Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2304031

mardi 10 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2304031
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d'Orléans a examiné la requête de Mme E, ressortissante marocaine, contestant le refus de titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de renvoi. Le tribunal a substitué la base légale de la décision de refus, relevant que l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas applicable aux ressortissants marocains pour l'admission exceptionnelle au séjour au titre d'une activité salariée, et a appliqué le pouvoir discrétionnaire du préfet. La solution retenue n'est pas explicitée dans l'extrait, mais le tribunal a examiné les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant, ainsi que l'erreur manifeste d'appréciation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 octobre 2023 et le 14 décembre 2023 et des pièces complémentaires enregistrées le 1er février 2024, Mme B A épouse E, représentée par Me Mariette, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 juin 2023 par lequel la préfète d'Eure-et-Loir a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de prendre une nouvelle décision dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du jugement à intervenir, le tout sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation commise par le préfet en refusant de l'admettre exceptionnellement au séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision portant fixation du pays de renvoi

- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2023, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de la substitution de base légale de la décision de refus de titre séjour attaquée, le pouvoir discrétionnaire du préfet devant être substitué à l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'est pas applicable aux ressortissants marocains pour l'admission exceptionnelle au séjour au titre d'une activité salariée.

Par ordonnance du 20 décembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 5 février 2024.

Mme B E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Keiflin.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A épouse E, née le 7 juillet 1986, ressortissante marocaine, est entrée régulièrement le 25 décembre 2016 sur le territoire français, accompagnée de son époux et de sa fille aînée, Rym, née le 30 novembre 2013. Le couple a donné naissance à deux autres enfants, C, né le 3 janvier 2017 à Dreux et D, née le 20 mars 2018 à Dreux. Mme E a sollicité, le 20 avril 2022, son admission exceptionnelle au séjour en qualité de parent d'enfants scolarisés en France sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 6 juin 2023, notifié le 12 juin suivant, dont elle demande l'annulation, la préfète d'Eure-et-Loir a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour

2. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (CEDH) : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Mme E se prévaut de sa présence en France depuis le 25 décembre 2016, soit depuis six ans et demi à la date de la décision attaquée, de ce que ses trois enfants sont scolarisés sur le territoire français. Elle produit les certificats de scolarité pour les années 2017 à

2023 pour sa fille aînée, Rym, dont elle justifie du sérieux et de l'application depuis la classe de CP, et les certificats de scolarité de l'année 2022-2023 pour ses deux autres enfants, C et D. Toutefois, elle ne fait état d'aucune attache en France en dehors de sa cellule familiale, qui a vocation à se reconstituer au Maroc dès lors qu'il n'est pas contesté que son mari est également en situation irrégulière sur le territoire français et que leurs enfants, mineurs, ont vocation à les suivre vers leur pays d'origine commun. Il n'est par ailleurs pas contesté que Mme E conserve des attaches au Maroc où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente ans et où vivent ses parents et ses cinq frères et sœurs. Dès lors, la décision de refus de titre attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté. La décision attaquée n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur la situation personnelle de la requérante.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " () ". et aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

5. L'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national. Toutefois, les stipulations de l'accord franco-marocain n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation de la situation d'un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur un autre fondement que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée et après avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

6. D'une part, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 3, Mme E ne présente pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels d'admission au séjour permettant son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de la vie privée et familiale.

7. D'autre part, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer un titre de séjour en qualité de salariée à Mme E, la préfète a opposé la circonstance qu'elle ne présentait " aucun motif exceptionnel ni aucune circonstance humanitaire permettant de bénéficier d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 " du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'elle ne pouvait pas bénéficier d'une admission au séjour " au titre du pouvoir d'appréciation de la préfète au regard de l'article L. 435-1 " de ce code. Ce faisant, la préfète a examiné la demande d'admission au séjour en qualité de salariée de Mme E au regard des dispositions de cet article et a ainsi méconnu pour partie le champ d'application de ces dispositions. Toutefois, il y a lieu de substituer à cette base légale erronée en ce qui concerne l'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié celle tirée du pouvoir, dont dispose le préfet, de régulariser ou non la situation d'un étranger, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation que lorsqu'elle examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Si la requérante produit un contrat de travail à durée indéterminée conclu le 13 février 2020 pour un emploi de vendeuse à temps plein dans une boulangerie, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en estimant que cette circonstance était insuffisante pour justifier d'une insertion professionnelle en France et ne permettait pas la délivrance, au titre de son pouvoir de régularisation, d'un titre de séjour en qualité de salariée, la préfète aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1° Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Il résulte de ces stipulations que l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

11. Si ainsi que la requérante le soutient la famille qu'elle constitue avec son mari et leurs enfants vit sans interruption en France depuis six ans et demi à la date de la décision attaquée et que sa fille aînée, Rym, âgée de dix ans à cette date, y est scolarisée depuis septembre 2017, ces circonstances ne sont pas suffisantes à établir que le refus de titre en litige porte atteinte à l'intérêt supérieur de celle-ci ni à celui de ses frère et sœur cadets.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français

12. Dès lors qu'il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 10 que la décision portant refus de titre de séjour n'est pas entachée d'irrégularités, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de délivrance d'un titre de séjour doit être écarté.

13. En outre, pour les mêmes motifs qu'aux points 3 et 11, et alors que la requérante n'établit ni même n'allègue que ses enfants ne pourraient poursuivre leur scolarité au Maroc, les moyens tirés de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations des articles 8 de la CEDH et 3-1 de la CIDE doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi

14. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible () ".

15. L'arrêté attaqué, qui vise les dispositions citées au point précédent, indique que Mme E est de nationalité marocaine et relève au surplus que la requérante n'établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Cet arrêté, en tant qu'il fixe le pays de destination de la mesure d'éloignement, est ainsi suffisamment motivé. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation en fait de la décision portant fixation du pays de renvoi doit être écarté.

16. Dès lors qu'il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire ne sont pas illégales, le moyen tiré de ce que la décision portant fixation du pays de renvoi serait dépourvue de base légale doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par Mme E tendant à l'annulation de l'arrêté du 6 juin 2023 ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A épouse E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A épouse E et au préfet d'Eure-et-Loir.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Keiflin, première conseillère,

M. Garros, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.

La rapporteure,

Laura KEIFLIN

La présidente,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

La greffière,

Sarah LEROY

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.