Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2303279
mercredi 9 août 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2303279 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 août 2023 à 14 h 08, Mme B A, représentée par Me Mariette, avocate, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 1er juin 2023 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;
2°) d'annuler la décision du 9 juin 2023 portant rétention de son passeport ;
3°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, subsidiairement et sous la même condition d'astreinte, de prendre une nouvelle décision dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de quarante-huit heures ;
4°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, moyennant renonciation de son avocat à percevoir la contribution versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- la décision fixant le pays de renvoi n'est pas motivée en fait, faute de mention expresse du pays à destination duquel la mesure d'éloignement pourrait être exécutée ;
- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement est illégale par voie de conséquence des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;
- la décision d'assignation à résidence est illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est en outre entachée d'erreur manifeste d'appréciation s'agissant des modalités qui lui sont imposées ;
- la décision portant rétention de passeport est illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour.
Par un mémoire enregistré le 8 août 2023 à 12 h 36, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article R. 776-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été présenté au cours de l'audience publique le rapport de Mme C, qui, en application des dispositions des articles R. 611-7 et R. 776-25 du code de justice administrative, a relevé d'office tirés de ce que, d'une part, les conclusions relevant de l'office du magistrat désigné étaient irrecevables en raison de leur tardiveté et de ce que, d'autre part, l'irrecevabilité du moyen soulevé à l'encontre des décisions d'assignation à résidence et de rétention du passeport de la requérante, tiré par la voie de l'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire, cette dernière décision étant devenue définitive faute d'avoir été contestée dans le délai de recours contentieux.
Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, ressortissante nigériane, est entrée en France en novembre 2018 selon ses déclarations. Par un arrêté du 1er juin 2023, le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de faire droit à la demande de titre de séjour présentée le 2 février 2022 par la requérante, a fait à cette dernière obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Cet arrêté lui a été notifié le 9 juin 2023, jour où la requérante s'est vu également retenir son passeport. Par un arrêté en date du 21 juillet 2023, notifié le 2 août 2023 entre 15 h 12 et 15 h 30, cette même autorité l'a assignée à résidence dans le département d'Eure-et-Loir pour une durée de quarante-cinq jours et lui a fait obligation de se présenter du lundi au vendredi à 9 h 30 au commissariat de police de Chartres. Mme A demande l'annulation de l'ensemble de ces décisions.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".
3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur la compétence du magistrat désigné :
4. Le magistrat désigné par le président du tribunal en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est compétent pour connaître des conclusions de la requête dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français, la décision fixant le pays de destination et la décision d'assignation à résidence prises par les arrêtés du 1er juin 2023 et du 21 juillet 2023, ainsi que des conclusions à fin d'injonction qui s'y rattachent. En revanche, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions dirigées contre l'arrêté du 1er juin 2023 en tant qu'il rejette la demande de titre de séjour, ainsi que sur les conclusions à fin d'injonction qui s'y rattachent. Il y a lieu dès lors de renvoyer à la formation collégiale du tribunal les conclusions de la requête dirigées contre la décision de refus de titre de séjour opposée à Mme A, les conclusions à fin d'injonction qui s'y rattachent ainsi que les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement :
5. Aux termes de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. () ". En vertu de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " I. - Conformément aux dispositions de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification d'une obligation de quitter le territoire français avec délai de départ volontaire, prise en application de l'article L. 251-1 ou des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 du même code, fait courir un délai de trente jours pour contester cette obligation ainsi que les décisions relatives au séjour, au délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. (). ".
6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté en date du 1er juin 2023 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir, après avoir refusé d'admettre la requérante au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement a été notifié par voie administrative à Mme A, qui a au demeurant indiqué comprendre, lire et écrire le français, le 9 juin 2023 entre 10 h 30 et 10 h 50. Cette notification était accompagnée, en page 4, de la mention des voies et délais de recours, et en particulier du délai de trente jours qui lui était ouvert pour contester l'arrêté en cause. En outre, la requérante n'établit ni même n'allègue avoir présenté, antérieurement à celle jointe à la requête, une demande d'aide juridictionnelle avant l'expiration du délai de recours contentieux de trente jours prévus à l'article R. 776-2 précité du code de justice administrative, de nature à interrompre ce délai. Par suite, l'arrêté en cause, qui n'a ainsi pas fait l'objet d'un recours contentieux dans les délais impartis, est devenu définitif. Les conclusions dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination sont en conséquence irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions de rétention du passeport :
7. L'illégalité d'un acte administratif non réglementaire ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. Une exception d'illégalité soulevée à l'encontre d'une décision individuelle n'est recevable que tant que cette décision ne présente pas de caractère définitif. Une décision administrative devient définitive à l'expiration du délai de recours contentieux ou, si elle a fait l'objet d'un recours contentieux dans ce délai, à la date à laquelle la décision rejetant ce recours devient irrévocable.
8. Pour demander l'annulation de la décision, révélée par la fiche de notification de la remise du passeport de l'intéressée, prise en application de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notifiée à la requérante le 9 juin 2023, Mme A soulève, par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour. Toutefois, ainsi qu'il a été dit précédemment, cette décision est devenue définitive faute d'avoir fait l'objet d'une recours contentieux dans les délais impartis. Dans ces conditions, la requérante n'est pas recevable à exciper de l'illégalité du refus de titre de séjour au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision par laquelle le préfet d'Eure-et-Loir lui a ordonné la remise de son passeport.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant assignation à résidence :
9. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".
10. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire faite à Mme A doit être écarté.
11. En second lieu, l'assignation à résidence, qui est une mesure alternative au placement en rétention dans des locaux administratifs ne relevant pas de l'administration pénitentiaire, a pour but de permettre à l'administration de s'assurer de la personne obligée de quitter le territoire français, de vérifier qu'elle prend des dispositions en vue de son départ, de prévenir le risque de soustraction à l'exécution de cette obligation, comme de permettre, le cas échéant, l'exécution forcée de cette mesure d'éloignement. Si cette mesure est par nature restrictive de la liberté d'aller et de venir, cette restriction formant son objet même, les modalités contraignantes dont elle est assortie doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées aux objectifs ainsi poursuivis.
12. Par l'arrêté contesté, le préfet d'Eure-et-Loir a assigné Mme A dans le département d'Eure-et-Loir pour une durée de quarante-cinq jours et lui a fait obligation de se présenter du lundi au vendredi au commissariat de police de Chartres à 9 h 30. Si la requérante soutient que les modalités ainsi fixées sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle, en faisant valoir que ces modalités sont excessives et portent atteinte à sa vie privée et familiale, qu'elle ne peut ainsi poursuivre dans des conditions décentes, elle ne fait état d'aucune contrainte connue à la date de la décision attaquée, susceptible de révéler le caractère disproportionné des obligations ainsi mises à sa charge, alors notamment que le périmètre de son assignation à résidence correspond au département dans lequel il a son domicile et que ses obligations de présentation ont été fixées dans sa commune de résidence. La requérante n'est en conséquence pas fondée à soutenir que l'arrêté portant assignation à résidence est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ni qu'il ordonne des restrictions disproportionnées au regard des buts en vue desquels il a été pris.
13. Il suit de là que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 21 juillet 2023 par lequel la préfète d'Eure-et-Loir l'a assignée à résidence.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A à fin d'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement contenues dans l'arrêté du 1er juin 2023, de la décision du 21 juillet 2023 l'assignant à résidence, ainsi que de la décision portant rétention de son passeport, ainsi que les conclusions à fin d'injonction qui s'y rattachent, doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Mme B A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Les conclusions de Mme A tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement contenues dans l'arrêté du 1er juin 2023, de la décision du 21 juillet 2023 l'assignant à résidence, ainsi que de la décision portant rétention de son passeport, ainsi que les conclusions à fin d'injonction qui s'y rattachent, sont rejetées.
Article 3 : Les conclusions de la requête dirigées contre la décision de refus de titre de séjour opposée à Mme A contenue dans l'arrêté du 1er juin 2023, les conclusions à fin d'injonction qui s'y rattachent ainsi que les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont renvoyées à la formation collégiale du tribunal.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet d'Eure-et-Loir.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2023.
La magistrate désignée,
Véronique C
La greffière,
Nathalie ARCHENAULT
La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.