Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402017

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402017
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 mai 2024, M. D C, représenté par Me Khatifyian, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision implicite de refus de délivrance d'un titre de séjour née du silence gardé par le préfet d'Indre-et-Loire sur sa demande ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour assorti d'une autorisation de travail dans un délai de 8 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et de réexaminer sa situation administrative dans un délai d'un mois à compter de cette notification, le tout sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- ressortissant géorgien né le 2 octobre 2001, il est entré en France le 3 janvier 2019 et y a épousé le 26 mars 2022, Mme A B de nationalité française ; il a le 7 novembre 2022, formé une demande de titre de séjour en qualité de conjoint de Français ; par courrier daté du 13 avril 2023, réceptionné par la préfecture le 23 mai 2023, doublé d'un courriel électronique du 19 mai 2023, il a sollicité le retrait de la décision implicite de refus et la communication des motifs du refus implicite en cas de maintien de celle-ci ; par courriel électronique du 22 mai 2023, il lui a été répondu que sa demande de titre de séjour était en cours d'instruction ; le 31 juillet 2023, son conseil a saisi une nouvelle fois les services préfectoraux qui par courriel du même jour ont répondu que l'instruction de son dossier devait commencer prochainement ; le 10 août 2023, la préfecture a informé son conseil que son dossier était en cours d'instruction et qu'une réponse lui sera adressée dans les meilleurs délais ; par courriel du 26 octobre 2023, son conseil a relancé de nouveau la préfecture qui a répondu par courriel du 17 novembre 2023, que le dossier était à la signature du préfet ; toutefois aucune réponse ne lui ayant été ensuite donnée, il a saisi le tribunal d'une requête en mesures utiles rejetée par ordonnance du 7 mars 2024 ; son conseil a écrit de nouveau à la préfecture le 2 avril 2024 en lui demandant de statuer sur sa demande de titre de séjour dans un délai de 8 jours et en précisant qu'en l'absence de réponse dans ce délai, il serait considéré qu'une décision implicite de rejet est née ; depuis l'intervention de l'ordonnance du 7 mars 2024, sa situation a changé du fait notamment, de l'état de grossesse de sa conjointe, découvert récemment et des refus d'attribution d'un logement plus grand qui leur ont été opposés ;

- l'urgence est caractérisée car du fait de l'absence de délivrance du titre sollicité et au regard de l'absence de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour, il n'est pas en mesure d'occuper un emploi, ni de pouvoir bénéficier des droits sociaux auxquels il peut prétendre, particulièrement ceux ouverts au titre de la sécurité sociale et auprès de l'assurance maladie, ou encore auprès de la caisse d'allocations familiales et cette décision a pour conséquence notamment de le priver de toute ressource, de l'empêcher de donner suite à la promesse d'embauche qui lui a été faite et de s'inscrire à l'examen du code de la route ;

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite dès lors qu'en l'absence de délivrance du titre sollicité ainsi que d'un récépissé de demande de titre de séjour, il n'est pas en mesure d'occuper un emploi, ni de pouvoir bénéficier des droits sociaux auxquels il peut prétendre, particulièrement ceux ouverts au titre de la sécurité sociale et auprès de l'assurance maladie, ou encore auprès de la caisse d'allocations familiales ; ce refus a pour conséquence de la priver de la possibilité d'assurer sa subsistance, de faire obstacle à son inscription à l'examen du code de la route et de l'empêcher de justifier de la régularité de son séjour et de se déplacer librement sur le territoire national ou de quitter celui-ci, en méconnaissance de sa liberté d'aller et venir et le prive ainsi de la possibilité de mener une vie familiale normale et de voyager et place son couple dans une situation d'angoisse permanente et ce alors que sa conjointe est enceinte, il n'est pas mis en mesure d'accueillir son enfant dans des meilleurs conditions matérielles ni d'obtenir un logement plus grand, les bailleurs sociaux refusant expressément d'examiner la candidature de son couple faute pour lui de justifier de la régularité de son séjour ;

- le doute sérieux sur la légalité du refus de titre est caractérisé car :

* il n'est pas motivé et la demande de communication des motifs du 2 avril 2024 est restée sans réponse or en l'absence de communication des motifs dans le délai d'un mois, la décision implicite est entachée d'illégalité pour défaut de motivation ;

* ce refus est pris en violation des dispositions des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) car ressortissant géorgien et conséquemment exempté de visa de court séjour pour entrer sur le territoire français, il n'est pas soumis à l'obligation de la déclaration d'entrée sur le territoire français conformément à l'article R. 621-4 du CESEDA et la copie de son passeport justifie de son entrée régulière sur le territoire français, et s'est marié avec une ressortissante française avec laquelle il justifie d'une communauté de vie constante, effective et supérieure à la durée prévue par l'article L. 423-2 de ce code ;

* il porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales alors que la réalité de son lien matrimonial ne fait aucun doute ;

* il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

* il est entaché d'un vice de procédure, la commission du titre de séjour n'ayant pas été saisie pour avis, en méconnaissance de l'article L. 432-13 du CESEDA ;

* il révèle une absence d'examen de sa situation personnelle.

La procédure a été communiquée au préfet d'Indre-et-Loire qui n'a pas produit d'observations.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- et la requête au fond n°2402015 présentée par M. C.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Lefebvre-Soppelsa pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 4 juin 2024, présenté son rapport et entendu les observations de Me Khatifyian, représentant M. C, présent, accompagné de da conjointe, qui a conclu aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Le préfet d'Indre-et-Loire n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre à titre provisoire, M. C, au bénéfice de l'aide juridictionnelle en raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête.

Sur les conclusions à fin de suspension :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. C est entré en France le 3 janvier 2019 muni d'un passeport et qu'il s'est marié sur le territoire national le 26 mars 2022 avec une ressortissante française. Il soutient que l'absence de réponse à sa demande de délivrance d'un titre de séjour, en dépit des relances effectuées par l'intermédiaire de son conseil, d'une part, porte atteinte à sa liberté d'aller et venir, en ce qu'elle l'empêche de se déplacer librement sur le territoire national ou de quitter celui-ci, ne pouvant justifier de la régularité de son séjour et, d'autre part, le prive de la possibilité de mener une vie familiale normale, se trouvant contraint de résider avec sa conjointe dans un périmètre limité et vivant dans une situation d'angoisse permanente, enfin l'empêche de donner suite à une proposition d'emploi. En l'espèce, et alors qu'il apparaît, en l'état de l'instruction et en l'absence de toute contestation par le préfet d'Indre-et-Loire du caractère complet du dossier déposé que le requérant aurait dû être muni d'un récépissé de demande de titre de séjour qui ne lui a cependant pas été délivré, la condition d'urgence requise par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être réputée satisfaite, l'intéressé faisant état de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier d'une mesure provisoire.

5. Dès lors, la condition tenant à l'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté :

6. En l'état de l'instruction, les moyens tirés du défaut de motivation d'une erreur de droit au regard des dispositions précitées des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et par suite de l'article L. 432- du même code ainsi que de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle du requérant sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

7. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision par laquelle le préfet d'Indre-et-Loire a implicitement refusé de délivrer à M. C un titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Il y a lieu d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de délivrer à M. C, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour et de travail, valable jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2402015. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. C étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Khatifyian renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Khatifyian de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros lui sera versée.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision par laquelle le préfet d'Indre-et-Loire a implicitement refusé de délivrer à M. C un titre de séjour est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2402015.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Indre-et-Loire de délivrer à M. C dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour et de travail valable jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond n° 2402015.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Khatifyian renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Khatifyian une somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros lui sera versée.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D C, au préfet d'Indre-et-Loire et à Me Khatifyian.

Fait à Orléans, le 4 juin 2024.

La juge des référés,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.