Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2403110

mercredi 16 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2403110
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES -JUGE UNIQUE
Avocat requérantRALITERA

Résumé IA

Le Tribunal administratif d'Orléans a rejeté la requête de M. D, ressortissant malgache, qui contestait un arrêté du préfet des Yvelines du 4 juillet 2024 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant Madagascar comme pays de destination et lui interdisant le retour pour un an. Le juge unique, statuant en urgence, a écarté le moyen d'incompétence du signataire, estimant que la délégation de signature au directeur des migrations était régulièrement publiée. Il a également jugé que la décision était suffisamment motivée au regard des articles L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue confirme la légalité de l'arrêté préfectoral.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance en date du 24 juillet 2024, la présidente du tribunal administratif de Versailles transmet au tribunal administratif d'Orléans la requête présentée par M. A E D en application des articles R. 351-3 et R. 312-8 du code de justice administrative.

Par une requête, enregistrée le 6 juillet 2024 au greffe du tribunal administratif de Versailles, M. D, représenté par Me Annick Ralitera, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2024 du préfet des Yvelines l'obligeant à quitter sans délai le territoire français, fixant Madagascar comme pays de destination de sa reconduite et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2) d'enjoindre au préfet de sa résidence de lui accorder un rendez-vous pour le dépôt de sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un titre de séjour avec autorisation de travail dans le délai d'une semaine suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 80 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation administrative dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 80 euros par jour de retard et de lui délivrer un récépissé autorisant le séjour et le travail et d'ordonner l'effacement du signalement dans le fichier européen de non-admission ;

3) de mettre à la charge de l'Etat, au profit de son avocat, la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire a été prise par une autorité incompétente, n'est pas motivée, n'a pas fait l'objet d'un examen sérieux de sa situation personnelle et familiale, méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et qu'elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi a été prise par une autorité incompétente, n'est pas motivée et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français a été prise par une autorité incompétente, n'est pas motivée, n'a pas fait l'objet d'un examen sérieux et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens du requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Delandre, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant malgache né le 14 février 1979, a déclaré être entré en France en septembre 2023, accompagné de son épouse et de ses deux enfants mineurs, sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Par l'arrêté attaqué du 4 juillet 2024, le préfet des Yvelines l'a obligé à quitter sans délai le territoire français à destination de Madagascar et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. B C, directeur des migrations de la préfecture des Yvelines. Selon l'article 1er de l'arrêté n° 78-2024-06-17-00002 du 17 juin 2024, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture

n° 78-2024-210 et mis en ligne sur le site de la préfecture, le préfet des Yvelines a donné délégation à M. B C, directeur des migrations, à l'effet de signer en toutes matières relevant de ses attributions tous arrêtés, décisions relevant des attributions du ministère de l'intérieur à l'exception de certains actes qui ne sont pas au nombre de ceux inclus dans l'arrêté attaqué. Cette délégation de signature n'est pas générale et mentionne le nom du délégataire. Dès lors que l'arrêté du 17 juin 2024, qui constitue un acte réglementaire, a été régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Yvelines, l'administration n'a pas à produire cet arrêté que le tribunal n'a pas davantage l'obligation de communiquer au requérant. Par ailleurs, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose que la décision attaquée mentionne la délégation de signature. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'obligation de quitter le territoire attaquée doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction : " La décision portant obligation de quitter le territoire est motivée. ".

4. En l'espèce, l'arrêté attaqué du 4 juillet 2024 vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la convention de Schengen, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le code des relations entre le public et l'administration et mentionne les éléments de fait propres à la situation du requérant, notamment relatifs à sa situation familiale, à raison desquels le préfet l'a obligé à quitter le territoire français à destination de son pays d'origine. Cette motivation n'est pas stéréotypée. Ainsi, l'obligation de quitter le territoire est suffisamment motivée au regard de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment des termes de l'arrêté attaqué, que le préfet des Yvelines n'aurait pas procédé à un examen sérieux et complet de la situation familiale et personnelle du requérant.

6. En quatrième lieu, si le requérant soutient qu'il peut prétendre à l'admission au séjour en qualité de salarié sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ne justifie pas avoir présenté, avant l'intervention de l'arrêté attaqué, une demande de titre de séjour sur le fondement de ces dispositions. Par suite, son moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut être accueilli.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. Le requérant se prévaut de ces stipulations en faisant valoir qu'il a une vie privée et familiale intense avec son épouse et ses deux enfants mineurs, qu'ils résident à Ecrones (Eure-et-Loir), que ses enfants sont scolarisés et qu'il ne menace pas l'ordre public. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il est entré très récemment et irrégulièrement sur le territoire français, en septembre 2023, et qu'il s'est maintenu sur ce territoire sans chercher à régulariser sa situation administrative. Par ailleurs, il n'établit pas avoir des liens familiaux ou amicaux intenses, stables et anciens sur le territoire français et ne pas avoir de tels liens dans son pays d'origine. Il ne peut utilement se prévaloir de la situation dans son pays de destination, Madagascar, à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire qui n'a pas pour objet de fixer ce pays de destination. Rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale, composée de lui-même, de son épouse, qui est en situation irrégulière sur le territoire, et de ses deux enfants mineurs, se reconstitue dans son pays d'origine. Il suit de là que, compte tenu du caractère très récent de son entrée sur le territoire français et des conditions de son séjour en France, l'obligation de quitter le territoire attaquée ne porte pas au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et, dès lors, ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, l'obligation de quitter le territoire n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

9. Enfin, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Le requérant soutient que l'obligation de quitter le territoire méconnaît ces stipulations en faisant valoir qu'il ne peut retourner à Madagascar. Toutefois, l'obligation de quitter le territoire n'a pas pour objet de fixer le pays de destination de l'étranger, lequel est déterminé par une décision distincte et, par suite, le moyen tiré de méconnaissance de ces stipulations en raison des risques encourus en cas de retour à Madagascar est, en tout état de cause, inopérant à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

10. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux développés aux points 2 et 5, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi a été prise par une autorité incompétente et n'a pas fait l'objet d'un examen sérieux de sa situation.

11. En deuxième lieu, l'arrêté rappelle la nationalité du requérant et mentionne que l'intéressé ne démontre pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme en cas de retour dans le pays dans lequel il établit être légalement admissible et que la décision qui lui est opposée ne contrevient pas aux dispositions des articles 3 et 8 de ladite convention. Par suite, la décision fixant le pays de renvoi est suffisamment motivée.

12. Enfin, le requérant soutient qu'il ne peut retourner dans son pays d'origine en raison des problèmes de persécutions et de traitements inhumains et dégradants qu'il a subis dans ce pays. Toutefois, il ne produit aucun élément ou document à l'appui de ses allégations de nature à établir la réalité de ses craintes. Par suite et alors même que l'intéressé ne constitue pas une menace pour l'ordre public, l'arrêté attaqué ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

14. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

15. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

16. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux développés aux points 2 et 5, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français a été prise par une autorité incompétente et n'a pas fait l'objet d'un examen sérieux de sa situation.

17. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué rappelle les termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que le requérant ne justifie d'aucune circonstance particulière et que compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce, la durée de l'interdiction de retour d'un an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au regard de sa vie privée et familiale. Par ailleurs, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que dès lors que le préfet estimait qu'il ne constituait pas une menace pour l'ordre public, il n'était pas tenu de le préciser expressément. Par suite, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est suffisamment motivée et satisfait aux prescriptions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

18. Enfin, le requérant soutient que le préfet a commis une erreur d'appréciation de sa situation en faisant valoir que l'interdiction de retour sur le territoire français ne lui permettra plus jamais d'obtenir un visa de séjour auprès du consulat, de revoir son épouse et ses enfants et de demander un titre de séjour. Toutefois, il ressort de ce qui a été dit au point 8 ci-dessus que le requérant est entré très récemment sur le territoire français, qu'il ne justifie pas de liens familiaux ou amicaux intenses, stables et anciens sur ce territoire, que rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale de l'intéressé se reconstitue dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'interdiction de retour est limitée à une durée d'un an. Par suite, le préfet des Yvelines n'a pas pris une mesure disproportionnée et entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

19. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, y compris, par voie de conséquence, ses conclusions en injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E D et au préfet des Yvelines.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Jean-Michel DELANDRE

La greffière,

Florence PINGUET-COMMEREUC

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.