Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2300266
jeudi 2 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2300266 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2300266 le 25 janvier 2023, et un mémoire enregistré le 1er février 2023, M. B A, représenté par Me Bulajic, avocate, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 13 janvier 2023 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer une carte de séjour dans les trente jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour portant autorisation de travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que :
- la décision de refus de titre de séjour attaquée est insuffisamment motivée, dès lors qu'elle n'a examiné aucun des éléments tirés de sa situation professionnelle (métier exercé dans un secteur en tension, autorisation obtenue de la SMOE, ancienneté de travail en France, expérience professionnelle, salaire, diplôme) ;
- cette décision est entachée d'une erreur de fait, n'ayant pas été destinataire d'une obligation de quitter le territoire français datée du 18 janvier 2018 ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français attaquée est illégale du fait de l'illégalité du refus de titre de séjour ;
- cette décision méconnaît l'article 8 de de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire attaquée est disproportionnée par rapport aux éléments tirés de sa situation personnelle et professionnelle ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2023, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens présentés par M. A ne sont pas fondés.
II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2300267 le 25 janvier 2023, et un mémoire enregistré le 1er février 2023, M. B A, représenté par Me Bulajic, avocate, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 13 janvier 2023 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir l'a assigné à résidence dans le département d'Eure-et-Loir pour une durée de quarante-cinq jours et lui a fait obligation de se présenter tous les lundi, mardi, mercredi et jeudi à 9 h 00 à la brigade de gendarmerie de Nogent-Le-Rotrou.
M. A soutient que :
- l'assignation à résidence attaquée est insuffisamment motivée, le préfet ne démontrant pas que la mesure d'éloignement serait réalisable dans une perspective raisonnable ni la nécessité de l'assigner à résidence dans l'immédiat ;
- cette décision est illégale du fait de l'illégalité du refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français ;
- cette décision méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : le préfet ne démontre pas que la mesure est justifiée alors qu'au regard des éléments tirés de sa situation, tout prétendu risque de fuite est exclu.
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2023, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens présentés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Le Toullec, premier conseiller, pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article R 776-1 du code de justice administrative ;
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Le Toullec, magistrate désignée ;
- les observations de Me Bulajic, représentant M. A, qui était présent. Me Bulajic s'en rapporte à ses écritures et insiste sur le moyen tiré de l'exception d'illégalité du refus de titre de séjour soulevé à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français : M. A remplit les conditions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour se voir délivrer un titre de séjour en qualité de salarié, le préfet ne peut lui opposer le fait qu'il dispose d'attaches familiales au Pakistan, un tel critère étant inopérant au regard du titre salarié sollicité et le préfet n'a nullement examiné sa situation.
Le préfet d'Eure-et-Loir n'était ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Les requêtes n° 2300266 et n°2300267 visées ci-dessus, présentées pour M. A, concernent la situation d'un même ressortissant étranger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
2. M. A, de nationalité pakistanaise, né le 3 mars 1978, est entré régulièrement en France le 30 septembre 2015, muni d'un visa C de court séjour valable du 20 septembre 2015 au 12 octobre 2015. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 30 novembre 2016, confirmée par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 18 mai 2017. Il a fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français en date du 18 janvier 2018. Il n'a pas déféré à la mesure d'éloignement et a, le 6 décembre 2021, présenté une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en qualité de salarié. Le préfet d'Eure-et-Loir, par deux arrêtés du 13 janvier 2023, notifiés le 23 janvier suivant, d'une part, a rejeté la demande de titre de séjour de l'intéressé, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département pour une durée de quarante-cinq jours. M. A demande l'annulation de ces deux arrêtés.
Sur l'étendue du litige :
3. Il résulte des dispositions des articles L. 614-1, L. 614-3 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, qu'en cas d'assignation à résidence du requérant, il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et assignant à résidence, dont il pourrait être saisi. Toutefois, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision relative au séjour.
4. Il s'ensuit que les conclusions de la requête aux fins d'annulation de l'arrêté du préfet d'Eure-et-Loir du 13 janvier 2023, en tant qu'il porte refus de délivrance d'un titre de séjour à M. A, doivent être renvoyées devant une formation collégiale du tribunal, ainsi que les conclusions aux fins d'injonction afférentes à cette décision et les conclusions relatives aux frais d'instance.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. M. A soulève à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français le moyen tiré de l'exception d'illégalité du refus de titre de séjour.
6. Aux termes de l'article 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ". Il résulte de ces dispositions que l'article L. 435-1 permet la délivrance de deux titres de séjour de nature différente que sont, d'une part, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et, d'autre part, la carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail, ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.
7. Il ressort des pièces du dossier que M. A réside en France depuis plus de sept ans à la date des arrêtés attaqués. Les pièces produites permettent également d'attester d'une intégration professionnelle en tant que cuisinier dans le cadre d'un contrat de travail à durée indéterminée conclu avec la société Indian Street, implantée à Nogent-Le-Rotrou, d'abord à temps partiel à compter du 1er août 2019, puis à temps plein à compter du 1er juin 2020. Le requérant verse aux débats les bulletins de salaire correspondants. Son actuel employeur, qui était présent à l'audience, a procédé à la déclaration préalable de son embauche le 27 juillet 2019 et présenté une demande d'autorisation de travail - qui a obtenu un avis favorable du service de main-d'œuvre étrangère le 16 mai 2022 - à l'appui de sa demande de titre de séjour. M. A justifie ainsi, à la date des arrêtés contestés, d'une expérience professionnelle de trois ans et cinq mois. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. A avait également travaillé en tant que cuisinier polyvalent du 1er décembre 2016 au 1er décembre 2017, lorsqu'il résidait en région parisienne. Dans ces conditions, eu égard à l'ancienneté de séjour et à l'intégration professionnelle du requérant dans un secteur demandeur d'emplois, et alors même qu'il disposerait d'attaches familiales au Pakistan, le préfet d'Eure-et-Loir a, dans les circonstances particulières de l'espèce, commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ". Par suite, M. A est fondé à exciper de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour à l'appui de sa demande d'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.
8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai doivent être accueillies ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'annulation des décisions fixant le pays de renvoi et l'assignant à résidence.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L.731-3, L.741-1 et L.743-13 et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".
10. Le présent jugement annulant l'obligation faite à l'intéressé de quitter le territoire ainsi que les décisions accessoires implique nécessairement, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet d'Eure-et-Loir réexamine la situation administrative de M. A et lui délivre sans délai une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler pendant la durée de ce réexamen. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
D E C I D E :
Article 1er : Les conclusions de M. A dirigées contre le refus de titre de séjour du 13 janvier 2023, ainsi que les conclusions accessoires à fin d'injonction qui s'y rattachent, et les conclusions relatives aux frais de l'instance sont renvoyées devant la formation collégiale de ce tribunal.
Article 2 : Les décisions du 13 janvier 2023, prises à l'encontre de M. A, portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et l'assignant à résidence sont annulées.
Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Eure-et-Loir de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois suivant la notification de la présente décision et de le munir, dans l'attente de ce réexamen et sans délai, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet d'Eure-et-Loir.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2023.
La magistrate désignée,
Hélène LE TOULLEC
Le greffier,
Roger MBELANI
La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos 2300266