Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2304407
vendredi 5 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2304407 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire enregistrés le 29 octobre 2023, le 11 juin 2024 et le 13 juin 2024, Mme B A, représentée par Me Griolet, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler la décision de la préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète du Loiret, en date du 6 juillet 2023 refusant son admission au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion professionnelle ;
2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de l'admettre au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion professionnelle en application des dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles en lui précisant les modalités de ce parcours ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation car, contrairement à ce qu'a retenu la préfète, elle a une réelle volonté d'adhérer à un parcours de sortie de la prostitution et l'admission au sein d'un tel parcours n'est aucunement conditionnée au fait que la personne exerce toujours des activités prostitutionnelles.
Par un mémoire en défense enregistré le 12 juin 2024, la préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète du Loiret, conclut au rejet de la requête et relève à titre subsidiaire que, la requérante résidant désormais dans le Cher, elle n'est plus compétente.
Elle soutient que le moyen soulevé n'est pas fondé et que désormais la requérante n'a plus d'activité prostitutionnelle.
Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 1er septembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lefebvre-Soppelsa ;
- les conclusions de M. Joos, rapporteur public ;
- et les observations de Me de Gressot, substituant Me Griolet, représentant Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, ressortissante congolaise née le 17 juillet 1995, arrivée en France le 23 décembre 2021, a demandé le 25 mai 2023, avec le soutien de l'association " Mouvement du Nid ", à bénéficier du parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle prévu par la loi n°2016-444 du 13 avril 2016. La commission départementale de lutte contre la prostitution, le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle du Loiret, qui s'est réunie le 15 juin 2023, a émis un avis favorable. Toutefois, par décision en date du 6 juillet 2023, la préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète du Loiret, a refusé son admission à ce parcours. Mme A, qui réside désormais dans le Cher, demande au tribunal d'annuler cette décision et d'enjoindre au préfet territorialement compétent de l'y admettre.
2. Aux termes de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles : " I. - Dans chaque département, l'Etat assure la protection des personnes victimes de la prostitution, du proxénétisme ou de la traite des êtres humains et leur fournit l'assistance dont elles ont besoin, notamment en leur procurant un placement dans un des établissements mentionnés à l'article L. 345-1. Une instance chargée d'organiser et de coordonner l'action en faveur des victimes de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains est créée dans chaque département. Elle met en œuvre le présent article. Elle est présidée par le représentant de l'Etat dans le département. Elle est composée de représentants de l'Etat, notamment des services de police et de gendarmerie, de représentants des collectivités territoriales, d'un magistrat, de professionnels de santé et de représentants d'associations. II. - Un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est proposé à toute personne victime de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle. Il est défini en fonction de l'évaluation de ses besoins sanitaires, professionnels et sociaux, afin de lui permettre d'accéder à des alternatives à la prostitution. Il est élaboré et mis en œuvre, en accord avec la personne accompagnée, par une association mentionnée à l'avant-dernier alinéa du présent II. L'engagement de la personne dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est autorisé par le représentant de l'Etat dans le département, après avis de l'instance mentionnée au second alinéa du I et de l'association mentionnée au premier alinéa du présent II. ". L'article R. 121-12-9 du même code dispose : " Les situations individuelles des personnes qui présentent une demande d'engagement dans un parcours de sortie de la prostitution ou qui en demandent le renouvellement font l'objet d'une instruction par l'association agréée. Celle-ci présente les engagements de la personne concernée, les actions prévues dans le cadre du projet d'insertion sociale et professionnelle, leur durée, les résultats attendus ou réalisés et émet un avis sur sa situation. La commission rend un avis sur la mise en place et le renouvellement des parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle qui lui sont soumis. ". Enfin, aux termes de l'article R. 121-12-10 de ce même code : " Après avis de la commission, le préfet de département autorise ou refuse d'autoriser l'engagement de la personne dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle ou son renouvellement. Il lui notifie sa décision, ainsi qu'à l'association en charge de l'instruction de la demande. ".
3. Il résulte de ces dispositions que le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est destiné à offrir aux victimes de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle les moyens de rompre avec leur activité et de s'engager dans un processus de réinsertion sociale et professionnelle structuré. Il vise ainsi à proposer un accompagnement global de la personne en fonction de ses besoins en matière de logement, d'hébergement, d'accès aux soins, d'action d'insertion sociale et professionnelle en s'appuyant sur des actions de droit commun, la personne engagée dans ce parcours pouvant par ailleurs bénéficier de droits spécifiques concernant la délivrance d'autorisation provisoire de séjour et une aide financière à l'insertion sociale et professionnelle, sous réserve que les conditions prévues soient satisfaites.
4. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant l'autorisation d'engagement d'une personne dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner la situation de l'intéressé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler, s'il y a lieu, cette décision en accueillant lui-même la demande de l'intéressé s'il apparaît, à la date à laquelle il statue, qu'un défaut d'autorisation d'engagement conduirait à une méconnaissance des dispositions du code de l'action sociale et des familles relatives à la protection des personnes victimes de la prostitution, du proxénétisme ou de la traite des êtres humains et en renvoyant l'intéressé devant l'administration afin qu'elle précise les modalités de ce parcours.
5. La préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète du Loiret, a refusé à Mme A le bénéfice du parcours de sortie de prostitution au motif que " les éléments rapportés n'ont pas permis de conclure à une réelle volonté d'adhérer à un parcours de sortie de la prostitution " et conclut désormais, aux termes de ses écritures en défense, qu'elle ne saurait bénéficier du dispositif sollicité au motif qu'elle n'a plus d'activité prostitutionnelle. Toutefois, il résulte de l'instruction, notamment des engagements avancés par la requérante dans le cadre de sa demande et des éléments rapportés par le Mouvement du Nid qui l'accompagne, que la requérante, contrainte de se prostituer occasionnellement afin de pouvoir subvenir à ses besoins essentiels et envoyer de l'argent à sa famille restée en République Démocratique du Congo, d'une part, s'est impliquée dans les mesures d'accompagnement médico-social qui lui ont été proposées, d'autre part, et alors que sa vulnérabilité psychologique est attestée, est prise en charge depuis le 1er janvier 2023 dans le cadre du dispositif de l'Equipe Mobile Précarité Psychiatrie et fait l'objet d'un suivi régulier, à raison d'un rendez-vous toutes les deux semaines. Par suite, Mme A, dont la volonté de sortir de la prostitution et de progresser dans son intégration est établie, n'est pas dans la situation d'insertion sociale et professionnelle que le parcours de sortie de la prostitution entend garantir aux victimes de la prostitution. Elle doit en conséquence être regardée comme présentant un risque de retour dans la prostitution et comme nécessitant le bénéfice de ce parcours. Dans ces conditions, il y a lieu d'annuler la décision attaquée, d'admettre Mme A au parcours de sortie de la prostitution et de la renvoyer devant l'administration afin qu'elle précise dans un délai de deux mois les modalités de ce parcours.
Sur les frais liés au litige :
6. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Griolet, de la somme de 1 200 euros, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : La décision de la préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète du Loiret, en date du 6 juillet 2023 refusant l'admission de Mme A au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion professionnelle, est annulée.
Article 2 : Mme A est admise à bénéficier d'un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle.
Article 3 : Mme A est renvoyée devant l'administration afin que soient précisées les modalités de ce parcours dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'Etat versera à Me Griolet une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète du Loiret, et à Me Griolet.
Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,
Mme Defranc-Dousset, première conseillère,
Mme Keiflin, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024
La présidente-rapporteure,
Anne LEFEBVRE-SOPPELSA
L'assesseure la plus ancienne,
Hélène DEFRANC-DOUSSET Le greffier,
Vincent DUNET
La République mande et ordonne à la préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète du Loiret, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.