Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2400556

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2400556
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL LFMA

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée le 12 février 2024 sous le numéro 2400556, Mme C B épouse E, représentée par Me Lerein, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 novembre 2023 par lequel le préfet de Loir-et-Cher a refusé sa demande d'admission au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de Loir-et-Cher de lui délivrer un certificat de résidence algérien " visiteur ", sous astreinte de 50 euros par jour de retard, si la décision est annulée pour des motifs de fond ou de lui enjoindre, sous la même astreinte, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, si la décision est annulée pour un motif de forme ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

Sur le refus de titre de séjour :

- la décision contestée est entachée d'incompétence ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur de fait au regard du a) de l'article 7 de l'accord franco-algérien, dès lors qu'elle justifie de ressources suffisantes pour subvenir à leurs besoins, qu'elle s'engage à n'exercer aucune activité professionnelle en France et qu'elle dispose d'une assurance maladie couvrant la durée de son séjour ;

- la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que sa présence en France est nécessaire auprès de ses deux petits-enfants malades ;

- le préfet a entaché la décision attaquée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation, dès lors qu'elle a toujours respecté la durée des visas qui lui ont été accordés précédemment en 2018 et 2020.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

La requête a été communiquée au préfet de Loir-et-Cher qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La demande d'aide juridictionnelle de Mme D E a été rejetée par une décision du 24 mai 2024.

II. Par une requête, enregistrée le 12 février 2024 sous le numéro 2400559, M. A E, représenté par Me Lerein, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 novembre 2023 par lequel le préfet de Loir-et-Cher a refusé sa demande d'admission au séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de Loir-et-Cher de lui délivrer un certificat de résidence algérien " visiteur ", sous astreinte de 50 euros par jour de retard, si la décision est annulée pour des motifs de fond ou de lui enjoindre, sous la même astreinte, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, si la décision est annulée pour un motif de forme ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

Sur le refus de titre de séjour :

- la décision contestée est entachée d'incompétence ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur de fait au regard du a) de l'article 7 de l'accord franco-algérien, dès lors qu'il justifie de ressources suffisantes pour subvenir à leurs besoins, qu'il s'engage à n'exercer aucune activité professionnelle en France et qu'il dispose d'une assurance maladie couvrant la durée de son séjour ;

- la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que sa présence en France est nécessaire auprès de ses deux petits-enfants malades ;

- le préfet a entaché la décision attaquée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation, dès lors qu'il a toujours respecté la durée des visas qui lui ont été accordés précédemment en 2018 et 2020.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

La requête a été communiquée au préfet de Loir-et-Cher qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La demande d'aide juridictionnelle de M. A E a été rejetée par une décision du 24 mai 2024.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapporteur public, autorisé par Mme Rouault-Chalier, présidente de la formation de jugement, a été dispensé, sur sa proposition, d'avoir à prononcer des conclusions.

Le rapport de Mme Bernard a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E et Mme C B épouse E, tous deux de nationalité algérienne et nés respectivement le 8 février 1948 et le 25 mars 1953, sont entrés en France pour la première fois en 2015. Le 20 janvier 2018, ils sont entrés de nouveau en France, munis chacun d'un visa C à multiples entrées, assorti d'un titre de séjour portant la mention " visiteur " délivré le 25 janvier 2018. Ils ont vu leur droit au séjour renouvelé régulièrement jusqu'au 10 octobre 2020. Le 29 juin 2021, M. et Mme E ont sollicité un visa auprès des autorités françaises à Alger, qui ont rejeté leur demande par une décision du 15 septembre 2021. Le 6 mars 2023, ils se sont vus délivrer un visa C Schengen, de court séjour, et ont rejoint le territoire français le 23 mars 2023. Le 30 mars suivant, ils ont sollicité une carte de séjour portant la mention " visiteur " auprès du préfet de Loir-et-Cher. Par deux arrêtés du 9 novembre 2023, le préfet a rejeté leur demande de titres de séjour et leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par leurs requêtes, M. et Mme E demandent l'annulation de ces arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2400556 et 2400559 présentant à juger des situations liées et ayant fait l'objet d'une instruction commune, il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur les décisions portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, les arrêtés attaqués ont été signés par M. Faustin Gaden, secrétaire général de la préfecture de Loir-et-Cher. Par l'article 1er d'un arrêté n° 41-2023-08-21-00023 du 21 août 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 41-2023-08-015 et mis en ligne sur le site de la préfecture, le préfet de Loir-et-Cher a donné délégation à M. Faustin Gaden, secrétaire général, " à l'effet de signer tous arrêtés, décisions () relevant des attributions de l'Etat dans le département de Loir-et-Cher à l'exclusion des déclinatoires de compétence, des arrêtés de conflits et ce qui concerne l'exercice du droit de passer outre à un avis défavorable du contrôle financier a priori et à l'exercice du droit de réquisition du comptable. ". Cet article précise " qu'à ce titre cette délégation comprend donc, notamment, la signature de tous les actes administratifs et correspondances relatifs au séjour et à la police des étrangers () ". Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 7 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié : " Les dispositions du présent article et celles de l'article 7 bis fixent les conditions de délivrance du certificat de résidence aux ressortissants algériens autres que ceux visés à l'article 6 nouveau, ainsi qu'à ceux qui s'établissent en France après la signature du premier avenant à l'accord : / a) Les ressortissants algériens qui justifient de moyens d'existence suffisants et qui prennent l'engagement de n'exercer, en France, aucune activité professionnelle soumise à autorisation reçoivent après le contrôle médical d'usage un certificat valable un an renouvelable et portant la mention " visiteur () ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article 9 du même accord : " Pour être admis à entrer et séjourner plus de trois mois sur le territoire français au titre des articles 4, 5, 7, 7 bis al. 4 (lettre c et d) et du titre III du protocole, les ressortissants algériens doivent présenter un passeport en cours de validité muni d'un visa de long séjour délivré par les autorités françaises ".

5. Il ressort des pièces des dossiers que M. et Mme E se sont vus refuser un visa long séjour par décisions du 30 juin 2021 du consul général de France en Algérie, au motif que " les informations communiquées pour justifier l'objet et les conditions de séjour envisagé [étaient] incomplètes et/ou () pas fiables ". Ils sont entrés en France munis d'un passeport revêtu d'un visa court séjour. S'agissant d'une demande de certificat de résidence sur le fondement de l'article 7 de l'accord franco-algérien précité, l'absence de visa long séjour était un motif suffisant pour leur refuser la délivrance du titre de séjour sollicité. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le préfet aurait commis une erreur de droit ou de fait au vu de ces stipulations.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Pour établir la méconnaissance de ces stipulations, les requérants soutiennent que leur fils, de nationalité française et marié avec une ressortissante française, vit en France avec ses quatre enfants dont deux, nés en 2008 et 2016, souffrent de pathologies graves, de handicaps lourds et ont, de ce fait, une espérance de vie limitée. Ils soutiennent également que la délivrance d'un titre de séjour " visiteur " leur permettrait de rester plus longuement auprès de leurs petits-enfants et de leur fils. Toutefois, si M. et Mme E indiquent venir en France régulièrement depuis la naissance de leurs petits-enfants malades, il est constant qu'ils sont établis en Algérie où se trouve l'essentiel de leurs attaches et où résident leurs cinq autres enfants. La seule circonstance que des visas portant la mention " visiteur " leur ont été délivrés régulièrement entre 2018 et 2020 ne saurait suffire à démontrer que le préfet de Loir-et-Cher aurait porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale des requérants en refusant de leur délivrer un titre de séjour " visiteur ", alors même que les intéressés ont bénéficié d'une autorisation de séjour en France pour une durée de trois mois. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le préfet a méconnu les stipulations précitées et porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de leur vie privée et familiale.

8. En quatrième lieu, la circonstance que les requérants ont respecté les durées de présence en France autorisées dans le cadre des titres de séjour qui leur ont été délivrés entre 2018 et 2020, ne saurait suffire à démontrer que le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur d'appréciation de leur situation. Par suite, le moyen doit être écarté.

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, il résulte des éléments évoqués au point 3 que le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

10. En deuxième lieu, les décisions de refus de séjour n'étant pas illégales, le moyen tiré par la voie de l'exception de l'illégalité de ces décisions à l'appui des conclusions à fin d'annulation des décisions faisant obligation aux requérants de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

11. En troisième lieu, si M. et Mme E soutiennent que leur présence auprès de leur fils et de leurs deux petits-enfants malades est nécessaire du fait de la gravité de la pathologie dont ces derniers sont atteints, il ne ressort pas des pièces des dossiers que les requérants seraient des recours indispensables à la prise en charge quotidienne de ces deux enfants, âgés respectivement de seize ans et de huit ans à la date des décisions attaquées, alors même que leurs parents résident en France avec les deux autres enfants de cette fratrie, et que le père atteste de revenus par les avis d'imposition produits concernant les années 2021, 2022 et 2023. Il ressort également des éléments présentés au point 7 que les décisions attaquées ne portent pas une atteinte disproportionnée au droit des requérants au respect de leur vie privée et familiale. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de ces décisions sur la situation personnelle des requérants doit également être rejeté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des arrêtés du 9 novembre 2023 par lesquels le préfet de Loir-et-Cher a refusé de délivrer à M. et Mme E un titre de séjour et leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que de celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. et Mme E sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Mme C B épouse E et au préfet de Loir-et-Cher.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Rouault-Chalier, présidente,

Mme Palis De Koninck, première conseillère,

Mme Bernard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La rapporteure,

Pauline BERNARD

La présidente,

Patricia ROUAULT-CHALIER

La greffière,

Agnès BRAUD

La République mande et ordonne au préfet de Loir-et-Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2400556