Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402893
mercredi 18 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2402893 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | URGENCES -JUGE UNIQUE |
| Avocat requérant | SELARL ALCIAT JURIS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 12 juillet et 4 septembre 2024, Mme C A veuve F, représentée par la Selarl Alciat-Juris, demande au tribunal :
1) d'annuler l'arrêté du 11 juin 2024 du préfet du Cher rejetant sa demande d'admission au séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, fixant la Turquie comme pays de destination de sa reconduite et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;
2) d'enjoindre au préfet du Cher de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et de mettre en œuvre sans délai la procédure d'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
3) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le refus de séjour a été pris sur un avis du collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration irrégulier et une consultation irrégulière de la commission du titre de séjour, méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;
- l'obligation de quitter le territoire doit être annulée en conséquence de l'annulation du refus de séjour ;
- les décisions fixant le délai de départ volontaire et le pays de renvoi doivent être annulées en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire ;
- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire, n'est pas motivée et n'a pas fait l'objet d'un examen de sa situation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2024, le préfet du Cher conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens de la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Delandre, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A veuve F, ressortissante turque née le 15 avril 1969, a déclaré être entrée en France le 10 septembre 2010 sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision du
5 octobre 2011 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides puis le 8 février 2012 par la cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 19 décembre 2012, le préfet du Cher a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours à destination de son pays d'origine. Par un jugement n° 1300205 du 11 avril 2013, le tribunal administratif d'Orléans a rejeté sa requête tendant à l'annulation de cet arrêté. Ce jugement a été confirmé par un arrêt n° 13NT01404 du 10 janvier 2014 de la cour administrative d'appel de Nantes. La requérante s'est mariée le 28 janvier 2013 avec M. D F, ressortissant turc admis au statut de réfugié. Elle a bénéficié de cartes de séjour annuelles à compter du 4 mars 2016 jusqu'au 3 novembre 2022. Le 25 janvier 2023, elle a sollicité la délivrance d'une carte de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Après avis défavorable de la commission du titre de séjour et avis du collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration, le préfet du Cher, par l'arrêté attaqué du 11 juin 2024, a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours à destination de la Turquie et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.
Sur le refus de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ". Aux termes de l'article R. 425-11 de ce code : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ". En vertu de l'article R. 425-12 du même code : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du même article. Le médecin de l'office peut solliciter, le cas échéant, le médecin qui suit habituellement le demandeur ou le médecin praticien hospitalier. Il en informe le demandeur. Il peut également convoquer le demandeur pour l'examiner et faire procéder aux examens estimés nécessaires. Le demandeur présente au service médical de l'office les documents justifiant de son identité. A défaut de réponse dans le délai de quinze jours, ou si le demandeur ne se présente pas à la convocation qui lui a été fixée, ou s'il n'a pas présenté les documents justifiant de son identité le médecin de l'office établit son rapport au vu des éléments dont il dispose et y indique que le demandeur n'a pas répondu à sa convocation ou n'a pas justifié de son identité. Il transmet son rapport médical au collège de médecins. Sous couvert du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le service médical de l'office informe le préfet qu'il a transmis au collège de médecins le rapport médical. En cas de défaut de présentation de l'étranger lorsqu'il a été convoqué par le médecin de l'office ou de production des examens complémentaires demandés dans les conditions prévues au premier alinéa, il en informe également le préfet. Dans ce cas le récépissé de demande de première délivrance d'un titre de séjour prévu à l'article R. 431-12 n'est pas délivré. Lorsque l'étranger dépose une demande de renouvellement de titre de séjour, le récépissé est délivré dès la réception, par le service médical de l'office, du certificat médical mentionné au premier alinéa. Le collège peut demander au médecin qui suit habituellement le demandeur, au médecin praticien hospitalier ou au médecin qui a rédigé le rapport de lui communiquer, dans un délai de quinze jours, tout complément d'information. Le demandeur en est simultanément informé. Le collège de médecins peut entendre et, le cas échéant, examiner le demandeur et faire procéder aux examens estimés nécessaires. Le demandeur présente au service médical de l'office les documents justifiant de son identité. Il peut être assisté d'un interprète et d'un médecin. Lorsque l'étranger est mineur, il est accompagné de son représentant légal. () ". Enfin, en vertu de l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016, le collège de médecins du service médical de l'OFII désigné afin d'émettre un avis doit préciser : " a) si l'état de santé de l'étranger nécessite ou non une prise en charge médicale ; b) si le défaut de cette prise en charge peut ou non entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé ; c) si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont le ressortissant étranger est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ; d) la durée prévisible du traitement. Dans le cas où le ressortissant étranger pourrait bénéficier effectivement d'un traitement approprié, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, le collège indique, au vu des éléments du dossier du demandeur, si l'état de santé de ce dernier lui permet de voyager sans risque vers ce pays. / Cet avis mentionne les éléments de procédure. Le collège peut délibérer au moyen d'une conférence téléphonique ou audiovisuelle. L'avis émis à l'issue de la délibération est signé par chacun des trois médecins membres du collège. ".
3. D'une part, la requérante soutient qu'il n'est pas démontré que le collège de médecins était composé de trois médecins, que son avis a été précédé d'un rapport médical établi par un médecin instructeur de l'office français de l'immigration et de l'intégration, qu'il a été rendu à l'issue d'une délibération collégiale et que le médecin ayant rédigé le rapport n'a pas siégé au sein du collège. Toutefois, le préfet du Cher produit l'avis du collège des médecins en date du 1er juin 2023 qui mentionne le nom du médecin rapporteur ainsi que les noms des trois médecins formant le collège qui ont rendu l'avis, lequel ne comprend pas le médecin rapporteur, ainsi que le " bordereau de transmission " mentionnant que le rapport médical a été établi le 30 avril 2023 par le docteur H K et que le rapport de ce médecin a été transmis au collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration le 2 mai 2023 lequel a rendu son avis le 1er juin 2023 après en avoir délibéré ainsi que le mentionne l'avis. Au demeurant, les médecins signataires de l'avis ne sont pas tenus, pour répondre aux questions posées, de procéder à des échanges entre eux, l'avis résultant de la réponse apportée par chacun à des questions auxquelles la réponse ne peut être qu'affirmative ou négative et, par suite, la circonstance que, dans certains cas, ces réponses n'aient pas fait l'objet de tels échanges, oraux ou écrits, est sans incidence sur la légalité de la décision prise par le préfet au vu de cet avis. Aucun élément du dossier ne permet d'établir que le docteur K aurait participé à la délibération du collège de médecins. En outre, les docteurs José-Hector Aranda Grau, Laurent Ruggieri et Nadine Jedreski, qui composaient le collège de médecins, ont été régulièrement désignés par la décision du 11 janvier 2024 du directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration modifiant la décision du 17 janvier 2017, régulièrement publiée sur le site internet de l'office, portant désignation au collège de médecins à compétence nationale de l'office français de l'immigration et de l'intégration. Il s'ensuit que l'avis a été émis dans le respect des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'arrêté du 27 décembre 2016, notamment dans le respect de la règle selon laquelle le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. Par suite, le moyen de la requérante tiré de l'irrégularité de la procédure suivie devant le collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration ne peut être accueilli.
4. D'autre part, Il ressort de l'avis du collège de médecins du 1er juin 2023 que l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont elle est originaire, elle peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et que son état de santé peut lui permettre de voyager sans risque vers le pays d'origine. Si la requérante soutient qu'elle est atteinte de lombosciatalgies arthrosiques et qu'elle ne peut bénéficier d'un traitement approprié à son état de santé en Turquie compte tenu des caractéristiques du système de santé de ce pays et qu'elle ne peut voyager sans risque compte tenu de l'incompatibilité entre sa pathologie et les transports dont l'utilisation prolongée lui cause d'intenses douleurs, elle ne produit aucun élément à l'appui de ses allégations de nature à remettre en cause l'avis du collège des médecins et la décision du préfet. Par suite, elle ne peut prétendre à la délivrance d'une carte de séjour temporaire sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 432-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La commission du titre de séjour est composée :
1° D'un maire ou de son suppléant désignés par le président de l'association des maires du département ou, lorsqu'il y a plusieurs associations de maires dans le département, par le préfet en concertation avec celles-ci et, à Paris, du maire, d'un maire d'arrondissement ou d'un conseiller d'arrondissement ou de leur suppléant désigné par le Conseil de Paris ;
2° De deux personnalités qualifiées désignées par le préfet ou, à Paris, par le préfet de police.
Le président de la commission du titre de séjour est désigné, parmi ses membres, par le préfet ou, à Paris, par le préfet de police. () ". Aux termes de l'article R. 432-6 du même code :
" Le préfet ou, à Paris, le préfet de police met en place la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 par un arrêté : 1° Constatant la désignation des élus locaux mentionnés au
1° du même article ; 2° Désignant les personnalités qualifiées mentionnées au 2° du même article ; 3° Désignant le président de la commission. ".
6. La requérante soutient qu'il n'est pas établi que la commission du titre de séjour était composée d'un maire ou de son suppléant et de deux personnalités qualifiées et que les membres qui l'ont composée ont été préalablement désignées par un arrêté du préfet du Cher. Toutefois, le préfet du Cher produit l'avis du 5 octobre 2023 de la commission du titre de séjour se prononçant sur sa demande duquel il ressort que la commission était composée de M. Emmanuel Joos, magistrat du tribunal administratif d'Orléans, président, de M. B E, maire de Lugny Champagne, de Mme J G, de la direction départementale de la sécurité publique, et de Mme I L, de la direction départementale de l'emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations. Le préfet produit également son arrêté
n° 2022-0386 du 25 avril 2022 désignant M. Emmanuel Joos, premier conseiller au tribunal administratif d'Orléans comme président de la commission du titre de séjour, son arrêté
n° 2022-0606 du 30 mai 2022 désignant Mme J G, gardien de la paix, au titre des personnalités qualifiées en matière de sécurité publique et son arrêté n° 2021-0097 du 5 février 2021 désignant M. B E, maire de Lugny Champagne, au titre des maires désignés par le président de l'association des maires du département du Cher, et Mme I L, inspectrice hors classe de l'action sanitaire et sociale à la direction de la cohésion sociale et de la protection des populations du Cher, au titre des personnalités qualifiées pour leur compétence en matière sociale. Ainsi, l'avis de la commission du titre de séjour a été rendu par une commission régulièrement constituée d'un président, d'un maire et de deux personnalités qualifiées désignés par arrêtés du préfet du Cher.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 432-14 du code de l'entré et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Devant la commission du titre de séjour, l'étranger fait valoir les motifs qu'il invoque à l'appui de sa demande d'octroi ou de renouvellement d'un titre de séjour. Un procès-verbal enregistrant ses explications est transmis au préfet avec l'avis motivé de la commission. L'avis de la commission est également communiqué à l'intéressé. ". Il résulte de ces dispositions que l'avis motivé de la commission doit être transmis à l'intéressé et au préfet avant que ce dernier ne statue sur la demande dont il a été saisi. Une telle communication constitue une garantie instituée au profit de l'étranger qui doit connaître le sens et les motifs de l'avis de la commission avant que le préfet ne prenne sa décision.
8. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.
9. La requérante soutient qu'il n'est pas établi que la commission du titre de séjour a émis un avis motivé à l'issue de la réunion du 5 octobre 2023 et que l'avis de la commission ne lui a pas été communiqué avant l'intervention de l'arrêté attaqué. Toutefois, il ressort de ses termes mêmes que l'avis de la commission du titre de séjour est motivé. Par ailleurs, si le préfet soutient que la requérante a été informée par un courrier recommandé du 7 janvier 2024, envoyé le 11 janvier suivant et reçu par l'intéressée le 16 janvier suivant, de l'avis de la commission, il ne produit pas cette lettre et l'accusé de réception postal. Par suite, le préfet n'établit pas que la requérante a reçu l'avis de la commission du titre de séjour préalablement à l'intervention de l'arrêté attaqué. Cependant, ce défaut de communication à l'intéressée, dans les conditions prévues ci-dessus de l'avis motivé de la commission du titre de séjour, n'a pas été de nature à la priver d'une garantie dès lors qu'elle ne produit aucun document ou élément qu'elle entendait produire, postérieurement à l'avis, et de nature à justifier la délivrance d'un titre de séjour. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision portant refus de titre de séjour a été prise au terme d'une procédure irrégulière.
10. Enfin, la requérante soutient que le refus de séjour est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation en faisant valoir qu'elle a vécu en France de façon continue depuis plus de treize ans, qu'elle dispose de liens anciens et stables en France, qu'elle s'est parfaitement intégrée à la société et y a développé de nombreuses attaches familiales, professionnelles et personnelles, que ses deux frères, sa sœur, ses neveux et nièces résident en France, qu'elle s'est mariée le 28 janvier 2013 avec un compatriote avant que le couple ne se sépare, qu'elle a toujours conservé de bons rapports avec son époux avant qu'il ne décède le 30 avril 2023, qu'elle a longtemps travaillé dans le milieu de la restauration en tant que salariée puis a créé la société Diyar, qui avait pour objet la restauration rapide à consommer sur place ou à emporter, au sein de laquelle elle a travaillé en tant qu'employée polyvalente jusqu'à ce qu'elle soit contrainte d'arrêter en raison de sa pathologie. Toutefois, si elle est entrée en France depuis plus de dix ans, en septembre 2010, la requérante est veuve et sans enfant à charge en France. Elle n'exerce plus d'activité professionnelle en France. Elle ne justifie pas de relations intenses et stables avec ses deux frères, sa sœur, ses neveux et nièces résidant en France et n'est pas dépourvue de liens familiaux en Turquie, pays dans lequel résident ses parents et quatre de ses sœurs auxquels elle rend visite régulièrement. Si elle soutient qu'elle ne s'est pas rendue en Turquie depuis 2022 en raison de son état de santé, il ressort de l'avis du collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration qu'elle peut voyager sans risques vers son pays d'origine. Par ailleurs, la commission du titre de séjour a constaté que malgré l'ancienneté de son séjour sur le territoire français, elle éprouvait de très importantes difficultés à s'exprimer en langue française. Dans ces conditions et alors même que la requérante a résidé en France pendant plus de dix ans et qu'elle perçoit l'allocation pour adultes handicapés, le refus de séjour attaquée n'est pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de la requérante.
Sur les décisions d'obligation de quitter le territoire, fixant le délai de départ volontaire et le pays de destination :
11. D'une part, il ressort de ce qui précède que le refus de séjour n'est pas entaché d'illégalité. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'obligation de quitter le territoire est privée de base légale et à en demander l'annulation.
12. D'autre part, ainsi qu'il vient d'être dit, l'obligation de quitter le territoire n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que les décisions fixant le délai de départ volontaire et le pays de destination doivent être annulées par voie de conséquence.
Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
14. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.
15. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
16. En l'espèce, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français rappelle les termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise qu'en l'espèce, une interdiction de retour sur le territoire français, pour une durée de cinq ans, sera appliquée. Cette décision ne mentionne pas les éléments de fait qui justifient, compte tenu de la situation de la requérante et au regard des quatre critères rappelés ci-dessus, qu'une interdiction de retour, d'ailleurs fixée à trois ans par l'article 3 de l'arrêté, soit prononcée à l'encontre de l'intéressée. Ainsi, la décision d'interdiction de retour sur le territoire attaquée ne peut être regardée comme comportant l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement permettant à la requérante d'en connaître les motifs à sa seule lecture. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision, la requérante est fondée à en demander l'annulation.
17. Il résulte de ce qui précède que Mme A veuve F est seulement fondée à demander l'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français prise par le préfet du Cher.
Sur les conclusions en injonction :
18. Le présent jugement, qui annule seulement la décision d'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de la requérante, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions en injonction de la requérante ne peuvent être accueillies.
Sur les frais du litige :
19. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que demande la requérante au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision d'interdiction de retour sur le territoire français du 11 juin 2024 du préfet du Cher prise à l'encontre de Mme A veuve F est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A veuve F est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A épouse F et au préfet du Cher.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 septembre 2024.
Le magistrat désigné,
Jean-Michel DELANDRE
La greffière,
Florence PINGUET-COMMEREUCLa République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.