Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2403233
vendredi 4 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2403233 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I°) Par une requête n° 2403233 et des pièces, enregistrées les 30 juillet, 1er août et 30 septembre 2024, M. B A, assigné à résidence, représenté par Me Avi Kassi, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 9 juillet 2024 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir lui a refusé le séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office ;
2°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de titre de séjour dans le même délai et de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;
3°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que :
- les décisions litigieuses :
* sont entachées d'un vice de procédure tiré du défaut de saisine de la commission du titre de séjour ;
* sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation tirée de la méconnaissance des articles L. 425-9 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
* sont entachées d'un défaut d'examen sérieux ;
* violent son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire est illégale par voie de conséquence de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- la décision fixant le pays de destination :
* est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
* méconnaît les articles 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er octobre 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.
II°) Par une requête n° 2404076, un mémoire et des pièces, enregistrées les 28 et 30 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Avi Kassi, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 septembre 2024 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir l'a assigné à résidence ;
2°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au préfet d'Eure-et-Loir de l'autoriser à se déplacer sur son lieu de travail à Paris et d'aménager l'heure de présentation à la gendarmerie afin de lui permettre de se rendre à son travail ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que la décision portant assignation à résidence :
* est entachée d'un vice de procédure en raison de ses conditions de notification ;
* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
* viole son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er octobre 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 776-1, L. 776-2 et R. 776-1 à R. 776-34, L. 777-2 et R. 777-2 à R. 777-2-5 du code de justice administrative dans leur rédaction antérieure au 15 juillet 2024.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga ;
- les observations de Me Avi Kassi, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que les requêtes par les mêmes moyens et soutient, en outre :
* l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur la situation personnelle de M. A à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
* l'illégalité par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision portant assignation à résidence ;
- et M. A qui indique souhaiter que sa demande de titre de séjour soit examinée en prenant en compte les documents qu'il a envoyés à la préfecture et qu'il travaille.
Le préfet d'Eure-et-Loir n'était ni présent ni représenté.
Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 15h57.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant ivoirien, né le 24 juillet 1973 à Gagnoa (République de Côte d'Ivoire), est entré en France le 26 septembre 2013 muni d'un passeport revêtu d'un visa de longue durée en qualité d'étudiant. Il a bénéficié de titres de séjour jusqu'au 2 octobre 2016 puis d'une attestation provisoire de séjour valable jusqu'en avril 2017 puis d'un titre de séjour en raison de son état de santé en 2021 renouvelé en 2022 dont il a demandé le renouvellement le 10 janvier 2023. Il a informé le préfet d'Eure-et-Loir en août 2023 de ce qu'il modifiait sa demande en vue de la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié. Par arrêté du 9 juillet 2024, le préfet d'Eure-et-Loir lui a refusé le séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en application des 1° et 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office. Par arrêté du 20 septembre 2024, la même autorité l'a assigné à résidence. M. A demande au tribunal d'annuler ces arrêtés du 9 juillet 2024 et du 20 septembre 2024.
Sur la jonction :
2. Les requêtes nos 2403233 et 2404076 présentent à juger à titre principal de la légalité d'une décision d'éloignement prise à l'encontre d'un ressortissant étranger et d'une mesure d'assignation à résidence de l'intéressé en vue de l'exécution de cette décision d'éloignement. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.
Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant refus de séjour :
3. M. A demande l'annulation de la décision par laquelle le préfet d'Eure-et-Loir lui a refusé le séjour, décision contenue dans le même arrêté que celui contenant la décision portant obligation de quitter le territoire français contestée et donc notifiée au même moment. Lorsqu'un ressortissant étranger fait l'objet d'un placement en rétention administrative, il appartient seulement au président du tribunal administratif ou au magistrat qu'il a désigné de se prononcer, en application de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, applicable au contentieux de la présente décision qui est antérieure au 15 juillet 2024, sur les conclusions tendant à l'annulation de cette décision d'assignation à résidence ainsi que sur celles dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination, refusant d'accorder un délai de départ volontaire et, le cas échéant, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français et non sur les conclusions dirigées contre la décision de refus de séjour dont la formation collégiale demeure saisie. Par suite, les conclusions de la requête de M. A présentées aux fins d'annulation de la décision, figurant à l'arrêté du 9 juillet 2024, par laquelle le préfet d'Eure-et-Loir lui a refusé le séjour, celles à fin d'injonction qui s'y rattachent ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être renvoyées devant une formation collégiale du tribunal.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; (). ".
5. Il ressort des pièces du dossier que le préfet d'Eure-et-Loir s'est référé expressément aux 1° et 3° de l'article L. 611-1 cités au point précédent pour fonder sa décision litigieuse. Si M. A fait effectivement l'objet d'un refus de séjour, le préfet justifie le motif tiré du 1° précité en raison de la circonstance que l'intéressé aurait quitté la France pour y revenir en 2019 démuni des documents exigés par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors que ce dernier produit le tampon d'entrée par un poste frontière Schengen en date du 25 septembre 2013 sans qu'il ne ressorte du dossier le moindre départ de la France et alors même que, en lui octroyant un titre de séjour postérieurement à 2019, l'autorité administrative ne peut plus opposer, en l'espèce, à l'intéressé son entrée irrégulière. Par ailleurs, il justifie sa résidence habituelle et en partie régulière depuis son arrivée sur le territoire. Il justifie également avoir informé les services de la préfecture par un courriel du 5 février 2024, que le préfet ne conteste pas avoir réceptionné, dans lequel il indiquait son changement de situation. Enfin, le préfet ne conteste également pas que le requérant est hébergé depuis août 2024, soit antérieurement à la décision en litige, chez sa fille à Clichy (Hauts-de-Seine), titulaire d'un titre de séjour en qualité d'étudiante en cours de renouvellement, afin de pouvoir, eu égard à son handicap, exercer ses fonctions au service de la scolarité de l'université de la Sorbonne dont le contrat de travail a été transmis en défense en sorte que le préfet en avait préalablement connaissance. Dans ces conditions, la décision obligeant M. A à quitter le territoire français est entachée d'un défaut d'examen sérieux de la situation de l'intéressé.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 juillet 2024 par laquelle le préfet d'Eure-et-Loir l'a obligé à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des autres décisions attaquées, privées de base légale, par lesquelles cette autorité lui a octroyer un délai de départ volontaire de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office ainsi que l'arrêté du 20 septembre 2024 par lequel le préfet
d'Eure-et-Loir l'a assigné à résidence.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
7. Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ". Aux termes de l'article
L. 911-3 de ce code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles () L. 731-1 et (), et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.
8. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée implique que le préfet d'Eure-et-Loir réexamine la situation de M. A et qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dès lors qu'il est constant qu'il travaille à la date du présent jugement à l'université de la Sorbonne, jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de prescrire à cette autorité, ou à tout autre préfet territorialement compétent, d'y procéder dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
9. Enfin, eu égard aux termes de l'article L. 614-16 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français implique nécessairement qu'il soit mis fin aux mesures de surveillance dont M. A fait l'objet à la date de la notification du dispositif c'est-à-dire à la date de l'audience.
10. Enfin, l'annulation prononcée n'implique aucune injonction.
D E C I D E :
Article 1er : Les conclusions de la requête de M. A tendant à l'annulation de la décision du 9 juillet 2024 portant refus de délivrance d'un titre de séjour et les conclusions accessoires dont elles sont assorties sont renvoyées en formation collégiale.
Article 2 : Les décisions du 9 juillet 2024 par lesquelles le préfet d'Eure-et-Loir a obligé M. A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office sont annulées.
Article 3 : L'arrêté du 20 septembre 2024 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir a assigné M. A à résidence est annulé.
Article 4 : Il est enjoint au préfet d'Eure-et-Loir, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. A dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet d'Eure-et-Loir.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
Gaëtan GIRARD-RATRENAHARIMANGA
Le greffier,
Sébastien BIRCKEL
La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
N°s 2403233