Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2300806

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2300806
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 27 février 2023 et le 16 février 2024, Mme B A, représentée par Me Samba, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 janvier 2023 par lequel la préfète d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre à la préfète d'Eure-et-Loir, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salariée ", à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cinquante euros par jour de retard, ainsi que de lui remettre ses documents d'identité ivoirienne dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué du 3 janvier 2023 est insuffisamment motivé dès lors qu'il n'évoque aucune circonstance de fait relative à son expérience professionnelle en tant que vendeuse en chef ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation administrative ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que la préfète a examiné sa situation au regard de la convention franco-ivoirienne ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que la préfète s'est bornée à retenir l'absence d'autorisation de travail par le service de la main d'œuvre étrangère pour lui refuser sa demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salariée ;

- il méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation professionnelle dès lors qu'elle remplissait les conditions pour bénéficier d'une admission exceptionnelle au séjour en qualité de salariée ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 14 septembre 2023 et le 12 octobre 2023, et des pièces complémentaires enregistrées le 12 juillet 2023, le préfet d'Eure-et-Loir, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 19 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 20 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Keiflin.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante ivoirienne, née le 10 décembre 1992, est entrée régulièrement en France le 7 mai 2019, selon ses déclarations, munie d'un visa de court séjour valable du 27 novembre 2018 au 25 mai 2019. Elle a présenté, le 25 juillet 2022, une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salariée. Par un arrêté en date du 3 janvier 2023, notifié le 9 février suivant, dont elle demande l'annulation, la préfète d'Eure-et-Loir lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Dans le cas prévu au 3o de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués. ".

3. En l'espèce, l'arrêté contesté mentionne la situation professionnelle de Mme A en qualité de vendeuse dans une société à compter du 4 octobre 2019 ainsi que des éléments de sa situation personnelle et familiale, notamment les liens privés et familiaux qu'elle entretient sur le territoire français et avec son pays d'origine. Ainsi, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de la requérante, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation ne peut qu'être écarté.

4. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué du 3 janvier 2023 que la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour a été prise sur le fondement de l'alinéa 3 de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, la décision portant obligation de quitter le territoire prise à l'encontre de Mme A n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle relative au séjour.

5. En deuxième lieu, compte tenu de ce qui a été dit au point 3 du présent jugement, la préfète d'Eure-et-Loir a procédé à un examen suffisamment approfondi de la situation personnelle de Mme A. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine./L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

8. Mme A soutient qu'elle entre dans les conditions de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de la vie privée et familiale et fait valoir que le centre de ses intérêts et familiaux est désormais en France. Elle se prévaut d'une présence continue en France, depuis son entrée le 7 mai 2019, selon ses déclarations, soit depuis près de quatre ans à la date de l'arrêté attaqué. Elle se déclare célibataire et fait valoir qu'elle travaille depuis son arrivée en France, qu'elle dispose d'un domicile propre et qu'elle a donné naissance à deux enfants en France, Oxane Alla, née le 14 mai 2022 et Elya Alla, née le 9 novembre 2023, issus de sa relation avec un ressortissant ivoirien, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle mention " salarié " valable jusqu'au 9 mars 2024. Toutefois, il est constant qu'elle n'a pas de vie commune avec le père de ses filles et elle n'établit pas ni même n'allègue que celui-ci participe à l'éducation et à l'entretien de ces enfants. Il n'est par ailleurs pas contesté que Mme A conserve des attaches dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à au moins l'âge de 26 ans et où vivent notamment son fils aîné, C A, né le 5 octobre 2016 en Côte d'Ivoire et ses parents, ni que rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale qu'elle constitue avec ses deux enfants, en bas âge, se reconstitue dans son pays d'origine. Dans ces conditions, et alors que la présence de la requérante en France est récente, l'arrêté contesté n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peuvent qu'être écartés.

9. En quatrième lieu, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 ". Il résulte de ces dispositions que l'article L. 435-1 permet la délivrance de deux titres de séjour de nature différente que sont, d'une part, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et, d'autre part, la carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail, ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

10. D'une part, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 8 du présent jugement, Mme A ne présente pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels permettant son admission au séjour sur le fondement de la vie privée et familiale.

11. D'autre part, les circonstances selon lesquelles la requérante vivait depuis près de quatre années en France à la date de l'arrêté contesté, et qu'elle a produit un contrat de travail à durée indéterminée, des bulletins de salaire en qualité de vendeuse en chef d'octobre 2019 à février 2022, et l'ensemble du " pack employeur " en vue de la maintenir dans les effectifs de la société pour laquelle elle a travaillé, quand bien même il y aurait une omission de l'actualisation du SMIC sur la demande d'autorisation de travail en mai 2022, ne sont pas suffisantes pour caractériser des motifs exceptionnels d'admission au séjour en qualité de salariée. Au demeurant, les services de la main d'œuvre étrangère ont émis un avis défavorable, le 19 septembre 2022, à sa demande d'autorisation de travail.

12. Il résulte des deux points précédents que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté. L'arrêté contesté n'est pas davantage entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur la situation professionnelle de Mme A.

13. En dernier lieu, il résulte de ce qui précède ainsi que du pouvoir d'appréciation dont dispose l'autorité administrative, que le moyen tiré de l'erreur de droit dès lors, d'une part, que la préfète a examiné sa situation au regard de la convention franco-ivoirienne alors que Mme A sollicitait son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et d'autre part, qu'elle s'est bornée à retenir l'absence d'autorisation de travail par le service de la main d'œuvre étrangère pour refuser sa demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié, doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède, eu égard à son arrivée récente et à ses conditions de séjour sur le territoire français, que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet d'Eure-et-Loir.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Defranc-Dousset, première conseillère,

Mme Keiflin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.

La rapporteure,

Laura KEIFLIN

La présidente,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

La greffière,

B PENNETIER-MOINET

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.