Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2302600

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2302600
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL EQUATION AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 juin 2023, Mme A C épouse B, représentée par Me Rouillé-Mirza, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 avril 2023 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays dont elle a la nationalité ou tout pays dans lequel elle est légalement admissible comme pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer, à titre principal, un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour dans cette attente ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- le préfet a commis une erreur de fait, dès lors qu'elle travaille 37 heures par semaine en tant qu'aide-ménagère et non 22 heures ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est illégale du fait de l'illégalité du refus de séjour ;

- le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision est illégale du fait de l'illégalité du refus de séjour et de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- le préfet a commis une erreur de fait et sa décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation dès lors qu'il est indiqué dans l'arrêté contesté qu'elle est de nationalité géorgienne ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 7 septembre 2023, le préfet d'Indre-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B, ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Dicko-Dogan a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 22 avril 1962 à Akhalkalaki en Géorgie, déclare être entrée irrégulièrement en France le 10 juillet 2014. Elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande le 21 avril 2015 puis sa demande de réexamen le 15 septembre 2016. La Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a confirmé ces rejets le 16 juin 2016 et le 9 juin 2017. Après s'être maintenue irrégulièrement sur le territoire français, Mme B a sollicité la régularisation de sa situation en présentant une demande de délivrance d'un titre de séjour en se prévalant de son état de santé, le 27 mars 2018, puis en sollicitant la délivrance d'un titre de séjour en raison de son activité professionnelle, le 2 septembre 2020. Mme B a fait l'objet de deux arrêtés en date du 2 août 2019 et du 5 mars 2021 de la préfète d'Indre-et-Loire portant refus de délivrance d'un titre de séjour, lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi. Mme B s'est maintenue sur le territoire et a sollicité, le 1er mars 2022, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 3 avril 2023, le préfet d'Indre-et-Loire a rejeté sa demande, a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi.

Sur le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, Mme B soutient qu'elle est employée 37 heures par semaines et non 22 heures, ainsi que le mentionne à tort l'arrêté attaqué. Toutefois, cette erreur est sans influence sur la légalité de la décision attaquée, dès lors qu'il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il avait pris en compte 37 heures hebdomadaires travaillées. Par ailleurs, et alors au surplus que le préfet fait valoir sans être contredit que lors du dépôt de sa demande de titre de séjour la requérante n'avait produit que des justificatifs de ses heures de travail comptabilisant un nombre total de 22 heures hebdomadaires, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le refus de titre de séjour en litige serait entaché d'illégalité, faute d'avoir été précédé d'un examen particulier.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Mme B fait valoir qu'elle réside en France depuis 2014 avec son mari et son fils, lequel est bénéficiaire d'un titre de séjour, qu'elle est intégrée professionnellement en travaillant 37 heures par semaine sous couvert de contrats à durée indéterminée en tant qu'aide-ménagère et qu'elle est socialement intégrée en ce qu'elle est bénévole dans plusieurs associations et participe à des ateliers d'écritures et de chants en chorale. Toutefois, la durée de résidence en France de la requérante résulte de ce qu'elle s'est maintenue irrégulièrement sur le territoire français à la suite du rejet de ses demandes d'asile, de délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade ainsi que de son admission exceptionnelle au séjour en tant que salariée. En outre, son époux est également en situation irrégulière et elle ne fait valoir l'existence d'aucune autre attache familiale et personnelle sur le territoire français en dehors de son époux et de son fils majeur. Elle ne démontre pas davantage être dépourvue de liens familiaux et amicaux en Russie, où elle a vécu jusqu'à l'âge de cinquante-deux ans et où elle ne conteste pas que résident toujours deux de ses fils. Elle n'établit pas que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer en Fédération de Russie. Ainsi, le préfet d'Indre-et-Loire n'a pas, en rejetant la demande de titre de séjour de Mme B, porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a pris cette mesure et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

6. Les éléments de la situation personnelle de Mme B exposés au point 4 ne caractérisent pas l'existence de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens des dispositions citées au point précédent. Par suite, le préfet d'Indre-et-Loire n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant de l'admettre exceptionnellement au séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

7. L'illégalité de la décision de refus de titre de séjour opposée à Mme B n'étant pas établie, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

8. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 4, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

9. L'arrêté attaqué, qui relève que Mme B est ressortissante géorgienne et prévoit que l'obligation de quitter le territoire français sera mise à exécution à destination du pays dont elle possède la nationalité ou de tout pays dans lequel elle est légalement admissible, fixe ainsi la Géorgie comme pays de destination de la mesure d'éloignement. Toutefois, il ressort des pièces versées au dossier, non sérieusement contestées par le préfet, que l'intéressée a acquis la nationalité russe en 2002, ainsi que l'ont retenu l'OFPRA puis la CNDA. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'elle n'est pas de nationalité géorgienne.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué en tant seulement qu'il fixe le pays à destination duquel la mesure d'éloignement prononcée à son encontre sera exécutée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, qui annule seulement la décision fixant le pays de renvoi, n'implique pas nécessairement que le préfet délivre un titre de séjour à Mme B, ni qu'il réexamine sa situation. Par suite, les conclusions de la requête à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

12. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée sur leur fondement soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie principalement perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La décision fixant le pays de renvoi contenue dans l'arrêté du 3 avril 2023 susvisé du préfet d'Indre-et-Loire est annulée.

Article 2 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse B et au préfet d'Indre-et-Loire.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dorlencourt, président,

M. Lardennois, premier conseiller,

Mme Dicko-Dogan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La rapporteure,

Fatoumata DICKO-DOGAN

Le président,

Frédéric DORLENCOURT

Le greffier,

Alexandre HELLOT

La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.