Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2304372

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2304372
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif d'Orléans a annulé l'arrêté du 6 octobre 2023 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir avait refusé de délivrer un titre de séjour à M. A, un ressortissant indien confié à l'aide sociale à l'enfance, et l'avait obligé à quitter le territoire. Le tribunal a jugé que le préfet avait commis une erreur d'appréciation en estimant que le suivi de la formation de M. A n'était pas réel et sérieux, au regard des bulletins scolaires, de l'attestation de son professeur principal et de son inscription à un cours de soutien en français. Cette décision est fondée sur l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui prévoit la délivrance d'un titre de séjour sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 27 octobre 2023 et le 19 avril 2024 ainsi que des pièces complémentaires enregistrées les 24 mai, 27 août et le 24 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Dézallé, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 octobre 2023 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai d'un mois et fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la preuve de la compétence du signataire de l'acte n'est pas rapportée ;

- l'arrêté n'est pas suffisamment motivé, notamment en ce qu'il ne vise pas l'avis de la structure d'accueil, condition requise par l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la commission du titre de séjour aurait dû être saisie ;

- seuls les bulletins scolaires de l'année 2021-2022 devaient être pris en considération ; il produit les bulletins de l'année 2022-2023 ainsi qu'une attestation de son professeur principal et de son employeur ; il s'est inscrit à un cours de soutien en français ;

- l'isolement familial ne constitue pas un critère et la décision est entachée d'une erreur de droit ;

- le préfet devait prendre en considération l'avis de la structure d'accueil.

Par un mémoire enregistré le 4 avril 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience au titre de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Dezallé, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant indien né le 14 juillet 2004 à Dang Nursing Home en Inde, est entré régulièrement en France le 21 février 2020 alors qu'il était âgé de 15 ans et pris en charge par l'aide sociale à l'enfance (ASE) d'Eure-et-Loir à compter du 5 mars 2020. Il a conclu un contrat d'apprentissage afin de poursuivre une formation dans le cadre d'un CAP " agent polyvalent en service de restauration " au CFA de la Saussaye. M. A a déposé une demande de titre de séjour auprès des services de la préfecture d'Eure-et-Loir le 18 juillet 2022 sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 6 octobre 2023, le préfet d'Eure-et-Loir a rejeté sa demande et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours. M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ".

3. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", présentée sur le fondement des dispositions précitées, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, il ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce sur cette appréciation un entier contrôle.

4. Le bulletin de notes de M. A au titre de la période de septembre 2021 à janvier 2022, qui précise qu'aucune absence n'est enregistrée, relève, pour l'ensemble des matières, ses efforts en dépit des obstacles créées par la barrière de la langue. Le bulletin de la période de février 2022 à juillet 2022, qui ne fait aussi état d'aucune absence, établit que sa moyenne générale a progressé à 10,92, que l'ensemble de ses résultats est moyen et que l'intéressé montre une bonne volonté et poursuit ses efforts, en dépit de difficultés de compréhension. Le bulletin au titre de la période du 6 septembre 2022 au 31 janvier 2023 mentionne une moyenne de 11,27 et un ensemble de résultats correct et aucune absence. L'attestation du professeur principal relève que M. A a été sérieux et volontaire pendant les années scolaires 2021-2022 et 2022-2023. L'attestation de son employeur précise que M. A est parfaitement intégré dans l'environnement professionnel, que l'entreprise a décidé de lui financer une formation en français auprès de l'institut régional de formation pour adultes et qu'un contrat à durée indéterminée pourrait lui être proposé à l'issue de son CAP. La directrice de la structure d'accueil décrit le requérant en tant que jeune motivé, ponctuel, assidu, autonome et qui a réalisé des progrès significatifs en langue française. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. A a été admis à l'examen du CAP production et services en restauration session 2024. La décision contestée est sur ce point entachée d'une erreur d'appréciation.

5. Si le préfet d'Eure-et-Loir soutient que la famille du requérant réside en Inde, il ne ressort pas des pièces du dossier que les liens entretenus avec cette dernière par M. A, entré sur le territoire à l'âge de 15 ans, font obstacle à la délivrance d'une carte de séjour sur le fondement des dispositions précitées.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du préfet d'Eure-et-Loir du 6 octobre 2023.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Le présent jugement, qui prononce l'annulation de l'arrêté du préfet d'Eure-et-Loir du 6 octobre 2023 implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " au requérant dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

8. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à l'avocat de M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet d'Eure-et-Loir du 6 octobre 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d'Eure-et-Loir de délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " à M. A dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Dézallé une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Dézallé renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet d'Eure-et-Loir.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Samuel Deliancourt, président,

M. Jean-Luc Jaosidy, premier conseiller,

Mme Aurore Bardet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

Le rapporteur,

Jean-Luc C

Le président,

Samuel DELIANCOURT

La greffière,

Aurore MARTIN

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.