Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2300555

mercredi 15 février 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2300555
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 février 2023, M. B A, représenté par Me Konate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 janvier 2023 par lequel la préfète du Loiret a décidé son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 janvier 2023 par lequel la préfète du Loiret l'a assigné à résidence dans le département de l'Eure-et-Loir pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable avec obligation de se présenter les lundis et mercredis à 9 heures à l'hôtel de police de Chartres ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Loiret de réexaminer sa demande d'admission au séjour dans le délai de quinze jours, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert :

- l'arrêté attaqué, qui ne fait pas état de ses problèmes de santé, est insuffisamment motivé ;

- la préfète du Loiret a entaché la décision de transfert d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation en ne faisant pas usage de la faculté d'instruire sa demande d'asile en France en application des dispositions du 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 alors qu'il souffre de problèmes cardiaques et présente des difficultés de mobilité pour lesquels il est suivi en milieu hospitalier et qu'il ne pourra pas continuer à être soigné dans de bonnes conditions en cas de transfert en Croatie ; la préfète se devait également de tenir compte des motifs culturels et familiaux qu'il a évoqués lors de son entretien, tenant à sa maîtrise de la langue française et à la présence, sur le territoire, de son frère qui est de nationalité française et qui l'héberge.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- cet arrêté, qui n'apparaît ni nécessaire ni proportionné, est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il n'a pas été tenu compte des contraintes inhérentes à sa vie privée ;

- il est illégal du fait de l'illégalité de l'arrêté portant transfert aux autorités croates.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2023, la préfète du Loiret conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article R. 777-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Konate, représentant M. A, qui a repris en les développant les moyens invoqués dans sa requête en insistant sur le caractère disproportionné de la mesure d'assignation à résidence du fait de la distance entre son lieu d'hébergement chez son frère et l'hôtel de police de Chartres ;

- la préfète du Loiret n'étant ni présente ni représentée.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant congolais né en 1978, est entré et s'est maintenu sur le territoire français de manière irrégulière. Le 28 octobre 2022, il s'est présenté aux services de la préfecture du Loiret pour solliciter son admission au titre de l'asile. La consultation du fichier Eurodac a révélé qu'il avait sollicité l'asile auprès des autorités croates préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France. Les autorités croates ont dès lors été saisies, le 17 novembre 2022, d'une demande de reprise en charge du requérant sur le fondement de l'article 18-1 b du règlement n° 604/2013 visé ci-dessus et ont donné leur accord implicite le 1er décembre 2022. La préfète du Loiret, par un arrêté du 11 janvier 2023, a décidé le transfert de M. A aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile et, par un arrêté du 12 janvier 2023, a assigné l'intéressé à résidence dans le département de l'Eure-et-Loir pour une durée de quarante-cinq jours. M. A demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". En outre, aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté de transfert :

4. En premier lieu, en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. S'agissant d'un étranger ayant, dans les conditions posées par le règlement, présenté une demande d'asile dans un autre Etat membre et devant, en conséquence, faire l'objet d'une reprise en charge par cet Etat, doit être regardé comme suffisamment motivée la décision de transfert qui, après avoir visé le règlement, relève que le demandeur a antérieurement présenté une demande dans l'Etat en cause, une telle motivation faisant apparaître qu'il est fait application du b), c) ou d) du paragraphe 1 de l'article 18 ou du paragraphe 5 de l'article 20 du règlement.

5. L'arrêté prononçant le transfert de M. A aux autorités croates vise notamment le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, relève le caractère irrégulier de l'entrée sur le territoire français de M. A, rappelle le déroulement de la procédure suivie lorsque ce dernier s'est présenté devant les services de la préfecture du Loiret et précise que la consultation du fichier Eurodac a montré qu'il avait sollicité l'asile auprès des autorités croates préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France. Il mentionne que le 1er décembre 2022 les autorités croates ont donné leur accord à sa reprise en charge. L'arrêté attaqué énonce ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. ".

7. La faculté laissée à chaque Etat membre, par ces dernières dispositions, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. M. A fait valoir que l'examen de sa demande d'asile doit être pris en charge en France, au titre du droit souverain des autorités françaises d'accorder l'asile sur leur territoire, y compris lorsque cet examen relève de la compétence d'un autre Etat, eu égard à ses problèmes de santé et à la présence en France de son frère, lequel a la nationalité française. Toutefois, d'une part, si le requérant justifie, par la production de la traduction d'un compte rendu d'hospitalisation à l'hôpital général d'Athènes en juin 2021 et d'un certificat médical établi le 5 janvier 2023 par un praticien de la permanence d'accès aux soins de santé du centre hospitalier de Chartres, de l'existence d'un suivi au plan cardiologique et de la prescription d'un traitement, ces éléments ne démontrent nullement que son état de santé ne pourrait être pris en charge en Croatie et ferait obstacle à son transfert vers ce pays. D'autre part, les pièces produites ne permettent d'établir ni l'intensité des relations que le requérant prétend entretenir avec son frère de nationalité française, ni la nécessité de sa présence aux côtés de ce dernier. Enfin, si M. A invoque sa culture francophone et les facilités induites par la maitrise de la langue dans le cadre de l'examen de sa demande d'asile, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que les autorités croates ne seraient pas en mesure de traiter sa demande à ce titre dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Par suite, eu égard à la nature des circonstances invoquées par M. A, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Loiret aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des faits de l'espèce en ne faisant pas application du pouvoir discrétionnaire qu'elle tient des dispositions précitées du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

9. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté par lequel la préfète du Loiret a ordonné son transfert aux autorités croates.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté portant assignation à résidence :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de l'arrêté portant transfert de M. A aux autorités croates que le requérant soulève à l'encontre de la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence doit être écarté.

11. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que, par l'arrêté du 12 janvier 2023 contesté, la préfète du Loiret a assigné à résidence M. A pour une durée de quarante-cinq jours à l'adresse qu'il a donnée à l'administration, soit au SPADA de Chartres, dans l'attente de son transfert vers l'Etat-membre responsable de l'examen de sa demande d'asile, en lui faisant interdiction de quitter le département de l'Eure-et-Loir sans autorisation préalable et en lui imposant une présentation deux fois par semaine, les lundis et mercredis, à l'hôtel de police de Chartres. Si le requérant soutient avoir déclaré être hébergé durant toute la procédure d'asile de manière stable et durable chez son frère à Saint-Fargeau-Ponthierry dans le département de la Seine-et-Marne, il ressort du résumé de l'entretien individuel réalisé le 28 octobre 2022 par l'agent de la préfecture du Loiret que l'intéressé a simplement indiqué avoir un frère résidant légalement en France, sans faire état d'aucune circonstance particulière tenant, notamment, à sa domiciliation chez ce dernier. De même, l'attestation rédigée par le frère du requérant le 2 décembre 2022, qui se borne à mentionner que " le nommé A Davy Cyrille habite au 7 bis chemin des noyers, 77310 Saint Fargeau Ponthierry " sans précision de dates et/ou de durée et dont, au demeurant, il n'est pas établi qu'elle ait été portée à la connaissance de la préfecture, ne suffit pas à démontrer la réalité de la résidence habituelle du requérant dans cette commune ni a fortiori dans le département de Seine-et-Marne. Par suite, en assignant M. A à résidence pour une durée de

quarante-cinq jours dans le périmètre où se situe sa domiciliation et en l'obligeant à se présenter tous les lundis et mercredis à l'hôtel de police de Chartres, la préfète du Loiret n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation. Sa décision n'est pas davantage disproportionnée par rapport à la situation du requérant.

12. En troisième et dernier lieu, les contraintes imposées par l'arrêté attaqué portant assignation à résidence ne sont pas de nature, eu égard à leur objet et à leur portée, à porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie familiale et personnelle du requérant. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Loiret a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté par lequel la préfète du Loiret l'a assigné à résidence dans le département d'Eure-et-Loir.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. A tendant à l'annulation des arrêtés du 11 janvier 2023 et 12 janvier 2023 de la préfète du Loiret doivent être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont le versement est demandé par M. A au profit de son conseil, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète du Loiret.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2023.

La magistrate désignée,

Patricia C

Le greffier,

Roger MBELANI

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.