Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2400929

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2400929
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 mars 2024, M. C A, représenté par Me Gentilhomme, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision en date du 3 janvier 2024 par laquelle le recteur de l'académie d'Orléans-Tours a prolongé sa suspension de fonctions prononcée à titre conservatoire ;

2°) d'enjoindre au recteur de l'académie d'Orléans-Tours dans un délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre principal de le réintégrer dans ses fonctions, à titre subsidiaire de procéder à une nouvelle instruction de sa situation ;

3°) et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- enseignant en carrosserie au sein du lycée professionnel Albert Bayet de Tours depuis 1997, il a dans le cadre de ses fonctions, émis plusieurs signalements et déposé plainte pour harcèlement moral le 29 mars 2022 auprès du procureur du Tribunal judiciaire de Tours ; suite à une réunion au sein de l'établissement scolaire, un signalement de comportement a été émis à son encontre le 27 juin 2023, suivi d'un rapport circonstancié en date du 1er septembre 2023 ; par un courrier en date du 5 septembre 2023, il a été convoqué pour un entretien le 8 septembre 2023 ; par une décision en date du 7 septembre 2023, soit un jour avant l'entretien, il a été suspendu de ses fonctions à titre conservatoire pour 4 mois puis par l'arrêté en litige, cette suspension a été prolongée ;

- la condition tenant à l'urgence est remplie car cette suspension préjudicie à sa réputation en qualité d'enseignant et le prive de l'exercice de son activité professionnelle ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée car :

* elle est entachée d'un défaut de motivation car, en application de l'article L. 531-3 du code général de la fonction publique (CGFP), doit être motivée toute décision de prolongation de suspension d'un agent au-delà du délai de 4 mois et l'arrêté en litige se borne à une formule laconique, indiquant la prolongation de la suspension sans réels motifs ; si aux termes du mail du rectorat en date du 8 janvier 2024, ladite prolongation serait vraisemblablement justifiée par " une enquête administrative en cours ", cette motivation n'est pas suffisante ; la décision ne fait mention d'aucune faute qu'il aurait commise ;

* elle méconnait les articles L. 531-1 et L. 531-2 du CGFP car s'il a été suspendu de ses fonctions par une première décision en date du 7 septembre 2023 pour une durée de 4 mois, il n'a jamais reçu de convocation du président du conseil de discipline attestant de la saisine de ce dernier afin de prendre position sur une éventuelle sanction à son encontre, ni été sanctionné ;

* en tout état de cause, quand bien même une procédure disciplinaire serait engagée, la suspension ne peut être légalement prolongée car il n'est pas établi qu'il fait l'objet de poursuites pénales et, à supposer l'existence de telles poursuites, il n'est pas démontré que les mesures décidées par l'autorité judiciaire ou l'intérêt du service font obstacle à ce qu'il soit rétabli dans ses fonctions ;

* elle est infondée car il n'a commis aucune faute grave ;

* subsidiairement, en application de l'article L. 531-3 du CGFP, même dans l'hypothèse où l'agent ne se trouverait pas autorisé à réintégrer son service, il appartient au rectorat, au-delà des quatre mois de suspension, de le réaffecter, le cas échéant au sein d'un emploi compatible avec les obligations de son contrôle judiciaire, voire de le détacher provisoirement au sein d'un autre cadre ou corps d'emploi selon les mêmes conditions ; en l'espèce, le rectorat ne démontre pas qu'il est dans l'impossibilité de pouvoir l'affecter au sein d'un autre service ;

* la décision en litige est contraire aux dispositions de l'article L. 135-4 du CGFP car il a la qualité de lanceur d'alerte au regard des signalements qu'il a pu effectuer et notamment du rapport adressé à la commission d'enquête administrative le 29 novembre 2023 ; il a d'ailleurs formé une demande de protection fonctionnelle à ce titre ;

* elle est, pour le même motif, entachée de détournement de pouvoir, le rectorat maintenant la suspension sans fondement légal pour le garder éloigné du service ;

- la suspension de la décision litigieuse implique nécessairement, que le recteur procède à sa réintégration.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mars 2024, le recteur de l'académie d'Orléans-Tours conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie car la mesure en litige n'a pas de caractère disciplinaire et ne le prive pas de rémunération ni de l'exercice de ses fonctions de façon indéfinie, car elle prévoit une durée déterminée et elle ne porte pas atteinte à sa réputation, n'ayant pas été portée à la connaissance du public ; au demeurant, le requérant a attendu plus de deux mois après la notification de la décision en litige pour en demander la suspension ;

- il n'y a pas de moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, qui est motivée, dès lors que l'ambiance au sein du lycée est délétère et que le requérant a participé à la dégradation des relations au sein de l'établissement et au mauvais fonctionnement de celui-ci et qu'il est dans l'intérêt du service de prolonger sa suspension, qu'il n'est pas possible de le muter car aucun poste n'est vacant et que la suspension a été prononcée dans l'intérêt du service et non en raison des signalements que le requérant a effectués.

Vu :

- la décision dont la suspension de l'exécution est demandée ;

- et la requête au fond n°2400926 présentée par M. A.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Lefebvre-Soppelsa pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 21 mars 2024, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Gentilhomme, représentant M. A, présent, qui a conclu aux mêmes fins par les mêmes moyens, et souligné que le délai dans lequel il a formé son recours est sans incidence sur l'appréciation de l'urgence, que si la mesure en litige n'emporte pas de diminution de sa rémunération il ne peut plus exercer ses fonctions d'enseignant ce qui constitue une atteinte à ses droits et à sa qualité de fonctionnaire quand bien même elle est à " durée déterminée ", que la prolongation de la mesure conservatoire est illégale puisqu'il n'y a aucune décision disciplinaire ni aucune poursuite pénale à son encontre et que l'existence d'une enquête administrative ne constitue ni une motivation ni un fondement suffisants, que l'intérêt du service n'est opposable que dans l'hypothèse de poursuites pénales, qu'il doit être rétabli dans ses fonctions, qu'une affectation provisoire dans un autre établissement, qu'au demeurant il ne souhaite pas, ne lui a jamais été proposée , qu'il est un " lanceur d'alerte " et a signalé être victime de harcèlement moral et qu'il ne peut donc faire l'objet de mesures telles que celle en litige, qu'au demeurant, les signalements qu'il a fait ont été pris en compte et ont eu pour conséquence la suspension de certains agents, que s'il a été entendu les 13 et 20 janvier 2024 par la commission administrative à laquelle il a indiqué faire l'objet de faux rapports destinés à l'évincer du lycée, aucune suite disciplinaire n'a été donnée à cette audition, que l'intérêt du service commande sa réintégration, le lycée manquant des effectifs d'enseignants en carrosserie pour assurer la préparation des élèves aux examens ;

- et les observations de M. B, représentant le recteur de l'académie d'Orléans-Tours, qui a persisté dans ses conclusions de rejet par les mêmes moyens et souligné que le délai de saisine du tribunal est un élément pris en compte pour apprécier la condition d'urgence, que l'absence d'impact financier de la mesure en litige n'est pas contestée, que la suspension contestée a une durée limitée et une nouvelle prolongation n'en est qu'hypothétique, qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions aux fins de suspension :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge de référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

Sur la condition tenant à l'urgence

2. Pour l'application de ces dispositions, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

3. Il résulte de l'instruction, d'une part, que la décision en litige de prolongation de la suspension à titre provisoire a pour effet de priver le requérant de la possibilité d'exercer son activité professionnelle. Dès lors, quand bien même elle n'a pas d'incidence sur sa situation financière, elle a des effets graves et immédiats sur sa situation. La circonstance tirée de ce qu'il n'a présenté sa requête aux fins de suspension que deux mois après la notification de la décision, n'est pas de nature à démontrer qu'il a contribué à la situation d'urgence dont il se prévaut. Par ailleurs, le recteur qui se borne à alléguer qu'il est dans l'intérêt du service de prolonger la suspension du requérant n'établit pas qu'un intérêt public s'attache au maintien de l'exécution de la décision en litige.

4. Dès lors, la condition tenant à l'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

Sur la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux

5. En l'état de l'instruction, les moyens tirés du défaut de motivation et de la méconnaissance des articles L. 531-1 et L. 531-2 du code général de la fonction publique sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en date du 3 janvier 2024 par laquelle le recteur de l'académie d'Orléans-Tours a prolongé la suspension de fonctions prononcée à titre conservatoire à l'encontre de M. A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Il y a lieu d'enjoindre au recteur de l'académie d'Orléans-Tours de rétablir, à titre provisoire, M. A dans ses fonctions d'enseignant dans un délai de 8 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2400926. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de la décision du recteur de l'académie d'Orléans-Tours en date du 3 janvier 2024 est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2400926.

Article 2 : Il est enjoint au recteur de rétablir, à titre provisoire, M. A dans ses fonctions d'enseignant dans un délai de 8 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2400926.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et au recteur de l'académie d'Orléans-Tours.

Fait à Orléans, le 21 mars 2024.

La juge des référés,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.