Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2303203

mercredi 25 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2303203
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSELARL AWEN AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d'Orléans a été saisi par la société Eiffage Route Ile de France Centre Ouest d'une demande de provision sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, relative au solde d'un marché de travaux pour la construction d'une aire de grand passage pour les gens du voyage à Saint-Cyr-en-Val. La société soutenait que son projet de décompte général était devenu définitif faute de réponse de la part d'Orléans Métropole dans les délais prévus par le CCAG Travaux. Le tribunal a rejeté la requête, estimant que la créance était sérieusement contestable, la société n'établissant pas avoir adressé son projet de décompte final aux deux destinataires requis. La demande de provision a donc été rejetée, de même que les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 28 juillet 2023 et 24 janvier 2024, la société Eiffage Route Ile de France Centre Ouest, représentée par la SELARL Awen, demande au juge des référés :

1°) sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner Orléans Métropole à lui verser la somme provisionnelle de 750 525,18 euros TTC au titre du solde du marché subséquent n° 76A signé le 23 juillet 2020 pour la réalisation d'une aire de grand passage pour les gens du voyage sur le territoire de la commune de Saint-Cyr-en-Val et la somme de 75 612,84 euros à parfaire au titre des intérêts moratoires ;

2°) de mettre à la charge d'Orléans Métropole la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a conclu un marché de travaux avec Orléans Métropole en vue de la construction d'une aire de grand passage pour les gens du voyage sur le territoire de la commune de Saint-Cyr-en-Val ;

- la réception des travaux est intervenue avec réserves le 22 novembre 2021, avec effet au 19 novembre 2021 ;

- le procès-verbal de la réception lui a été notifié le 19 mars 2022 ;

- le 8 avril 2022, elle a adressé son projet de décompte final avec ses réclamations à Orléans Métropole et au maître d'œuvre ;

- en l'absence de réponse et d'envoi du décompte général par Orléans Métropole dans le délai de trente jours suivant cette notification, elle a adressé son projet de décompte général le

29 juillet 2022 à Orléans Métropole, qui l'a reçu le 1er août 2022, et au maître d'œuvre, qui l'a reçu le 30 juillet 2022 ;

- en l'absence de notification par Orléans Métropole dans le délai de dix jours prévu à l'article 13.4.4 du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés de travaux, son projet de décompte général est devenu définitif ;

- sa créance n'est dès lors pas sérieusement contestable ;

- le solde de son marché s'établit à 750 525,18 euros TTC ;

- elle a droit aux intérêts moratoires contractuels sur cette somme, soit la somme à parfaire de 75 612,84 euros.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 4 décembre 2023, Orléans Métropole conclut au rejet de la requête et demande de mettre à la charge de la société Eiffage Route Ile de France Centre Ouest la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la créance de la société requérante est sérieusement contestable dès lors qu'elle n'établit pas que le projet de décompte final a été adressé aux deux destinataires.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de travaux issu de l'arrêté du 8 septembre 2009 modifié par l'arrêté au 3 mars 2014 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A en application des articles L. 222-2-1 et L. 511-2 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. En 2018, Orléans Métropole, en sa qualité de coordinateur du groupement de commandes conclu avec la ville d'Orléans, a lancé une consultation en vue de la conclusion d'un accord-cadre multi-attributaires permettant de confier aux opérateurs retenus, dans le cadre de marchés subséquents, la réalisation de travaux d'aménagements paysagers, de voirie ou d'éclairage public. L'offre de la société requérante a été retenue. Dans le cadre de l'accord-cadre, la société requérante s'est vue attribuer le lot n° 3, ayant pour objet les travaux de voirie d'une aire de grand passage pour les gens du voyage sur le territoire de la commune de Saint-Cyr-en-Val. La réception des travaux de son lot a été prononcée, avec réserves, le 22 novembre 2021 avec effet au 19 novembre 2021. Par la présente requête, la société requérante demande au tribunal de condamner Orléans Métropole à lui verser la somme provisionnelle de 750 525,18 euros TTC au titre du solde du marché subséquent n° 76A signé le 23 juillet 2020 pour la réalisation d'une aire de grand passage pour les gens du voyage sur le territoire de la commune de Saint-Cyr-en-Val et la somme de 75 612,84 euros à parfaire au titre des intérêts moratoires.

Sur la demande d'allocation provisionnelle :

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ".

3. Il résulte des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle qui résulte du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

4. D'une part, aux termes de l'article 13.3.1 du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de travaux (CCAG Travaux), dans sa rédaction issue de l'arrêté du 3 mars 2014 : " Après l'achèvement des travaux, le titulaire établit le projet de décompte final (). / Ce projet de décompte final est la demande de paiement finale du titulaire () ". Aux termes de l'article 13.3.2 : " Le titulaire transmet son projet de décompte final, simultanément au maître d'œuvre et au représentant du pouvoir adjudicateur, par tout moyen permettant de donner une date certaine, dans un délai de trente jours à compter de la date de notification de la décision de réception des travaux () ". Aux termes de l'article 13.3.3 : " Le maître d'œuvre accepte ou rectifie le projet de décompte final établi par le titulaire. Le projet accepté ou rectifié devient alors le décompte final. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article 13.4.1 du cahier des clauses administratives générales susvisé : " Le maître d'œuvre établit le projet de décompte général, qui comprend : - le décompte final ; - l'état du solde, établi à partir du décompte final et du dernier décompte mensuel, dans les mêmes conditions que celles qui sont définies à l'article 13.2.1 pour les acomptes mensuels ; - la récapitulation des acomptes mensuels et du solde. Le montant du projet de décompte général est égal au résultat de cette dernière récapitulation. () ". Aux termes de l'article 13.4.2 de ce cahier : " Le projet de décompte général est signé par le représentant du pouvoir adjudicateur et devient alors le décompte général. / Le représentant du pouvoir adjudicateur notifie au titulaire le décompte général à la plus tardive des deux dates ci-après:/ - trente jours à compter de la réception par le maître d'œuvre de la demande de paiement finale transmise par le titulaire ; / - trente jours à compter de la réception par le représentant du pouvoir adjudicateur de la demande de paiement finale transmise par le titulaire () ". Aux termes de l'article 13.4.3 : " Dans un délai de trente jours compté à partir de la date à laquelle ce décompte général lui a été notifié, le titulaire envoie au représentant du pouvoir adjudicateur, avec copie au maître d'œuvre, ce décompte revêtu de sa signature, avec ou sans réserves, ou fait connaître les motifs pour lesquels il refuse de le signer. / Si la signature du décompte général est donnée sans réserve par le titulaire, il devient le décompte général et définitif du marché. La date de sa notification au pouvoir adjudicateur constitue le départ du délai de paiement. / Ce décompte lie définitivement les parties () ". Aux termes de l'article 13.4.4 : " Si le représentant du pouvoir adjudicateur ne notifie pas au titulaire le décompte général dans les délais stipulés à l'article 13.4.2, le titulaire notifie au représentant du pouvoir adjudicateur, avec copie au maître d'œuvre, un projet de décompte général signé (). / Si, dans [un] délai de dix jours, le représentant du pouvoir adjudicateur n'a pas notifié au titulaire le décompte général, le projet de décompte général transmis par le titulaire devient le décompte général et définitif. Le délai de paiement du solde, hors révisions de prix définitives, court à compter du lendemain de l'expiration de ce délai. () ".

6. En l'espèce, il résulte de l'instruction que le procès-verbal de réception des travaux a été adressé à la société requérante le 19 mars 2022. Le 8 avril 2022, la société a notifié son projet de décompte final et ses réclamations à Orléans Métropole, qui l'a reçu le 11 avril 2022, et au maître d'œuvre, BETA Ingénierie. BETA Ingénierie n'ayant pas retiré le pli qui lui a été adressé, la société requérante lui a notifié, à nouveau, son projet de décompte final le 9 mai 2022. Le pli contenant cet envoi a été distribué à BETA Ingénierie le 30 mai 2022. Si Orléans Métropole soutient que le titulaire du marché doit apporter la preuve de la réception du décompte final par les deux destinataires, la société requérante produit la copie des avis de réception du pli adressé le 8 avril 2022 qui attestent que le pli a été distribué à Orléans Métropole le 11 avril 2022 et que le pli adressé à BETA Ingénierie est revenu à l'expéditeur avec la mention " présenté-avisé le

11 avril 2022 " et comporte une étiquette sur laquelle est cochée la case " Avisé-non réclamé ". Ainsi, le projet de décompte final doit être regardé comme ayant été régulièrement notifié au maître de l'ouvrage et au maître d'œuvre le 11 avril 2022. En l'absence de notification par Orléans Métropole à la société requérante du décompte général dans le délai de trente jours prévu à l'article 13.4.2 du cahier des clauses administratives générales suivant le 11 avril 2022, la société requérante était en droit d'adresser, en application des dispositions de l'article 13.4.4 du même cahier, un projet de décompte général. Ce projet ayant été adressé le 29 juillet 2022 à Orléans Métropole et à BETA Ingénierie qui l'ont reçu respectivement les 1er août et 30 juillet 2022, Orléans Métropole disposait d'un délai de dix jours pour notifier son propre décompte général à la société requérante. En l'absence d'une telle notification, le projet de décompte général de l'entreprise, dont le solde s'établit à la somme de 750 525,18 euros TTC, est devenu le décompte général et définitif à la date du 11 août 2022.

7. Aux termes de l'article L. 2192-10 du code de la commande publique : " Les pouvoirs adjudicateurs, y compris lorsqu'ils agissent en tant qu'entités adjudicatrices, paient les sommes dues en principal en exécution d'un marché dans un délai prévu par le marché ou, à défaut, dans un délai fixé par voie réglementaire et qui peut être différent selon les catégories de pouvoirs adjudicateurs. Lorsqu'un délai de paiement est prévu par le marché, celui-ci ne peut excéder le délai prévu par voie réglementaire. ". Aux termes de l'article L. 2192-13 du code : " Dès le lendemain de l'expiration du délai de paiement ou de l'échéance prévue par le marché, le retard de paiement fait courir, de plein droit et sans autre formalité, des intérêts moratoires dont le taux est fixé par voie réglementaire. () ". Aux termes de l'article R. 2192-10 du même code : " Le délai de paiement prévu à l'article L. 2192-10 est fixé à trente jours pour les pouvoirs adjudicateurs () ". Aux termes de l'article R. 2192-12 du code : " Sous réserve des dispositions prévues aux articles R. 2192-13, R. 2192-17et R. 2192-18, le délai de paiement court à compter de la date de réception de la demande de paiement par le pouvoir adjudicateur ou, si le marché le prévoit, par le maître d'œuvre ou toute autre personne habilitée à cet effet. ". Aux termes de l'article R. 2192-16 du code, dans sa rédaction applicable au marché litigieux : " Pour le paiement du solde des marchés de travaux conclus par () les collectivités territoriales et leurs établissements publics, le délai de paiement court à compter de la date de réception par le maître de l'ouvrage du décompte général et définitif établi dans les conditions fixées par le cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés de travaux. ". Aux termes de l'article R. 2192-31 du code : " Le taux des intérêts moratoires mentionnés à l'article L. 2192-13 est égal au taux d'intérêt appliqué par la Banque centrale européenne à ses opérations principales de refinancement les plus récentes, en vigueur au premier jour du semestre de l'année civile au cours duquel les intérêts moratoires ont commencé à courir, majoré de huit points de pourcentage. ".

8. Il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que le décompte général de la société requérante est devenu définitif le 11 août 2022. Compte tenu du délai de paiement de trente jours prévu par les dispositions précitées de l'article R. 2192-10 du code de la commande publique, la société requérante est fondée à demander le versement d'intérêts moratoires contractuels à compter du 12 septembre 2022 et au taux déterminé selon les règles fixées par l'article R. 2192-31 du code de la commande publique.

9. Il résulte de tout ce qui précède que l'existence de l'obligation de payer la somme provisionnelle de 750 525,18 euros TTC, dont se prévaut la société requérante, n'apparaît pas, en l'état de l'instruction, sérieusement contestable. Par suite, la société requérante est fondée à demander la condamnation d'Orléans Métropole à lui verser cette somme provisionnelle assortie des intérêts moratoires contractuels à compter du 12 septembre 2022 calculés selon les règles fixées par l'article R. 2192-31 du code de la commande publique jusqu'au paiement effectif du principal de la créance de la société.

Sur les frais du litige :

10. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société requérante, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 500 euros que demande Orléans Métropole au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge d'Orléans Métropole la somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par la société requérante et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Orléans Métropole est condamnée à verser à la société Eiffage Route Ile de France Centre Ouest, à titre de provision, la somme de 750 525,18 euros TTC au titre du solde du marché subséquent n° 76A signé le 23 juillet 2020 pour la réalisation d'une aire de grand passage pour les gens du voyage sur le territoire de la commune de Saint-Cyr-en-Val. Cette somme sera assortie des intérêts moratoires contractuels à compter du 12 septembre 2022 calculés selon les règles fixées par l'article R. 2192-31 du code de la commande publique jusqu'au paiement effectif du principal de la créance de la société.

Article 2 : Orléans Métropole versera la somme de 2 000 euros à la société Eiffage Route Ile de France Centre Ouest au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions d'Orléans Métropole présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Eiffage Route Ile de France Centre Ouest et à Orléans Métropole.

Fait à Orléans, le 25 septembre 2024.

Le juge des référés,

Jean-Michel A

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.