Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402814

lundi 22 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402814
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAGIRDAG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juillet 2024 à 12h21et un mémoire enregistré le 19 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Agirdag, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 juin 2024 notifié le 3 juillet 2024 à 15h10 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " ou " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'erreurs d'appréciation au regard de l'article 3 de la convention franco-tunisienne : il a bien un contrat de travail visé par la PMOE ; on ne lui a pas mentionné qu'il devait consulter pour qu'il respecte la condition mentionnée à l'article 3 de la convention franco-tunisienne alors que l'instruction de son dossier a duré près de trois ans ; la condition doit être regardée comme remplie dès lors qu'il a consulté le médecin du travail ;

- le préfet aurait dû faire usage de son pouvoir discrétionnaire d'appréciation quant à la délivrance d'une carte salarié au titre de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation : il entre dans les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la commission du titre de séjour aurait dû être consultée dès lors qu'il réside en France depuis 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les pièces du dossier desquelles il ressort que M. A a été assigné à résidence par une décision du 3 juillet 2024 notifiée le même jour ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article L. 776-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né le 6 avril 1978, est entré sur le territoire français pour la dernière fois en octobre 2021 selon ses déclarations. M. A bénéficie d'un titre de séjour délivré par les autorités italiennes. M. A a présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour en février 2021. Par l'arrêté attaqué du 20 juin 2024, le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par une décision du 3 juillet 2024 notifiée le même jour, M. A a été assigné à résidence dans le département d'Eure-et-Loir.

Sur l'étendue du litige :

2. Il résulte des dispositions des articles L. 614-1, L. 614-3 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article R. 776-17 du code de justice administrative dans leur version applicable, qu'en cas d'assignation à résidence du requérant, il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant le délai de départ volontaire et fixant le pays de destination. Toutefois, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision relative au séjour.

3. Les conclusions de la requête de M. A aux fins d'annulation de l'arrêté du préfet d'Eure-et-Loir en date du 20 juin 2024 en tant qu'il porte refus de délivrance d'un titre de séjour doivent être renvoyées devant une formation collégiale du tribunal, ainsi que les conclusions aux fins d'injonction afférentes à cette décision et les conclusions relatives aux frais d'instance.

Sur le surplus des conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

S'agissant de l'exception d'illégalité du refus de titre de séjour :

4. Pour demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire prise à son encontre, M. A peut être regardé comme soulevant par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour.

5. Aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable portant la mention " salarié " () ". L'article 11 de cet accord précise que : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". En outre, l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Enfin, aux termes de l'article L. 5221-1 du code du travail : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : / 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; / 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail ".

6. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que, l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoyant la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord. Il en va différemment du ressortissant tunisien qui demande son admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale sur le fondement des dispositions de cet article L. 435-1, s'agissant d'un point non traité par l'accord. Le préfet peut, en tout état de cause, toujours faire usage de son pouvoir discrétionnaire d'appréciation lorsque l'intéressé ne remplit pas les conditions requises par cet accord.

7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que contrairement à ce que soutient le préfet dans l'arrêté attaqué, la demande d'autorisation de travail présentée pour M. A par la société Logiflex a reçu un avis favorable rendu par le service de la main d'œuvre étrangère. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait effectué le contrôle médical mentionné par l'article 3 de l'accord franco-tunisien, M. A ne pouvant utilement se prévaloir de la mention, sur la déclaration préalable Urssaf, de l'enregistrement de formalités exercées auprès de la médecine du travail, ces dernières ne constituant pas le contrôle médical préalable mentionné par l'accord franco-tunisien. Pour ce seul motif, et alors au demeurant qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait bénéficié d'un visa de long séjour, le préfet pouvait opposer au requérant, sans entacher sa décision d'erreur d'appréciation, la circonstance qu'il ne remplissait pas les conditions pour bénéficier d'un titre de séjour salarié sur le fondement de l'article 3 de l'accord précité.

8. En deuxième lieu, au soutien de son moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui accorder un titre de séjour dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire de régularisation, M. A se prévaut de ce qu'il travaille depuis le mois de décembre 2017, qu'il bénéficie d'une carte vitale depuis 2015 et justifie de trois contrats à durée indéterminée successifs et démontre une insertion professionnelle de presque sept années. Toutefois, ni l'activité salariée du requérant, ni l'ancienneté de sa présence sur le territoire français ne sont de nature à caractériser des motifs exceptionnels justifiant son admission au séjour par la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " quand bien même le service de la main d'œuvre des étrangers a rendu un avis favorable à la demande d'autorisation de travail formulée par la société Logiflex. Dès lors, le moyen tiré de ce que le préfet d'Eure-et-Loir aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation en ne lui délivrant pas un titre de séjour en qualité de salarié dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire de régularisation doit être écarté.

9. En troisième lieu, un ressortissant tunisien peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'appui d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale. Il ressort toutefois des pièces du dossier, que M. A est célibataire et sans charge de famille sur le territoire français. L'intensité et la stabilité des relations personnelles du requérant en France ressort par ailleurs insuffisamment des pièces du dossier. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9 M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision portant refus de titre de séjour méconnaîtrait son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

11. En dernier lieu, les justificatifs produits ne permettant pas d'établir une résidence habituelle en France du requérant depuis 10 années, le moyen tiré de ce que la commission du titre de séjour aurait dû être saisi doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français excipée de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête, visées au point 2, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de M. A dirigées contre la décision de refus de titre de séjour contenue dans l'arrêté du préfet d'Eure-et-Loir en date du 20 juin 2024, ainsi que les conclusions accessoires à fin d'injonction qui s'y rattachent et les conclusions relatives aux frais de justice, sont renvoyées devant la formation collégiale de ce tribunal.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet d'Eure-et-Loir et à Me Agirdag.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juillet 2024.

La magistrate désignée,

Armelle C

La greffière,

Florence PINGUET

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.