Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2303003
mardi 10 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2303003 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | SELARL MISIA AVOCATS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 19 juillet 2023, M. A B, représenté par Me Mazardo, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 26 mai 2023 de la ministre du travail confirmant la décision du 20 septembre 2022 par laquelle l'inspecteur du travail a accordé à la société Cremcentre l'autorisation de procéder à son licenciement pour motif disciplinaire ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il doit être regardé comme soutenant que :
- la décision attaquée est entachée d'une erreur sur la matérialité des faits dès lors qu'il nie avoir tenté de dénigrer la direction, n'a jamais présenté des chiffres faux et n'a pas cherché à instrumentaliser ces événements pour obtenir de l'argent ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il ne peut lui être reproché de faits fautifs d'une gravité suffisante.
Par un mémoire en défense enregistré le 18 octobre 2023, la société Cremcentre, représentée par Me Pettex-Sabarot conclut, au rejet de la requête, à titre principal comme irrecevable, à titre subsidiaire comme infondée, et demande au tribunal de mettre à la charge du requérant la somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- à titre principal, la requête qui se borne à reprendre, sans les qualifier juridiquement, les moyens soulevés au soutien du recours hiérarchique et ne comporte aucune critique de la décision ministérielle attaquée est par suite irrecevable ;
- à défaut de contestation de la décision d'autorisation de licenciement du 20 septembre 2022 qui est définitive, la requête dirigée à l'encontre de la seule décision ministérielle du 26 mai 2023, qui ne se substitue pas à la décision d'autorisation de l'inspecteur du travail, est irrecevable ; la décision d'autorisation de licenciement du 20 septembre 2022 étant définitive, le requérant ne dispose pas d'intérêt à agir et, en tout état de cause, sa requête ne saurait remettre en cause la décision d'autorisation de licenciement de l'inspecteur du travail ;
- aucune illégalité ne saurait être relevée à l'encontre tant de la décision ministérielle du 26 mai 2023 que de la décision de l'inspecteur du travail du 20 septembre 2022.
Par un mémoire en défense enregistré le 23 juillet 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que la requête tendant à l'annulation de la décision du 26 mai 2023 du ministère du travail doit être regardée comme tendant également à l'annulation de la décision du 20 septembre 2022 de l'inspecteur du travail et que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 28 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 juillet 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Keiflin,
- et les conclusions de M. Joos, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B a été recruté le 13 novembre 2017 en qualité de magasinier préparateur de commandes au sein de la société Cremcentre. Depuis le 7 novembre 2019, il détenait un mandat de membre élu de la délégation du personnel au comité social et économique (CSE). Après un entretien préalable et la saisine du CSE, la société Cremcentre a, par lettre du 18 juillet 2022, reçue le 21 juillet 2022, sollicité de l'inspecteur du travail, l'autorisation de procéder à son licenciement pour motif disciplinaire en lui reprochant d'avoir tenu des propos mensongers et déstabilisants impliquant sa direction. Par une décision du
20 septembre 2022, l'inspecteur du travail a autorisé le licenciement sollicité. M. B a, le 17 novembre 2022, formé un recours hiérarchique contre cette décision. Par décision du 26 mai 2023, la ministre du travail a retiré sa décision implicite de rejet et confirmé la décision de l'inspecteur du travail accordant l'autorisation de procéder au licenciement de M. B. Ce dernier, qui demande l'annulation de cette décision du 26 mai 2023 doit être regardé comme demandant également l'annulation de la décision de l'inspecteur du travail du 20 septembre 2022.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des salariés qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail, et le cas échéant au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.
3. Les faits reprochés à M. B consistent, d'une part, en une allégation mensongère de falsification de résultats comptables par l'employeur dans le but de priver les salariés d'une participation et, d'autre part, en des menaces de perturbations dans le but d'obtenir une gratification. il ressort des pièces du dossier, notamment d'attestations émanant de sept salariés que M. B s'est présenté à eux pour leur faire signer une pétition afin d'obtenir la prime de participation en indiquant que la direction avait " modifié les chiffres " et les avait " trafiqués " pour ne pas être amenée à leur verser la prime de participation et que par ailleurs il avait l'intention de " foutre le bordel " dans la société " pour partir avec un gros chèque ".
4. Le requérant, qui reconnaît avoir mal évalué les conditions de versement de la prime de participation aux salariés et assume avoir pris l'initiative de la pétition, conteste avoir tenté de dénigrer la direction, avoir eu l'intention de présenter des chiffres faux et avoir cherché à instrumentaliser ces événements pour obtenir de l'argent. Il se prévaut de son inexpérience d'élu et de ce qu'il a mal compris la présentation faite des résultats économiques lors de la réunion du CSE du 14 avril 2022 au cours de laquelle le président a expliqué que les résultats financiers de l'entreprise ne permettaient pas de verser une prime de participation, et soutient que compte tenu de son poste, il n'avait pas connaissance des modalités de versement d'une prime de participation et des modes de calcul et que compte tenu du contexte économique d'inflation et des résultats de l'entreprise, il lui apparaissait important, dans le cadre de son mandat, d'essayer d'obtenir le versement d'une prime en prenant l'initiative de faire signer une pétition. Il se prévaut du tableau visé en page 6 du procès-verbal de la réunion du CSE du 14 avril 2022 pour soutenir que l'information qu'il a donnée aux salariés sur l'évolution du chiffre d'affaires était
exacte. Toutefois, ces différents éléments ne sont pas de nature à remettre en cause la matérialité des faits reprochés. Si M. B produit également le témoignage d'un salarié selon lequel celui-ci a été convoqué par son directeur le jour même où il a signé la pétition et a fait l'objet de plusieurs décisions de réaffectations ou de sanctions et in fine d'un licenciement et fait valoir que la direction a lors de la réunion du CSE du 10 juin 2022 de nouveau communiqué sur la prime de participation, ces circonstances ne sont pas davantage de nature à remettre en cause la matérialité des faits qui lui sont reprochés.
5. Les faits reprochés caractérisent un manque de respect envers son employeur et une méconnaissance de l'obligation de loyauté ainsi que la volonté de détourner le mandat dont il bénéficiait à des fins financières personnelles. En outre, les propos mensongers et dénigrants tenus par M. B ont été de nature à perturber l'activité de la société, à créer un climat de défiance entre les salariés et la direction et à décrédibiliser le directeur de manière réitérée malgré les multiples explications. Ces faits fautifs sont suffisamment graves pour justifier son licenciement. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir, que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la ministre du travail, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le requérant demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du requérant la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Cremcentre et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : M. B versera à la société Cremcentre la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la ministre du travail et de l'emploi, et à la Société Cremcentre.
Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,
Mme Keiflin, première conseillère,
M. Garros, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.
La rapporteure,
Laura KEIFLIN
La présidente,
Anne LEFEBVRE-SOPPELSA
La greffière,
Nadine PENNETIER-MOINET
La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.