Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402184
vendredi 19 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2402184 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | URGENCES -JUGE UNIQUE |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 28 mai 2024, Mme C B, représentée par Me Guillaume Blin, demande au tribunal :
1) d'annuler l'arrêté du 30 avril 2024 du préfet d'Eure-et-Loir refusant de lui délivrer un titre de séjour, l'obligeant à quitter sans délai le territoire français, fixant la Côte d'Ivoire comme pays de destination de sa reconduite et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de cinq euros par jour de retard ;
3) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;
- le préfet n'a pas examiné au mieux sa situation ;
- elle ne peut retourner dans son pays d'origine et sa vie privée est en France ;
- l'arrêté méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision refusant un délai de départ volontaire n'est pas motivée ;
- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de la décision de refus de délai de départ volontaire, n'est pas motivée et n'est pas fondée.
La requête a été communiquée au préfet d'Eure-et-Loir qui n'a pas produit de mémoire.
Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 10 juillet 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;
- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Delandre, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, née le 27 décembre 1971, est entrée en France le 13 février 2021 sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Le 28 juillet 2022, elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile auprès des services de la préfecture du Loiret. Sa demande a été rejetée par une décision du 13 décembre 2022 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides puis le 19 mai 2023 par la cour nationale du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 30 avril 2024, le préfet d'Eure-et-Loir l'a obligée à quitter sans délai le territoire français à destination de la Côte d'Ivoire et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur la décision de refus de séjour :
2. La requérante demande l'annulation de la décision du préfet d'Eure-et-Loir qui rejette sa demande de titre de séjour. Toutefois, si dans l'article 1er de l'arrêté attaqué, le préfet mentionne que la demande de délivrance d'un titre de séjour formulée par la requérante est rejetée, il ressort des motifs de l'arrêté attaqué que, même si cet arrêté vise les articles L. 411-1 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'a pris sa décision que sur le seul fondement des dispositions des 1° et 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif qu'elle ne justifiait pas être entrée régulièrement en France et que sa demande d'asile avait été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides et la cour nationale du droit d'asile. Par suite, les dispositions de l'article 1er de l'arrêté n'ont pour objet que le rejet de sa demande d'asile et non le refus de lui délivrer un titre de séjour à un autre titre que celui de demandeur d'asile. D'ailleurs, la requérante ne justifie pas, ni même n'allègue, avoir déposé une demande de titre de séjour à un autre titre que l'asile. Il suit de là que la demande de la requérante tendant à l'annulation d'un prétendu refus de séjour ne peut, en tout état de cause, être accueillie.
Sur l'obligation de quitter le territoire, la décision fixant le pays de renvoi et la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
3. En premier lieu, l'arrêté attaqué du 30 avril 2024 a été signé par M. Yann Gérard, secrétaire général de la préfecture d'Eure-et-Loir. Par arrêté n° 62-2023 du 4 septembre 2023, publié au recueil des actes administratifs du mois de septembre 2023 de la préfecture dans la rubrique " Recueil des actes administratifs " et mis en ligne sur le site de la préfecture, le préfet d'Eure-et-Loir a donné délégation de signature à M. A à l'effet de signer notamment " tous arrêtés, décisions () relevant des attributions de l'Etat dans le département d'Eure et Loir ", à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas l'arrêté attaqué. Dès lors que l'arrêté du 4 septembre 2023, qui constitue un acte réglementaire, a été régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture d'Eure-et-Loir, l'administration n'a pas à produire cet arrêté que le tribunal n'a pas davantage l'obligation de communiquer au requérant. Cette délégation de signature n'est pas générale et mentionne le nom du délégataire. Par ailleurs, si l'arrêté attaqué vise, à tort, la décision de délégation de signature en matière d'ordonnancement secondaire à M. A en date du 8 mars 2024, cette erreur n'est pas, par elle-même, de nature à entacher la légalité de l'arrêté dès lors que l'arrêté du 4 septembre 2023 n'était pas abrogé à la date de l'arrêté attaqué. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment des termes de l'arrêté attaqué, que le préfet d'Eure-et-Loir n'aurait pas procédé à un examen sérieux et complet de la situation de la requérante.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
6. La requérante soutient qu'elle ne peut retourner dans son pays d'origine et que sa vie privée est en France en faisant valoir que dans son pays d'origine, elle était isolée de l'ensemble de sa famille qui l'a rejetée car elle a choisi la religion chrétienne alors que sa famille est de confession musulmane, que sa famille était virulente à son égard physiquement et verbalement, qu'elle a subi une mesure d'excision alors qu'elle était jeune enfant, qu'elle a tenté de protéger sa fille de cette pratique inhumaine et s'est attirée les foudres de sa famille, que son ex-conjoint a été très violent avec elle en la frappant et la menaçant même après leur séparation et qu'elle ne peut refaire sa vie dans son pays d'origine compte tenu des menaces familiales auxquelles elle est exposée alors qu'en France, elle est en sécurité et peut y résider sans menace pour sa vie. Toutefois, elle est entrée assez récemment et irrégulièrement en France, le 13 février 2021, et s'est maintenue sur le territoire français malgré les décisions administrative et juridictionnelle dont il est fait état au point 1. Par ailleurs, elle est célibataire et sans charge de famille et ne justifie pas de liens privés ou familiaux stables, anciens et intenses en France. Si les pièces qu'elle produit justifient de sa conversion au christianisme et de son excision, elle n'établit pas, par ces seules pièces qui ne sont pas précises et circonstanciées sur l'origine de ses blessures et troubles psychologiques, la réalité des craintes qu'elle allègue en cas de retour dans son pays d'origine. Au demeurant, sa demande d'asile a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides et la cour nationale du droit d'asile. Par suite, eu égard notamment aux conditions de son entrée et son séjour en France, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît son droit à une vie privée et familiale normale et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".
8. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise les articles L. 612-2 alinéa 3° et L. 612-3 alinéas 3° et 8° et précise que la requérante déclare une adresse au CADA à Lèves et qu'elle ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Par suite, la décision refusant un délai de départ volontaire est, en l'espèce, suffisamment motivée.
9. Enfin, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 621-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".
10. D'une part, il ressort de ce qui précède que la décision refusant un délai de départ volontaire n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de la décision de refus de délai de départ volontaire
11. D'autre part, il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
12. En l'espèce, le préfet d'Eure-et-Loir, après avoir rappelé les termes de l'article
L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que l'examen d'ensemble de la situation de l'intéressée a été effectué, relativement à la durée de l'interdiction de retour, au regard notamment des termes de l'article L. 612-10 a estimé que compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce, la durée d'une interdiction de retour d'un an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au regard de sa vie privée et familiale. La requérante soutient que selon l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des circonstances humanitaires peuvent justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour et que le préfet n'a aucunement motivé sa décision sur ce point car il apparaît qu'elle justifie de telles circonstances car elle craint pour sa vie et sa sécurité en cas de retour dans son pays d'origine compte tenu des comportements belliqueux et violents de sa famille à son encontre. Toutefois, cet élément ne concerne pas la forme de la motivation de la décision mais son bien-fondé. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision d'interdiction de retour sur le territoire n'est pas suffisamment motivée.
13. Enfin, si la requérante soutient qu'elle justifie de circonstances humanitaires faisant obstacle à ce que le préfet d'Eure-et-Loir prenne une interdiction de retour sur le territoire français sur le fondement de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ressort de ce qui a été dit au point 6 qu'elle n'établit pas la réalité de ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine.
14. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme B doit être rejetée, y compris, par voie de conséquence, ses conclusions en injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête présentée par Mme B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au préfet d'Eure-et-Loir.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
Jean-Michel DELANDRE
La greffière,
Céline BOISGARDLa République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.