Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402393

lundi 24 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402393
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 juin 2024, M. B A, représenté par Me Quentin Gentilhomme, avocat, demande au président du tribunal :

1°/ d'annuler l'arrêté du 11 juin 2024 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans et a fixé le Maroc comme pays de destination ;

2°/ d'annuler l'arrêté du 11 juin 2024 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire l'a assigné à résidence pendant une durée de 45 jours et l'a mis en demeure de justifier de ses diligences pour regagner son pays d'origine ;

3°/ à titre principal, d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°/ à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de procéder à une nouvelle instruction de sa situation, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

5°/ de mettre à la charge de l'Etat, en cas d'admission à l'aide juridictionnelle définitive, une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de cette demande d'aide juridictionnelle définitive, le versement de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens ;

6°/ de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Le requérant soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est affectée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est affectée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est privée de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision portant fixation du pays de renvoi :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est privée de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la durée de deux années est disproportionnée ;

- elle est privée de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est affectée d'erreur d'appréciation ;

- elle est privée de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision portant refus de délai de départ volontaire ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le préfet d'Indre-et-Loire conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier :

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendues au cours de l'audience :

- le rapport de M. Guével, président-rapporteur ;

- les observations de Me Pasquire substituant Me Gentilhomme, avocat, pour M. A, absent de l'audience, qui confirme les conclusions de sa requête par les mêmes moyens ;

Le préfet d'Indre-et-Loire n'était ni présent ni représenté.

L'instruction a été clôturée après que les parties ont formulé leurs observations.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain né le 24 avril 2000, assigné à résidence, demande au tribunal d'annuler, d'une part, l'arrêté du 11 juin 2024 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans et a fixé le Maroc comme pays de destination, et, d'autre part, l'arrêté du 11 juin 2024 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire l'a assigné à résidence pendant une durée de 45 jours et l'a mis en demeure de justifier de ses diligences pour regagner son pays d'origine.

Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. /(). ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce et à l'urgence à statuer sur la requête de M. A, il y a lieu de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne les moyens communs :

4. Les arrêtés du 11 juin 2024 sont signés de M. Xavier Luquet, secrétaire général de la préfecture, qui a reçu délégation par arrêté du 4 mars 2024 du préfet d'Indre-et-Loire, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture, à l'effet de signer notamment tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département d'Indre-et-Loire, à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions distinctes contenues dans les arrêtés contestés. Par suite, le moyen d'incompétence manque en fait et doit être écarté.

5. Ces arrêtés comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement au sens des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Ils sont suffisamment motivés même s'ils ne reprennent pas l'ensemble des éléments dont M. A entend se prévaloir, en particulier quant à sa situation familiale et son intégration sociale. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

7. Le droit d'être entendu, qui relève des droits de la défense figurant au nombre des droits fondamentaux faisant partie intégrante de l'ordre juridique de l'Union européenne et consacrés par le paragraphe 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, dans le cas où la décision faisant obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du refus d'admission au séjour, le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la mesure d'éloignement, ni de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, dès lors qu'il a pu être entendu avant que n'intervienne la décision de refus d'admission au séjour et qu'en outre, il lui était loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. A, qui a fait l'objet de précédentes décisions d'obligation de quitter le territoire français, d'interdiction de retour sur le territoire français et d'assignation prises à son encontre le 15 septembre 2021 par le préfet de la Haute-Saône, a, lors de son audition de police le 11 juin 2024, été en mesure de formuler toutes observations utiles. Il doit ainsi être regardé comme parfaitement instruit de l'éventualité d'être éloigné à destination de son pays d'origine. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé de son droit à être entendu. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être écarté.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

10. Il ressort des pièces du dossier et des débats tenus à l'audience que si M. A soutient qu'il est entré en France avec son père alors qu'il était encore mineur et qu'il vit en concubinage avec une ressortissante bosniaque régulièrement installée sur le territoire français et enceinte de ses oeuvres, il n'établit pas, à la date des décisions attaquées, la réalité d'une vie commune mais est célibataire et sans charge de famille, ni domiciliation et ressources connues, et dispose d'attaches familiales et personnelles dans son pays d'origine, le Maroc, où résident son père et sa sœur. En outre, l'intéressé, qui a fait usage de plusieurs alias et se prévaut de l'absence de mention au casier judiciaire comme au fichier du traitement des antécédents judiciaires, ne conteste pas être défavorablement connu des services de police pour des faits de vol parfois accompagnés de violences, de dégradations et de trafic de stupéfiants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. Pour les motifs exposés au point précédent, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

12. Il ressort de l'arrêté du 11 juin 2024 du préfet d'Indre-et-Loire que, pour décider de ne pas accorder de délai de départ volontaire à M. A, obligé de quitter le territoire français, l'autorité préfectorale a estimé que le comportement de l'intéressé constitue une menace pour l'ordre public et qu'il existe un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dès lors que l'intéressé ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, a déclaré vouloir se soustraire à la mesure d'éloignement ci-dessus et ne présente pas davantage de garanties de représentation en l'absence de domiciliation fixe et de document d'identité et de voyage. Pour ces motifs, la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. A n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

13. En l'absence d'illégalité établie de la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision portant refus de délai de départ volontaire n'est pas illégale par voie de conséquence. Par suite, l'exception d'illégalité doit être écartée.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

14. Pour les motifs exposés au point 10 le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit en tout état de cause être écarté.

15. En l'absence d'illégalité établie de la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision fixant le pays de renvoi n'est pas illégale par voie de conséquence. Par suite, l'exception d'illégalité doit être écartée.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. Pour les motifs exposés aux points 10 et 12 la décision portant interdiction de retour de M. A sur le territoire français pendant une durée de deux ans n'est affectée d'erreur d'appréciation ni dans son principe ni dans sa durée, ni davantage entachée d'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de l'intéressé.

17. En l'absence d'illégalité établie de la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas illégale par voie de conséquence. Par suite, l'exception d'illégalité doit être écartée.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté du 11 juin 2024 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans et a fixé le Maroc comme pays de destination doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté d'assignation à résidence :

19. Dès lors que M. A est sous le coup d'une décision portant obligation de quitter le territoire français prise le 11 juin 2024 par le préfet d'Indre-et-Loire et que, comme il est dit au point 12, il ne présente pas de garanties de représentation, ce préfet a pu légalement décider d'assigner à résidence l'intéressé.

20. En l'absence d'illégalité établie de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de la décision supprimant tout délai de départ volontaire, la décision portant assignation à résidence n'est pas illégale par voie de conséquence. Par suite, l'exception d'illégalité doit être écartée.

21. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté du 11 juin 2024 par lequel le préfet d'Indre-et-Loire l'a assigné à résidence pendant une durée de 45 jours et l'a mis en demeure de justifier de ses diligences pour regagner son pays d'origine doivent être rejetées.

22. Il résulte de tout ce qui précède que l'ensemble des conclusions en annulation présentées par M. A doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet d'Indre-et-Loire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2024.

Le président-rapporteur,

Benoist GUÉVELLe greffier,

Sébastien BIRCKEL

La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.