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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2302101

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2302101

jeudi 25 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2302101
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantMARIETTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 7 juin 2023 et le 26 octobre 2023, M. B A, représenté par Me Mariette, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 février 2023 par lequel la préfète d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays dont il possède la nationalité, à savoir la Guinée, ou tout autre pays dans lequel il est légalement admissible, comme pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de prendre, en tenant compte des motifs pour lesquels l'annulation aura été prononcée, une nouvelle décision dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir et dans l'attente, de lui délivrer, dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la décision à intervenir, une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, moyennant la renonciation de son avocate à percevoir la contribution versée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

Concernant la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

Concernant la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour qui la fonde ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle.

Concernant la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale en raison de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français qui la fondent.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 septembre 2023, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

La demande d'aide juridictionnelle présentée par M. A a été rejetée par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 7 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Rouault-Chalier a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant guinéen né le 30 avril 2004, déclare être entré en France le 2 octobre 2019, à l'âge de quinze ans. Il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance d'Eure-et-Loir en application de l'ordonnance de placement provisoire du procureur de la République de Chartres du 24 octobre 2019. Le 19 novembre 2019, il a fait l'objet d'une ordonnance en assistance éducative du juge des enfants de ce même tribunal prévoyant son placement jusqu'à l'ouverture d'une tutelle ou jusqu'au 30 avril 2022, date de sa majorité. Le 2 mai 2022, M. A a sollicité auprès de la préfecture d'Eure-et-Loir, la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de mineur isolé pris en charge par l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans, sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 9 février 2023, la préfète d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé la Guinée ou tout autre pays dans lequel il serait admissible comme pays de renvoi. Par sa requête ci-dessus analysée, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. La demande d'aide juridictionnelle présentée par M. A a été rejetée par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 7 juillet 2023. Il n'y a pas lieu, par suite, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ".

5. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", présentée sur le fondement des dispositions précitées, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, il ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce sur cette appréciation un entier contrôle.

6. M. A, né le 30 avril 2004, a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département d'Eure-et-Loir par une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République de Chartres du 24 octobre 2019, soit avant qu'il ait atteint l'âge de seize ans. Le 22 mai 2022, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile avant l'expiration de l'année suivant son dix-huitième anniversaire. Durant ses quatre années de présence sur le territoire, M. A a été inscrit au titre des années 2021-2022 et 2022-2023 en formation baccalauréat professionnel métiers de l'électricité et de ses environnements connectés et a obtenu un contrat d'apprentissage auprès de l'organisme Constructys pour la période du 1er juillet 2022 au 31 août 2023. Pour refuser le titre de séjour demandé, la préfète d'Eure-et-Loir a considéré que " les bulletins scolaires fournis révèlent un travail irrégulier, voire insuffisant dans certaines matières, ainsi que de nombreuses absences ", et que l'équipe pédagogique souligne un manque de travail personnel, de discipline et d'investissement, qui se matérialise pour les résultats du premier semestre 2021-2022 par une mention " mise en garde travail ". Toutefois, il ressort du livret de formation que le requérant s'applique dans sa formation et se montre assidu, et que même s'il peut mieux faire, au vu de ses capacités, il a su prendre en compte les remarques qui lui ont été faites et a fourni des efforts. La structure d'accueil de M. A, qui a émis un avis favorable à la délivrance du titre de séjour sollicité, précise que les difficultés rencontrées par l'intéressé dans sa scolarité sont dues, en grande partie, à la période de crise sanitaire et à la fermeture des lycées, lorsqu'il devait suivre les cours à distance, mais qu'il a su montrer une motivation certaine lors de ses périodes de stages en entreprises. Postérieurement à l'arrêté attaqué, il a notamment obtenu une promesse d'embauche pour un poste de monteur câbleur auprès de l'entreprise B2EI à compter du 5 juillet 2023. Pour contester la bonne insertion de M. A au sein de la société française, la préfète relève qu'il a fait l'objet d'un signalement au traitement des antécédents judiciaires pour des faits d'usage illicite de stupéfiants le 13 janvier 2023. Toutefois, ces faits, qui apparaissent isolés et dont il n'est pas allégué qu'ils auraient donné lieu à une condamnation pénale du requérant, ne suffisent pas à remettre en cause son intégration au sein de la société française. Si la préfète se prévaut de la présence de la mère du requérant en Guinée pour déterminer qu'il n'est pas dépourvu de toute attache dans son pays d'origine, il ressort néanmoins des pièces du dossier que l'intéressé a été élevé par son père et qu'au décès de celui-ci, sa mère l'a confié à son oncle qui l'aurait conduit en France. Enfin, si la préfète fait valoir, en se fondant sur les motifs du jugement en assistance éducative du 19 novembre 2019 de la juge des enfants du tribunal de grande instance de Chartres qui relevait " qu'après ses études, il aimerait rentrer en Guinée, sa mère lui manquant beaucoup ", que le requérant a encore des liens avec sa mère, il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'il aurait effectivement gardé des contacts avec cette dernière depuis son entrée sur le territoire national. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que la préfète d'Eure-et-Loir a commis une erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle la préfète d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Le présent jugement, qui annule la décision de refus de titre de séjour, implique nécessairement, eu égard au motif sur lequel il se fonde et de la circonstance que la demande de titre a été faite régulièrement avant le dix-neuvième anniversaire du requérant, que le préfet d'Eure-et-Loir délivre à M. A le titre sollicité, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressé. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de délivrer à ce dernier une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre M. A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté de la préfète d'Eure-et-Loir du 9 février 2023 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Eure-et-Loir de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet d'Eure-et-Loir.

Délibéré après l'audience du 11 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Rouault-Chalier, présidente,

Mme Palis De Koninck, première conseillère,

Mme Bernard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2024.

La présidente-rapporteure,

Patricia ROUAULT-CHALIER

L'assesseure la plus ancienne,

Mélanie PALIS DE KONINCKLa greffière,

Emilie DEPARDIEU

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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