Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2204348
vendredi 12 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2204348 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 décembre 2022, Mme C A représentée par Me Sohil Boudjellal demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 juin 2022 par lequel la préfète d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays dont elle possède la nationalité ou tout autre pays dans lequel elle est légalement admissible comme pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre à la préfète d'Eure-et-Loir de lui délivrer un certificat de résidence algérien " vie privée et familiale " ou de réexaminer sa situation et, dans cette attente, lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision est insuffisamment motivée ;
- la décision est entachée d'un défaut d'examen complet, particulier et sérieux de sa situation ;
- la décision est entachée d'une erreur de droit au regard des stipulations du 2° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- la décision méconnaît les stipulations de l'article 7 bis a) de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- la décision méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 décembre 2022, la préfète d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C A, née le 4 janvier 1973, de nationalité algérienne, est entrée régulièrement en France le 27 octobre 2020 munie d'un visa D portant la mention " famille de français " suite à son mariage, régulièrement transcrit en France, le 30 mai 2019 en Algérie avec un ressortissant français. Le 18 janvier 2021 puis le 6 février 2021, elle déposa deux mains courantes auprès du commissariat de Dreux pour abandon de domicile familial et différends entre époux. Le 18 février 2021, la requérante sollicita la délivrance d'un premier titre de séjour temporaire en qualité de conjoint de français. Le 1er juillet 2021, elle déposa une assignation en divorce auprès du tribunal judiciaire de Chartres. Le 24 février 2022, le divorce est prononcé. Le 28 juin 2022, la préfète d'Eure-et-Loir a pris à son encontre un arrêté, notifié le 14 novembre 2022, portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. En premier lieu, l'arrêté en litige mentionne les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ainsi que des éléments de fait relatifs à la situation administrative et personnelle de Mme A, qui en constituent le fondement. Cet arrêté est par suite suffisamment motivé.
3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes de l'arrêté attaqué, que la préfète d'Eure-et-Loir s'est livrée à un examen complet et circonstancié de la situation personnelle de Mme A. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux de sa situation doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes des stipulations du 2° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Les dispositions du présent article ainsi que celles des deux articles suivants, fixent les conditions de délivrance et de renouvellement du certificat de résidence aux ressortissants algériens établis en France ainsi qu'à ceux qui s'y établissent, sous réserve que leur situation matrimoniale soit conforme à la législation française. Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : [] 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français. ". Aux termes des stipulations de l'article 7 bis a) du même accord franco-algérien : " Les ressortissants algériens visés à l'article 7 peuvent obtenir un certificat de résidence de dix ans s'ils justifient d'une résidence ininterrompue en France de trois années. [] Le certificat de résidence valable dix ans est délivré de plein droit sous réserve de la régularité du séjour pour ce qui concerne les catégories visées au a), au b), au c) et au g) : a) Au ressortissant algérien, marié depuis au moins un an avec un ressortissant de nationalité française, dans les mêmes conditions que celles prévues à l'article 6 nouveau 2) et au dernier alinéa de ce même article. ".
5. Mme A soutient que la cessation de la communauté de vie constitue le motif de l'arrêté attaqué, alors que, selon elle, l'autorité préfectorale ne peut se fonder sur la rupture de la vie commune lorsqu'elle motivée par l'existence des violences conjugales dont elle a été la victime. Toutefois aucune des stipulations de l'accord franco-algérien ne prévoit une telle circonstance. En outre, et en tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que la requérante, entrée en France le 27 octobre 2020 comme il est dit au point 1, ne réunit pas, à la date de la décision attaquée du 28 juin 2022, la condition tenant à la résidence ininterrompue depuis 3 ans en France, imposée par les stipulations de l'article 7 de l'accord franco-algérien. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 7 bis a) de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 doit être écarté.
6. Par ailleurs, la requérante, qui est divorcée depuis le 24 février 2022 comme il est dit au point 1, n'est pas fondée à se prévaloir de son mariage avec un ressortissant français. Dès lors, elle ne remplit plus, à la date de l'arrêté contesté, la condition tenant au mariage avec un ressortissant de nationalité française. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du 2° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 doit être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-5 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La rupture de la vie commune n'est pas opposable lorsqu'elle est imputable à des violences familiales ou conjugales ou lorsque l'étranger a subi une situation de polygamie. En cas de rupture de la vie commune imputable à des violences familiales ou conjugales subies après l'arrivée en France du conjoint étranger, mais avant la première délivrance de la carte de séjour temporaire, le conjoint étranger se voit délivrer la carte de séjour prévue à l'article L. 423-1 sous réserve que les autres conditions de cet article soient remplies. ".
8. Les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régissent de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France. Si une ressortissante algérienne ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives au renouvellement du titre de séjour lorsque l'étranger a subi des violences conjugales et que la communauté de vie a été rompue, il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressée, et notamment des violences conjugales alléguées, l'opportunité d'une mesure de régularisation. Il appartient seulement au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation portée sur la situation personnelle de l'intéressée.
9. Mme A soutient que la préfète d'Eure-et-Loir n'a pas tenu compte du fait qu'elle a été victime de violences conjugales, en vue de régulariser sa situation. Il ressort toutefois des pièces du dossier que si elle a déposé deux mains courantes successivement les 18 janvier et 6 février 2021 pour abandon de domicile familial et différends entre époux, si elle est hébergée par l'association Relais Logement au titre du dispositif d'hébergement d'urgence et si elle est suivie par un psychologue et par une équipe psychiatrique, ces circonstances ne suffisent pas par elles-mêmes à établir la réalité de violences conjugales. Dans ces conditions, la préfète d'Eure-et-Loir ne peut être regardée comme ayant commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de régulariser la situation de l'intéressée.
10. En cinquième lieu, aux termes des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes des stipulations du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus. ".
11. Il ressort des pièces du dossier que Mme A, qui est célibataire et sans enfant à charge en France, a vécu 47 ans en Algérie avant d'entrer en France en 2020 et n'est pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine, l'Algérie, où sa famille réside. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 doivent être écartés.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions en annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions en injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au préfet d'Eure-et-Loir.
Délibéré après l'audience du 25 avril 2024 à laquelle siégeaient :
M. Benoist Guével, président rapporteur,
Mme Hélène Defranc-Dousset, première conseillère,
Mme Laura Keiflin, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.
Le président rapporteur
Benoist GUEVEL
L'assesseure la plus ancienne
Hélène DEFRANC-DOUSSET
Le greffier,
Benoit VESIN
La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.