Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402537

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402537
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d'Orléans annule la décision du préfet d'Indre-et-Loire du 15 janvier 2024 refusant à Mme B l'admission au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle. Le tribunal juge que le préfet a commis une erreur de droit en se fondant sur l'article L. 316-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui concerne les autorisations provisoires de séjour, alors que les conditions d'admission au parcours sont régies par les articles L. 121-9, R. 121-12-9 et R. 121-12-10 du code de l'action sociale et des familles, lesquels n'exigent pas l'absence de menace pour l'ordre public. Le tribunal enjoint au préfet d'admettre Mme B au parcours dans un délai d'un mois et met à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 juin 2024, Mme A B, représentée par Me Rouillé-Mirza, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du préfet d'Indre-et-Loire en date du 15 janvier 2024 refusant son admission au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion professionnelle ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Indre-et-Loire de l'admettre au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion professionnelle ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le préfet qui a refusé le bénéfice du parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle au seul motif que : " il apparait, d'après les éléments dont nous disposons, que l'absence de menace pour l'ordre public, condition fixée par l'article L. 316-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour bénéficier de l'autorisation provisoire de séjour, n'est pas satisfaite " n'a pas donné de précision sur la menace à l'ordre public qu'elle représenterait ;

- il a commis une erreur de droit car il ne ressort pas des dispositions des articles L. 121-9, R. 121-12-9 et R. 121-12-10 du code de l'action sociale et des familles que l'absence de menace à l'ordre public serait une condition pour intégrer un tel dispositif ;

- elle n'a fait l'objet que d'une condamnation unique, à trois mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de violence sur personne dépositaire de l'autorité publique sans incapacité, et violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, et ce alors qu'elle était victime de violences domestiques et présente des troubles cognitifs et psychiatriques expliquant son comportement, et qu'il s'agit de violences sans incapacité, avec des conséquences par conséquent moindre pour les victimes, l'intéressé n'ayant pas été blessé et n'ayant sollicité que la somme de 1 euro symbolique en réparation de son préjudice moral ; compte tenu tant du quantum que de l'ancienneté de la peine prononcée, pour un fait isolé, cette condamnation n'est pas suffisante pour la faire regarder comme constitutive d'une menace pour l'ordre public ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles car elle démontre satisfaire aux conditions, notamment en ce qui concerne la réalité de son engagement à sortir de la prostitution et parce qu'elle est en situation de grande précarité et présente une vulnérabilité exceptionnelle qui justifie le besoin d'intégrer un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle.

Le préfet d'Indre-et-Loire auquel la requête a été transmise n'a pas produit d'observations.

Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 24 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lefebvre-Soppelsa ;

- et les conclusions de M. Joos, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante marocaine née le 11 septembre 1981, entrée en France le 3 mai 2018, a alterné depuis 2019 entre des périodes à la rue et d'autres en hébergement par des hommes en échange d'actes sexuels. Le 16 octobre 2023, elle a sollicité son entrée dans un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle (" PSP "). Par une décision en date du 15 janvier 2024, dont elle demande l'annulation, le préfet d'Indre-et-Loire a refusé son admission à ce parcours au motif que " l'absence de menace pour l'ordre public, condition fixée par l'article L. 316-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour bénéficier de l'autorisation provisoire de séjour, n'est pas satisfaite ".

Sur les conclusions aux fins d'admission au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion professionnelle :

2. Aux termes de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles : " I. - Dans chaque département, l'Etat assure la protection des personnes victimes de la prostitution, du proxénétisme ou de la traite des êtres humains et leur fournit l'assistance dont elles ont besoin, notamment en leur procurant un placement dans un des établissements mentionnés à l'article L. 345-1. Une instance chargée d'organiser et de coordonner l'action en faveur des victimes de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains est créée dans chaque département. Elle met en œuvre le présent article. Elle est présidée par le représentant de l'Etat dans le département. Elle est composée de représentants de l'Etat, notamment des services de police et de gendarmerie, de représentants des collectivités territoriales, d'un magistrat, de professionnels de santé et de représentants d'associations. II. - Un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est proposé à toute personne victime de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle. Il est défini en fonction de l'évaluation de ses besoins sanitaires, professionnels et sociaux, afin de lui permettre d'accéder à des alternatives à la prostitution. Il est élaboré et mis en œuvre, en accord avec la personne accompagnée, par une association mentionnée à l'avant-dernier alinéa du présent II. L'engagement de la personne dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est autorisé par le représentant de l'Etat dans le département, après avis de l'instance mentionnée au second alinéa du I et de l'association mentionnée au premier alinéa du présent II. ". L'article R. 121-12-9 du même code dispose : " Les situations individuelles des personnes qui présentent une demande d'engagement dans un parcours de sortie de la prostitution ou qui en demandent le renouvellement font l'objet d'une instruction par l'association agréée. Celle-ci présente les engagements de la personne concernée, les actions prévues dans le cadre du projet d'insertion sociale et professionnelle, leur durée, les résultats attendus ou réalisés et émet un avis sur sa situation. La commission rend un avis sur la mise en place et le renouvellement des parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle qui lui sont soumis. ". Enfin, aux termes de l'article R. 121-12-10 de ce même code : " Après avis de la commission, le préfet de département autorise ou refuse d'autoriser l'engagement de la personne dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle ou son renouvellement. Il lui notifie sa décision, ainsi qu'à l'association en charge de l'instruction de la demande. ".

3. Il résulte de ces dispositions que le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est destiné à offrir aux victimes de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle les moyens de rompre avec leur activité et de s'engager dans un processus de réinsertion sociale et professionnelle structuré. Il vise ainsi à proposer un accompagnement global de la personne en fonction de ses besoins en matière de logement, d'hébergement, d'accès aux soins, d'action d'insertion sociale et professionnelle en s'appuyant sur des actions de droit commun, la personne engagée dans ce parcours pouvant par ailleurs bénéficier de droits spécifiques concernant la délivrance d'autorisation provisoire de séjour et une aide financière à l'insertion sociale et professionnelle, sous réserve que les conditions prévues soient satisfaites.

4. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant l'autorisation d'engagement d'une personne dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner la situation de l'intéressé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler, s'il y a lieu, cette décision en accueillant lui-même la demande de l'intéressé s'il apparaît, à la date à laquelle il statue, qu'un défaut d'autorisation d'engagement conduirait à une méconnaissance des dispositions du code de l'action sociale et des familles relatives à la protection des personnes victimes de la prostitution, du proxénétisme ou de la traite des êtres humains et en renvoyant l'intéressé devant l'administration afin qu'elle précise les modalités de ce parcours.

5. Il résulte de l'instruction, notamment des engagements avancés par Mme B dans le cadre de sa demande et des éléments rapportés par le mouvement du Nid qui l'accompagne, que la requérante, à laquelle il a été reconnu un taux d'incapacité supérieur ou égal à 50% et inférieur à 80%, ainsi que la qualité de travailleur handicapé (RQTH), est en situation de grande précarité sur le plan social et présente une grande vulnérabilité psychique. Ainsi elle n'est pas dans la situation d'insertion sociale et professionnelle que le parcours de sortie de la prostitution entend garantir aux victimes de la prostitution, l'admission à un tel parcours n'étant au demeurant pas soumise à une condition d'absence de menace pour l'ordre public. Elle doit en conséquence être regardée comme nécessitant le bénéfice de ce parcours. Dans ces conditions, il y a lieu d'annuler la décision attaquée, d'admettre Mme B au parcours de sortie de la prostitution et de la renvoyer devant l'administration afin qu'elle précise dans un délai de deux mois les modalités de ce parcours.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Rouillé-Mirza, de la somme de 1 200 euros, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet d'Indre-et-Loire en date du 15 janvier 2024 refusant l'admission de Mme A B au parcours de sortie de la prostitution et d'insertion professionnelle est annulée.

Article 2 : Mme A B est admise à bénéficier d'un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle.

Article 3 : Mme A B est renvoyée devant l'administration afin que soient précisées les modalités de ce parcours dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Rouillé-Mirza une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet d'Indre-et-Loire, et à Me Rouillé-Mirza.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Keiflin, première conseillère,

M. Garros, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.

La présidente-rapporteure,

Anne LEFEBVRE-SOPPELSA

L'assesseure la plus ancienne,

Laura KEIFLIN La greffière,

Sarah LEROY

La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.