de la stomie définitive de Mme A ;

- les postes de préjudice, notamment ceux en lien avec l'assistance par tierce personne viagère, doivent être évalués en tenant compte de l'état antérieur de la requérante ;

- si l'existence d'une obligation non sérieusement contestable était reconnue, elle ne pourrait être considérée comme établie que sur la base d'une perte de chance d'éviter le dommage de 50 % ;

- l'indemnisation accordée à Mme A ne pourrait alors, en tenant compte de cette perte de chance, excéder une somme de 43 518,12 euros incluant l'indemnisation de son déficit fonctionnel permanent évalué à 35 %, les souffrances endurées, le préjudice esthétique et le déficit fonctionnel temporaire de 100 % pendant 348 jours, de 75 % pendant 109 jours et de 50 % pendant 412 jours ;

- les débours de la CPAM ne sont pas suffisamment précis et détaillés pour permettre d'identifier la cause et la nature des actes et des frais médicaux et pharmaceutiques correspondant aux sommes dont elle demande le remboursement, alors que Mme A présentait d'autres pathologies ;

- ces dépenses ne pourraient en tout état de cause être accueillies qu'à hauteur de 50 % pour les dépenses de santé actuelles et rejetées pour les dépenses de santé futures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Rouault-Chalier, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, née le 30 mai 1958, était suivie régulièrement en gynécologie au centre hospitalier de Bourges. En avril 2018, souffrant de métrorragies, elle a consulté le docteur C, gynécologue-obstétricien au sein de l'établissement, qui lui a proposé d'effectuer une hystéroscopie diagnostique et opératoire. L'examen a été réalisé le 15 juin 2018 et Mme A a été autorisée à sortir le jour même. Le 4 juillet suivant, elle a revu en consultation son gynécologue lequel, au vu des résultats d'anatomie pathologie ayant révélé la présence de foyers d'hyperplasie atypique, a recommandé la réalisation d'une hystérectomie avec annexectomie bilatérale. L'intervention a eu lieu le 20 juillet 2018 au centre hospitalier de Bourges et a nécessité, le 24 juillet suivant, une reprise de laparotomie par Pfannenstiel après qu'a été constatée l'existence d'un début d'éviscération avec incarcération du grêle et d'épiploon et une plaie séreuse de l'intestin grêle et du caecum. Mme A est restée hospitalisée jusqu'au 14 août 2018, date à laquelle elle a été prise en charge en hospitalisation à domicile. Des complications étant apparues, l'intéressée a été à nouveau hospitalisée le 20 août 2018 au centre hospitalier de Bourges, où une VAC (Vacuum-assisted closure) Thérapie a été instituée sur la cicatrice le 22 août suivant. Un scanner réalisé le 27 août ayant montré des signes infectieux, une laparotomie pour cellulite et fistule du grêle a été pratiquée le 29 août. Les suites ont été difficiles, avec notamment des résultats d'examens biologiques et de scanner montrant un sepsis persistant et des anomalies post-opératoires, qui ont finalement conduit au transfert de Mme A au centre hospitalier régional universitaire de Tours, le 21 septembre 2018, en vue de sa prise en charge. Alors que l'intéressée avait été initialement hospitalisée dans cet établissement pour une fistule urinaire et digestive, un nouveau scanner a mis en évidence l'existence, en outre, d'une fistule urétérale. L'état de santé dégradé de Mme A a alors nécessité plusieurs nouvelles interventions le 6 octobre, les 8, 12 et 27 novembre et les 6 et 22 décembre 2018. A compter du 23 décembre suivant, Mme A a bénéficié d'une hospitalisation à domicile, qui s'est poursuivie jusqu'au 4 juillet 2019, mais a dû être à nouveau hospitalisée à deux reprises, du 20 au 23 février 2019 en vue de la pose d'une sonde double J, puis du 22 au 25 octobre 2019 en vue de l'ablation de cette même sonde.

2. Demeurant atteinte de séquelles invalidantes, qu'elle impute à une prise en charge inadaptée au sein du centre hospitalier de Bourges, Mme A a saisi le 10 avril 2019 la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) du Centre d'une demande d'indemnisation. Par une décision du 5 novembre 2019, le président de la CCI a ordonné une expertise et désigné à cet effet le docteur F, chirurgien gynécologue, le docteur G, chirurgien viscéral et digestif et le docteur E, chirurgien urologue. Le collège d'experts a remis son rapport le 10 février 2020. Par un avis du 3 septembre 2020, la CCI a considéré que les préjudices subis par Mme A étaient en lien exclusif avec un comportement fautif du centre hospitalier de Bourges, mais a renvoyé à une nouvelle expertise la détermination de ses préjudices dès lors que son état de santé n'était pas consolidé. Cette expertise complémentaire a été ordonnée à la demande de Mme A par la CCI qui, le 15 janvier 2021, a désigné le docteur G, lequel a déposé son rapport le 9 mars 2021. Le 17 juin 2021, la commission a émis un nouvel avis par lequel, après avoir constaté la consolidation de l'état de santé de Mme A au 10 décembre 2020, elle a considéré que l'indemnisation des préjudices de cette dernière incombait intégralement à l'assureur du centre hospitalier de Bourges. La société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), devenue depuis société Relyens Mutual Insurance, a toutefois par un courrier du 17 septembre 2021, informé le conseil de Mme A de son refus de suivre les avis de la CCI, au motif que les manquements fautifs imputés au centre hospitalier de Bourges ne sont pas à l'origine d'une perte de chance intégrale d'éviter les préjudices mais seulement d'une perte de chance partielle. Par sa requête ci-dessus analysée, Mme A demande à la juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner le centre hospitalier de Bourges et son assureur à lui verser, à titre de provision, une somme de 160 000 euros, à valoir sur l'indemnisation du préjudice corporel subi à la suite de son hospitalisation au sein de cet établissement.

Sur les conclusions tendant au versement d'une provision :

3. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à établir l'existence d'une créance avec un degré suffisant de certitude. Le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.

En ce qui concerne le caractère non sérieusement contestable de l'obligation :

S'agissant de la faute :

4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport des experts nommés par la CCI, qu'à la suite de l'hystérectomie pratiquée le 20 juillet 2018 par le gynécologue-obstétricien du centre hospitalier de Bourges qui la suivait, Mme A a présenté une fistule urétérale, une fistule de l'intestin grêle et une fistule rectale, ayant nécessité de multiples interventions avec, en particulier, une colostomie et une réimplantation urétéro-vésicale. D'une part, s'agissant de la fistule urétérale, les experts indiquent qu'elle a pour origine une nécrose de coagulation lors de l'hystérectomie, aucun argument médical ne permettant de conclure à l'existence d'une plaie directe de l'uretère lors de l'intervention. D'autre part, au plan digestif, les experts relèvent que l'origine la plus probable de la fistule de l'intestin grêle est la mise en place d'une VAC, cette technique étant selon eux contre-indiquée au contact direct d'une anse digestive, ce qui était le cas ici comme l'avait révélé la réintervention du 24 juillet 2018, qui avait mis en évidence une " éviscération couverte avec présence d'une anse intestinale exposée et fistulisée ". Ils en concluent que la prise en charge de cette éviscération n'a pas été conforme aux données acquises de la science et est directement à l'origine de cette complication. Enfin, en ce qui concerne la fistule du rectum, il résulte des conclusions expertales qu'elle ne peut trouver son origine que dans la réalisation de l'hystérectomie, l'hypothèse retenue par les experts désignés par la CCI étant celle d'une plaie survenue en deux temps à la suite d'une nécrose secondaire à une coagulation, avec tout d'abord création progressive d'un trajet vers l'orifice de drainage, puis un trajet secondaire vers la tranche vaginale. Les experts précisent que ce sont ces complications à type de fistule du grêle, puis du rectum et de l'uretère gauche, qui ont entrainé l'apparition du syndrome infectieux clinique et biologique dont a souffert Mme A à partir du mois d'août 2018.

6. Or, il résulte de l'instruction, et notamment des conclusions du rapport établi par le collège d'experts désigné par la CCI du Centre, que ces complications sont le résultat de plusieurs manquements imputables au centre hospitalier de Bourges dans la prise en charge de la requérante. Les experts relèvent tout d'abord que l'hystérectomie, dont ils rappellent qu'elle a posé de gros problèmes techniques du fait notamment de l'obésité de la patiente, n'aurait pas dû être pratiquée par un chirurgien non expérimenté débutant, sans l'avis préalable d'autres praticiens du service, en particulier concernant le choix de la technique et de la voie d'intervention, et qu'elle n'aurait même pas dû être réalisée au sein de l'hôpital de Bourges, ce dernier ne disposant pas d'une technique de coelioscopie robot-assistée, dont l'indication apparaissait pourtant plus adaptée chez une patiente obèse. Les experts relèvent ensuite que " la prise en charge post-opératoire a été indigente à l'hôpital de Bourges ", Mme A n'ayant pas vu de chirurgien digestif pendant tout le mois de septembre 2018 et les examens complémentaires n'étant pas tracés, ce qui, selon eux, a entrainé un retard majeur de traitement, puisque ce n'est qu'à son arrivée au centre hospitalier régional universitaire de Tours, soit deux mois après l'hystérectomie, que les deux fistules digestives et la fistule urinaire, qui n'avaient jamais été diagnostiquées ni même envisagées au centre hospitalier de Bourges, ont été découvertes. Il s'ensuit que le principe de responsabilité du centre hospitalier de Bourges n'apparaît pas, dans ces conditions, sérieusement contestable.

S'agissant de la perte de chance :

7. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel survenu, mais la perte d'une chance d'éviter ce dommage. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

8. Les experts nommés par la CCI du Centre considèrent que les conditions dans lesquelles l'hystérectomie a été pratiquée au sein du centre hospitalier de Bourges où, en outre, elle n'aurait pas dû, selon eux, avoir lieu, ainsi que la mauvaise prise en charge dont Mme A a été victime pendant toute son hospitalisation dans cet hôpital, ont entrainé une aggravation majeure de son état. Ils en concluent que le dommage qui en est résulté, à savoir l'existence d'une colostomie para-ombilicale gauche et une incontinence urinaire avec garniture permanente, est en totalité secondaire à cette prise en charge. Toutefois, et ainsi que le font valoir le centre hospitalier de Bourges et son assureur en défense, il résulte également de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise que, bien que de prévalence faible, la survenue d'une fistule urétéro-péritonéale est une complication connue des urologues et des gynécologues pratiquant une hystérectomie. S'agissant de l'apparition de la fistule de l'intestin grêle à la suite de la mise en place du VAC sur une éviscération, les experts notent que son traitement a été correctement effectué lors de la réintervention (fistulisation dirigée) pratiquée le 29 août 2018 au sein de l'hôpital de Bourges, et précisent qu'elle s'est tarie en un mois environ, sans occasionner de retard dans le reste de la prise en charge. Enfin, en ce qui concerne la survenue de la fistule à point de départ rectal, les experts relèvent qu'elle est directement en rapport avec les difficultés rencontrées au cours de l'hystérectomie du fait de l'état antérieur de la requérante et, notamment, avec l'incompatibilité de la voie vaginale en raison de l'absence de descente de l'utérus dans la cavité vaginale, nécessitant de recourir à la voie abdominale, ainsi qu'avec la présence chez la patiente d'une obésité morbide. Ainsi, alors même qu'en l'espèce il n'est pas certain que le dommage ne serait pas advenu si l'intervention avait été réalisée dans une autre structure par un praticien plus expérimenté et en l'absence de retard fautif dans la prise en charge post-opératoire, il n'est pas pour autant davantage établi que l'état antérieur de Mme A aurait suffi à l'apparition de fistules tant sur le plan urinaire que digestif. Dans ces conditions, la responsabilité du centre hospitalier de Bourges ne peut être engagée qu'à hauteur de la perte de chance de l'intéressée d'éviter tout ou partie des séquelles de l'intervention dont elle est restée atteinte. Le centre hospitalier de Bourges, reprenant à son compte la proposition formulée par son assureur, la SHAM, dans la lettre d'observation que ce dernier a transmise le 26 août 2020 à la CCI du Centre, n'admet dans ses écritures en défense devant la juge des référés qu'un taux de perte de chance de 50 %.

9. Il résulte de ce qui précède que la part non sérieusement contestable de la créance du centre hospitalier de Bourges s'élève à un taux de perte de chance de 50 %.

En ce qui concerne le montant de la provision :

10. L'expert désigné par la CCI a fixé au 10 décembre 2020 la date de consolidation de l'état de santé de Mme A.

S'agissant des préjudices de Mme A :

Quant aux préjudices temporaires jusqu'à la date de consolidation :

11. En premier lieu, l'expert retient que la requérante a subi un déficit fonctionnel temporaire total durant son hospitalisation au centre hospitalier de Bourges du 19 juillet au 14 août 2018, incluant l'intervention pour hystérectomie initialement programmée et la première reprise chirurgicale, ainsi que pendant son hospitalisation à domicile du 14 août au 20 août 2018. Toutefois, il ressort également du rapport d'expertise que le déficit fonctionnel temporaire occasionné par une hystérectomie est, en l'absence de toute complication, de 100 % durant le séjour hospitalier qui habituellement est de trois jours, puis de 25 % dans le mois et demi suivant la chirurgie, du fait de la convalescence de la patiente. Dès lors, il y a lieu de ne retenir pour cette première période qu'un déficit fonctionnel temporaire partiel à hauteur de 75 % entre le 23 juillet et le 8 août 2018 et un déficit fonctionnel temporaire total seulement entre le 9 et le 20 août. En ce qui concerne ensuite les hospitalisations du 21 août au 20 septembre 2018 au centre hospitalier de Bourges et du 21 septembre au 23 décembre 2018 au centre hospitalier régional universitaire de Tours en vue de la prise en charge des fistules dont souffrait Mme A, ainsi que son hospitalisation à domicile du 24 décembre 2018 au 4 juillet 2019 et ses ré-hospitalisations successives au cours de cette même période en vue, notamment, de la pose de la sonde JJ, puis son hospitalisation au centre hospitalier régional universitaire de Tours du 22 au 25 octobre 2019 pour l'ablation de cette même sonde, les experts indiquent que le déficit fonctionnel temporaire de l'intéressée a été total. En revanche, il résulte de l'instruction que le déficit fonctionnel temporaire de la requérante n'a été que partiel pour la période du 5 juillet 2019 au 21 octobre 2019, où il a été fixé à 75 % par l'expert ainsi que pour la période comprise entre le 26 octobre 2019 et le 10 décembre 2020, date de la consolidation, où le taux retenu est de 50 %. Il sera fait une juste appréciation du préjudice non sérieusement contestable subi par la requérante au titre du déficit fonctionnel temporaire en l'évaluant à la somme totale de 10 280 euros. Après application du taux de perte de chance retenu plus haut, Mme A est fondée à obtenir le versement d'une somme non sérieusement contestable de 5 140 euros.

12. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise établi le 8 mars 2021 par le docteur G que l'état de santé de Mme A a nécessité qu'elle soit assistée par une tierce personne non spécialisée à raison de deux heures par jour du 5 juillet 2019 au 21 octobre 2019, puis du 26 octobre au jour de sa consolidation. Toutefois, il résulte de ce même rapport que la requérante a été prise en charge sur toute cette période par un service de soins à domicile (SIAD) avec un temps de vingt-trois heures par semaine pour la toilette notamment ainsi que pour les soins infirmiers pour sa colostomie et que cette prise en charge est remboursée. Par ailleurs, si l'expert indique que l'état de santé de Mme A nécessite une assistance par tierce personne non spécialisée viagère, à hauteur de dix heures par semaine, pour les courses, le ménage, la toilette et la cuisine, il ressort également de l'expertise qu'avant même la réalisation de l'intervention litigieuse, l'intéressée avait été reconnue handicapée à 50 % à cause d'un antécédent de traumatisme à la cheville dans le cadre d'un accident du travail, qu'elle se déplaçait avec une canne à cause de son canal lombaire étroit et disposait d'un périmètre de marche de 200 mètres environ, sans que les éléments produits permettent de déterminer la part de son état antérieur dans le besoin d'assistance par tierce personne retenu par l'expert. En outre, il résulte également de l'instruction que Mme A qui, depuis la survenue du dommage, a été reconnue handicapée à hauteur de 80 % par la MDPH, est susceptible de bénéficier de diverses aides à ce titre, dont la prestation de compensation du handicap " aide humaine ". Dans ces conditions, à défaut pour la requérante de justifier des aides éventuellement perçues en dépit de la demande en ce sens du centre hospitalier de Bourges dans son mémoire en défense, et eu égard à l'incidence de ces éléments sur le calcul d'une éventuelle indemnisation de ce poste de préjudice, Mme A ne peut être regardée comme établissant le caractère non sérieusement contestable de l'existence d'un préjudice résiduel justifiant une réparation.

13. En troisième lieu, il résulte de l'instruction, et notamment de l'expertise diligentée par la CCI du Centre, que Mme A a enduré des souffrances évaluées à 5,5 sur une échelle allant de 0 à 7, en raison de douleurs post-opératoires persistantes du fait des complications infectieuses et des fistules urétérales et digestives ainsi que d'hospitalisations récurrentes de plus de six mois. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme non contestée de 18 000 euros ce qui permet, après application du taux de perte de chance, d'estimer à 9 000 euros le montant de la provision due au titre de ce poste de préjudice.

14. En quatrième lieu, la requérante a subi durant la période précédant la consolidation de son état de santé un préjudice esthétique temporaire que les experts ont mesuré à 4,5 sur une échelle de 0 à 7. Il sera fait une juste appréciation du préjudice non sérieusement contestable en l'évaluant, par référence au barème de l'ONIAM, à la somme de 8 000 euros ce qui permet, après application du taux de perte de chance, d'estimer à 4 000 euros le montant de la provision due au titre de ce poste de préjudice.

Quant aux préjudices permanents :

15. En premier lieu, Mme A subit en raison des manquements du centre hospitalier de Bourges un déficit fonctionnel permanent qui a été évalué par les experts à 35 % tenant compte de la colostomie et de l'incontinence urinaire avec garniture permanente. Dans la mesure où la requérante était âgée de soixante-deux ans à la date de consolidation, son préjudice non sérieusement contestable doit être évalué à hauteur de 60 000 euros par référence au barème de l'ONIAM. Après application du taux de perte de chance, Mme A est fondée à obtenir le versement d'une provision de 30 000 euros.

16. En second lieu, la requérante subit depuis la consolidation de son état de santé un préjudice esthétique permanent évalué par les experts à 3 sur une échelle allant de 0 à 7. Il sera fait une juste appréciation du montant de ce préjudice en l'évaluant à la somme non contestée par le centre hospitalier de Bourges et son assureur à la somme de 3 500 euros. Après application du taux de perte de chance, Mme A est fondée à obtenir le versement d'une provision de 1 725 euros.

17. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Bourges à verser à Mme A une indemnité provisionnelle de 49 865 euros. Toutefois, eu égard au montant en cause, le versement de cette provision sera subordonné à la constitution préalable d'une garantie consistant en une caution bancaire d'un même montant que la provision.

S'agissant des droits de la caisse primaire d'assurance maladie :

18. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " () Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. () ".

19. D'une part, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, agissant au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Cher, exerce sur les sommes dues à titre de provision en réparation des préjudices subis par Mme A le recours subrogatoire prévu à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale. A ce titre, elle soutient avoir exposé, jusqu'à la date de consolidation de l'état de la requérante, des frais d'hospitalisation, des frais médicaux, des frais pharmaceutiques, des frais d'appareillage au titre du matériel de colostomie et des frais de transport en lien avec les hospitalisations et le suivi médical. L'ensemble de ces dépenses de santé, qui s'élèvent à la somme de 162 751,84 euros après application du taux de perte de chance, est suffisamment détaillé dans le relevé de débours établi le 8 juin 2022 et ces dépenses sont imputables à la faute du centre hospitalier ainsi que le démontre l'attestation d'imputabilité du médecin conseil. Elles doivent, dès lors, être mises à la charge du centre hospitalier de Bourges et de son assureur, dont l'obligation de payer n'apparaît pas sérieusement contestable.

20. D'autre part, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher sollicite pour les dépenses de santé futures qu'elle sera amenée à exposer pour le compte de Mme A un capital. Toutefois, en l'absence d'accord du centre hospitalier de Bourges pour l'attribution d'un capital, l'obligation dont se prévaut la caisse primaire d'assurance maladie à ce titre ne peut pas être regardée comme non sérieusement contestable.

21. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner solidairement le centre hospitalier de Bourges et la société Relyens Mutual Insurance, son assureur à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, agissant au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Cher, une provision d'un montant de 162 751,84 euros.

Sur les frais liés au litige :

22. D'une part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge du centre hospitalier de Bourges, une somme de 1 500 euros à verser à Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

23. D'autre part, il y a également lieu de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier de Bourges et de la société Relyens Mutual Insurance, son assureur, le versement à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, de la somme de 1 500 euros qu'elle demande au même titre.

O R D O N N E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Bourges est condamné à verser à Mme A une provision d'un montant de 49 865 euros, sous la réserve pour la bénéficiaire de constituer au préalable une garantie consistant en une caution bancaire d'un montant égal à celui de la provision.

Article 2 : Le centre hospitalier de Bourges et son assureur, la société Relyens Mutual Insurance, sont solidairement condamnés à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher la somme provisionnelle de 162 751,84 euros.

Article 3 : Le centre hospitalier de Bourges versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le centre hospitalier de Bourges et son assureur, la société Relyens Mutual Insurance, verseront solidairement à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D A, au centre hospitalier de Bourges, à la société Relyens Mutual Insurance, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher et à la caisse primaire d'assurance maladie du Cher.

Fait à Orléans, le 12 juillet 2024.

La juge des référés,

Patricia ROUAULT-CHALIER

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.