Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2400140
mercredi 28 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2400140 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | URGENCES -JUGE UNIQUE |
| Avocat requérant | SELARL EQUATION AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 janvier 2024, M. B A, représenté par la Selarl Equation Avocats, demande au tribunal :
1) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2023 du préfet d'Indre-et-Loire l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, fixant la Sierra-Leone comme pays de destination de sa reconduite et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire et de la décision fixant le pays de renvoi et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, le préfet d'Indre-et-Loire conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens du requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;
- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Delandre, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant de la Sierra-Leone né le 17 avril 1989, a déclaré être entré en France le 6 février 2020 sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Le 9 mars 2020, il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Suite à son identification en Allemagne, sa demande d'asile a été placée en procédure Dublin. Saisies, les autorités allemandes ont informé la France que sa demande d'asile avait été rejetée par l'office fédéral des migrations et des réfugiés. Le 21 octobre 2020, le requérant a embarqué pour un vol vers l'Allemagne dans le cadre de la procédure Dublin. Le 24 octobre 2020, l'intéressé est revenu en France. Le
18 novembre 2020, il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Il s'est soustrait à l'exécution de la mesure de réadmission en Allemagne et a été déclaré en fuite. Après expiration de la période de responsabilité de l'Allemagne, la France est devenue responsable de sa demande. Le 21 octobre 2022, le requérant a sollicité à nouveau son admission au séjour au titre de l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision du 28 février 2023 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides notifiée le 22 mars 2023 puis le 28 juillet 2023 par la cour nationale du droit d'asile. Le 5 septembre 2023, il a sollicité le réexamen de sa demande d'asile. Cette demande a été rejetée, pour irrecevabilité, par une décision du 20 septembre 2023 notifiée le 25 septembre 2023. Par l'arrêté attaqué du 28 novembre 2023, le préfet d'Indre-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours à destination de son pays d'origine et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué. ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur l'obligation de quitter le territoire :
4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. En se prévalant de ces stipulations, le requérant soutient qu'il est en couple avec un ressortissant sierra-léonais présent sur le territoire français, que leur relation amoureuse a débuté en 2017 lorsqu'ils se sont rencontrés en Allemagne et qu'il ne peut mener une vie privée et familiale normale dans son pays d'origine en raison de son homosexualité. Toutefois, il est entré pour la dernière fois en France récemment, le 24 octobre 2020, et s'est maintenu sur le territoire français malgré les décisions administratives et juridictionnelles dont il est fait état au point 1. Il a déclaré être marié et père d'un enfant mineur qui ne réside pas en France. S'il produit une attestation de son compagnon, cette attestation est insuffisante pour établir une relation ancienne, stable et durable avec celui-ci. Il n'allègue pas avoir des attaches familiales ou amicales en France. En outre, il ne peut utilement se prévaloir de l'impossibilité d'avoir une vie privée et familiale normale dans son pays d'origine en raison de son homosexualité dans la mesure où l'obligation de quitter le territoire n'a pas pour objet de fixer le pays de destination de sa reconduite. Dans ces conditions, l'obligation de quitter le territoire attaquée ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée. Dès lors, l'obligation de quitter le territoire ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Sur la décision fixant le pays de renvoi :
6. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. /. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".
7. Le requérant soutient qu'il présente un risque sérieux et personnel de subir des traitements inhumains et dégradants s'il retourne dans son pays d'origine en raison de son orientation sexuelle car la loi sierra-léonaise réprime les relations sexuelles entre hommes d'une peine d'emprisonnement à vie et à perpétuité pour attentat à la pudeur sur un homme. Toutefois, les rapports du département d'Etat américain et de l'association Human Rights dont il se prévaut ne sont pas de nature, eu égard à leur contenu de portée générale, à justifier qu'il ferait personnellement l'objet de persécutions en cas de retour dans son pays d'origine. Par ailleurs, le compte-rendu d'examen médico-légal du 19 janvier 2023 établi par un praticien du centre hospitalier régional universitaire de Tours qui n'affirme pas que ses cicatrices résultent de sévices subis dans son pays, les photographies, le reçu d'adhésion au centre LGBT de Tours, l'attestation du bureau d'accueil et d'accompagnement des migrants à Paris ne sont pas de nature, par leur contenu même et leur date, à établir la réalité de ses allégations. Enfin, s'il produit la plainte déposée contre lui le 16 février 2016 auprès des forces de police de son pays pour relations homosexuelles ainsi qu'un avis de recherche lancé à son encontre par la police de son pays, ces documents, dont l'authenticité est douteuse, sont insuffisants pour justifier qu'il ferait l'objet de persécutions ou de traitements inhumains en cas de renvoi en Sierra-Leone. Au demeurant, ses demandes d'asile ont été rejetées par l'office français de protection des réfugiés et apatrides et la cour nationale du droit d'asile et par les autorités allemandes. Par suite, la décision fixant le pays de renvoi ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :
8. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 621-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7,
L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".
9. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.
10. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
11. En premier lieu, le requérant soutient que l'arrêté attaqué ne fait pas apparaître les quatre critères prévus par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car il ne mentionne pas que sa présence ne représente aucune menace pour l'ordre public. Après avoir rappelé les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile, l'arrêté précise que le requérant est marié et père d'une fille mineure restée en Sierra-Leone, qu'il est entré en France plutôt récemment, il y a moins de quatre ans, que s'il a bien déféré à la première mesure de réadmission vers l'Allemagne prise à son encontre dans le cadre de la procédure Dublin, il est revenu sur le territoire de manière irrégulière se soustrayant à son second renvoi en Allemagne où il est connu sous une identité différente et où sa demande d'asile a été rejetée selon les autorités allemandes, que sa demande de protection sur le territoire français a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides deux fois et par la cour nationale du droit d'asile, qu'il ne justifie pas de liens personnels et familiaux intenses, stables et anciens sur le territoire alors qu'il n'en est pas dépourvu dans son pays d'origine où vivent sa mère, sa fille, son épouse, ses deux frères et ses cinq sœurs et qu'il ne peut se prévaloir d'une quelconque insertion dans la société française puisqu'il ne dispose d'aucune ressource personnelle, ni d'une activité scolaire, associative ou professionnelle et que, pour ces raisons, une interdiction de retour prononcée pour une durée maximale de deux ans ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au regard de sa vie privée et familiale. Dès lors que le préfet ne retenait pas la circonstance que l'intéressé ne représentait pas une menace pour l'ordre public, il n'était pas tenu, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément. Ainsi, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est suffisamment motivée.
12. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de renvoi ne sont pas entachées d'illégalité. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire et de la décision fixant le pays de renvoi.
13. Enfin, le requérant soutient que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et disproportionnée en faisant valoir qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'une mesure de transfert ne constitue pas une décision d'éloignement au sens strict du terme. Toutefois, une mesure de transfert d'un étranger constitue une mesure d'éloignement aux termes de l'article L. 700-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, les motifs rappelés au point 11, dont la réalité n'est pas sérieusement contestée, justifient légalement dans son principe et dans sa durée la décision d'interdiction de retour sur le territoire de deux ans prise par le préfet
d'Indre-et-Loire alors même que l'intéressé ne constituerait pas une menace pour l'ordre public. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet d'Indre-et-Loire a pris une mesure disproportionnée ou commis une erreur manifeste d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans.
14. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête présentée par M. A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet d'Indre-et-Loire.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 février 2024.
Le magistrat désigné,
Jean-Michel DELANDRE
La greffière,
Florence PINGUET-COMMEREUC
La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.