Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2301810

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2301810
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 mai 2023 et 19 avril 2024, l'association One Voice demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté de la préfète du Loiret du 9 mai 2023 autorisant une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau du 15 mai au 14 septembre 2023 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière, en méconnaissance des dispositions des articles R. 424-5 du code de l'environnement et R. 133-8 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors d'une part qu'il n'est pas démontré que la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) a été convoquée cinq jours avant la tenue de sa séance du 27 mars 2023 et que la convocation était accompagnée de tous les documents nécessaires à l'examen des sujets abordés ; d'autre part que l'avis rendu par la CDCFS n'a pas été porté à la connaissance du public et enfin que la note de présentation du projet ne fournit pas de données sur les dommages occasionnés aux cultures et sur l'utilisation possible d'autres dispositifs non létaux ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article L. 424-10 du code de l'environnement interdisant de porter atteinte aux petits et aux portées, qui sont présents dans les terriers à la période concernée, dès lors que la vénerie ne permet pas une chasse sélective entre les animaux adultes et les petits ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions des articles L. 420-1 et R. 425-4 du code de l'environnement, dès lors d'une part que le préfet n'apporte pas d'éléments de nature à démontrer que les populations de blaireaux dans le département se caractérisent par un dynamisme ou des dégâts tels qu'elles porteraient à l'équilibre agro-sylvo-cynégétique une atteinte justifiant l'ouverture d'une période complémentaire de vénerie sous terre, d'autre part qu'il ne démontre pas en quoi les autres moyens d'intervention seraient insuffisants pour limiter les risques de dégâts ;

- l'arrêté attaqué méconnaît le principe de précaution tel que garanti par l'article

L. 110-1 du code de l'environnement ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article L. 411-1 du code de l'environnement dès lors que les terriers de blaireaux peuvent servir d'habitat à des espèces protégées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2024, la préfète du Loiret conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- l'arrêté du 18 mars 1982 relatif à l'exercice de la vénerie ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bernard ;

- et les conclusions de M. Eric Gauthier, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 9 mai 2023, la préfète du Loiret a autorisé l'exercice de la chasse par vénerie sous terre du blaireau pour une période complémentaire du 15 mai au 14 septembre 2023. Par la requête ci-dessus analysée, l'association One Voice demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 420-1 du code de l'environnement : " La gestion durable du patrimoine faunique et de ses habitats est d'intérêt général. La pratique de la chasse, activité à caractère environnemental, culturel, social et économique, participe à cette gestion et contribue à l'équilibre entre le gibier, les milieux et les activités humaines en assurant un véritable équilibre agro-sylvo-cynégétique. / Le principe de prélèvement raisonnable sur les ressources naturelles renouvelables s'impose aux activités d'usage et d'exploitation de ces ressources. Par leurs actions de gestion et de régulation des espèces dont la chasse est autorisée ainsi que par leurs réalisations en faveur des biotopes, les chasseurs contribuent au maintien, à la restauration et à la gestion équilibrée des écosystèmes en vue de la préservation de la biodiversité. Ils participent de ce fait au développement des activités économiques et écologiques dans les milieux naturels, notamment dans les territoires à caractère rural. ". Aux termes de l'article L. 424-10 du même code : " Il est interdit de détruire, d'enlever ou d'endommager intentionnellement les nids et les œufs, de ramasser les œufs dans la nature et de les détenir. Il est interdit de détruire, d'enlever, de vendre, d'acheter et de transporter les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée, sous réserve des dispositions relatives aux animaux susceptibles d'occasionner des dégâts. () ". Aux termes de l'article

R. 424-5 de ce code : " La clôture de la vénerie sous terre intervient le 15 janvier. / Le préfet peut, sur proposition du directeur départemental de l'agriculture et de la forêt et après avis de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage et de la fédération des chasseurs, autoriser l'exercice de la vénerie du blaireau pour une période complémentaire à partir du 15 mai. ".

3. Il résulte ainsi des dispositions du deuxième alinéa de l'article R. 424-5 du code de l'environnement que, si elles permettent au préfet d'autoriser une période de chasse complémentaire par vénerie sous terre du blaireau du 15 mai au 14 septembre 2023, elles n'ont pas pour effet d'autoriser la destruction de petits blaireaux ou de nuire au maintien de l'espèce dans un état de conservation favorable, le préfet étant notamment tenu, pour autoriser cette période de chasse complémentaire, de s'assurer, en considération des avis de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage et des circonstances locales, qu'une telle prolongation n'est pas de nature à porter atteinte au bon état de la population des blaireaux ni à favoriser la méconnaissance, par les chasseurs, de l'interdiction légale de destruction des petits blaireaux.

4. D'une part, pour justifier de l'instauration d'une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau du 15 mai au 14 septembre 2023, la préfète du Loiret s'est fondée sur " l'évolution de la population de blaireaux mise en évidence par l'état des lieux de la population de l'espèce blaireau dans le Loiret réalisé depuis 2007 et le suivi mis en place dans la durée " et sur le fait que " le blaireau peut être à l'origine de diverses nuisances notamment agricoles ".

5. Concernant les dégâts causés par les blaireaux, la note de synthèse des observations du public, résultant de la consultation publique menée du 31 mars au 20 avril 2023, se borne à mentionner que " quasiment tous les contributeurs évoquent le manque de justifications sur les dégâts réellement occasionnés aux cultures, les considérant comme négligeables. Ils mentionnent même l'effet positif que le blaireau peut avoir sur les populations de vers qu'ils consomment ". La note de suivi des populations du 15 mars 2023 établie par la fédération départementale des chasseurs du Loiret indique que les dégâts sont très mal signalés et évalués mais que " Concernant les dommages occasionnés, les quelques dossiers portés à [la connaissance de la fédération] ne sauraient justifier une régulation systématique. " Quant à la note de présentation des motifs de la décision de la préfète, produite également en défense, elle se borne à indique qu'il n'est pas nécessaire de justifier de nuisances pour autoriser une période de chasse complémentaire. En conséquence, par les éléments qu'elle produit, la préfète du Loiret ne démontre pas l'intérêt de l'arrêté attaqué au regard de l'objectif de régulation, ni au regard de la lutte contre les nuisances agricoles et hydrauliques.

6. D'autre part, sur l'atteinte aux blaireautins, la préfète affirme que la période complémentaire de vénerie sous terre instituée par l'arrêté attaqué n'est pas de nature à menacer la présence de l'espèce dans le département du Loiret, dès lors qu'il revient aux équipages de vénerie sous terre de veiller à ne pas mettre à mort les petits de cette espèce, notamment en respectant les dispositions de l'article 3 de l'arrêté du 18 mars 1982 modifié relatif à l'exercice de la vénerie. Toutefois les dispositions de l'article 3 de l'arrêté en question ne prévoient que l'autorisation des seuls outils de terrassement ou de pinces non vulnérantes, à l'exclusion de " tout autre instrument ou moyen auxiliaire, et notamment des gaz et des pièges " et l'obligation de mettre fin à la chasse en cas de découverte dans le terrier " d'un spécimen d'une espèce non domestique dont la destruction est interdite au titre de l'article L. 411-1 du code de l'environnement ". La préfète soutient également que la préservation des blaireautins est garantie par le fait que tout équipage de vénerie sous terre doit obtenir une attestation de conformité, elle-même conditionnée par la délivrance d'un certificat de l'association française des équipages de vénerie sous terre après signature d'une charte. Il ne ressort toutefois pas des termes de cette charte, que celle-ci évoque l'interdiction de tuer des blaireautins. Enfin, il ressort de la littérature scientifique produite par l'association requérante concernant la reproduction des blaireaux et leur comportement parental, que les mises-bas interviennent principalement en février et que le sevrage intervient généralement dans les quatre premiers mois de vie des blaireautins, alors par ailleurs que ceux-ci n'atteignent leur taille adulte et ne sont pleinement émancipés de leur mère qu'à la fin de leur premier automne. Une note de l'office national des forêts datée de 2008 produite par l'association One Voice indique également que : " La période de reproduction (mise-bas, allaitement, sevrage et début de l'indépendance des jeunes) s'étale de janvier à début août. " Or, par les pièces qu'elle produit, la préfète n'établit pas que l'espèce serait dans un état de conservation et présenterait une dynamique de reproduction ainsi qu'une densité actuelle tels que serait caractérisé, localement, un déséquilibre agro-sylvo-cynégétique. Ainsi, l'arrêté, qui ne fixe par ailleurs aucune limite de prélèvement dans le cadre des périodes complémentaires autorisées, est de nature à porter atteinte au bon état de conservation de cette espèce, et à affecter durablement son équilibre biologique.

7. Dans ces conditions, la préfète du Loiret ne peut être regardée comme justifiant de la nécessité d'instituer une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau du 15 mai au 14 septembre 2023. Les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 420-1 et

L. 424-10 du code de l'environnement précités doivent être accueillis.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'association One Voice est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 9 mai 2023 par lequel la préfète du Loiret a autorisé l'exercice de la chasse par vénerie sous terre du blaireau pour une période complémentaire du 15 mai au 14 septembre 2023.

Sur les frais liés au litige :

9. L'association One Voice n'a pas eu recours au service d'un avocat et ne justifie pas des frais qu'elle aurait engagés pour présenter sa requête. Par suite, les conclusions tendant à ce que soit mise à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 mai 2023 par lequel la préfète du Loiret a autorisé l'exercice de la chasse par vénerie sous terre du blaireau pour une période complémentaire du 15 mai au 14 septembre 2023 est annulé.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l'association One Voice et à la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée à la préfète du Loiret.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Palis De Koninck, première conseillère faisant fonction de présidente,

Mme Bernard, première conseillère,

M. Nehring, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La rapporteure,

Pauline BERNARD

La première conseillère faisant fonction de présidente,

Mélanie PALIS DE KONINCK

La greffière,

Agnès BRAUD

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.