Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402349

vendredi 19 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402349
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES -JUGE UNIQUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 juin 2024, M. E A, représenté par Me Mayara Lemos, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 9 juin 2024 du préfet d'Eure-et-Loir l'obligeant à quitter sans délai le territoire français, fixant le Brésil comme pays de destination de sa reconduite, lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'informant de son signalement dans le système d'information Schengen ;

2) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire a été prise par une autorité incompétente, méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- la décision de refus d'un délai de départ volontaire doit être annulée en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire, n'est pas justifiée et proportionnée et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision de signalement dans le système d'information Schengen n'est pas justifiée et proportionnée et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens du requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Delandre, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant brésilien né le 3 septembre 1993, a été interpellé le 8 juin 2024 par les services de la brigade de gendarmerie nationale de Brou pour vérification de son droit au séjour. Il a déclaré être entré en France depuis plus de deux ans et cinq mois sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Par l'arrêté attaqué du 9 juin 2024, le préfet

d'Eure-et-Loir l'a obligé à quitter sans délai le territoire français à destination du Brésil et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. D C, sous-préfet de Dreux. Selon l'article 2 de l'arrêté n° 24-2024 du 13 mai 2024, publié au recueil des actes administratifs du mois de mai 2024 et mis en ligne sur le site de la préfecture, le préfet d'Eure-et-Loir, a donné délégation à Mme Agnès Bonjean, secrétaire générale, à l'effet de signer " tous arrêtés, décisions () relevant des attributions de l'Etat dans le département d'Eure-et-Loir () " à l'exception des déclinatoires de compétence et des arrêtés de conflit et des matières qui font l'objet d'une délégation de signature à un directeur départemental interministériel ou à un responsable d'unité ou de délégation territoriale. L'article 10 de l'arrêté prévoit qu'en cas d'absence ou d'empêchement de Mme B, la délégation de signature qui lui est consentie notamment par l'article 2 est exercée par M. D C, sous-préfet de l'arrondissement de Dreux. Cette délégation de signature n'est pas générale et mentionne le nom des délégataires. Dès lors que l'arrêté du 13 mai 2024, qui constitue un acte réglementaire, a été régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture d'Eure-et-Loir, l'administration n'a pas à produire cet arrêté que le tribunal n'a pas davantage l'obligation de communiquer au requérant. Par ailleurs, l'arrêté attaqué vise la décision de délégation de signature précitée. Enfin, il n'est pas allégué par le requérant que Mme B n'était pas absente ou empêchée à la date de l'arrêté attaqué. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Le requérant soutient que l'arrêté attaqué méconnaît ces stipulations en faisant valoir qu'il réside régulièrement au Portugal, qu'il dispose d'un contrat de travail portugais et justifie d'une grande insertion professionnelle dans ce pays. Toutefois, il est entré assez récemment et irrégulièrement en France depuis moins de trois ans. En outre, il ne conteste pas être célibataire et père d'un enfant mineur résidant au Brésil. Il ne justifie pas, ni même n'allègue, avoir des liens familiaux ou amicaux intenses, stables et anciens sur le territoire français. Dans ces conditions, eu égard notamment aux conditions d'entrée et de séjour de l'intéressé, l'obligation de quitter le territoire attaquée ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et, dès lors, ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

5. Il ressort de ce qui précède que l'obligation de quitter le territoire n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision refusant un délai de départ volontaire en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire.

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

6. En premier lieu, il ressort de ce qui précède que l'obligation de quitter le territoire n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Il ressort de ces dispositions que dès lors qu'aucun délai de départ volontaire n'était accordé au requérant par le préfet, ce dernier était tenu d'assortir son obligation de quitter le territoire d'une interdiction de retour sur le territoire français à moins que des circonstances humanitaires justifient que l'autorité administrative n'édicte pas une telle interdiction. En l'espèce, le requérant ne fait état d'aucune circonstance humanitaire qui aurait fait obstacle à ce que le préfet d'Eure-et-Loir prenne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français attaquée.

8. En troisième lieu, si le requérant soutient qu'il réside régulièrement au Portugal et que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français viole donc son droit de poursuivre sa vie régulière au Portugal et de poursuivre son emploi, il ne produit aucun document de nature à établir qu'il réside et travaille régulièrement dans ce pays. Ainsi, son moyen tiré de ce que la décision d'interdiction de retour viole son droit de vivre régulièrement au Portugal ne peut être accueilli.

9. Enfin, pour les mêmes motifs que ceux développés au point 4, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas disproportionnée.

Sur la décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen :

10. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ". Aux termes du IV de l'article 2 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées : " Peuvent également être inscrits dans le fichier à l'initiative des autorités administratives compétentes : () 6° Les étrangers faisant l'objet d'une interdiction de retour en application des articles L. 612-6, L. 612-7 ou L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pendant sa période de validité ; () ".

11. En premier lieu, si le requérant soutient qu'il réside régulièrement au Portugal et que la décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen viole donc son droit de poursuivre sa vie régulière au Portugal et de poursuivre son emploi, il ne produit aucun document de nature à établir qu'il réside et travaille régulièrement dans ce pays. Ainsi, son moyen tiré de ce que la décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen viole son droit de vivre régulièrement au Portugal ne peut, en tout état de cause, être accueilli.

12. En second lieu et en tout état de cause, pour les mêmes motifs que ceux développés au point 4, la décision de signalement dans le système d'information Schengen ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas disproportionnée.

13. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet

d'Eure-et-Loir.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Jean-Michel DELANDRE

La greffière,

Céline BOISGARDLa République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.