Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2403299

mercredi 16 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2403299
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES -JUGE UNIQUE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d'Orléans, statuant en urgence, a rejeté la requête de Mme A B, ressortissante angolaise, contestant l'arrêté du préfet de Loir-et-Cher du 12 juillet 2024 l'obligeant à quitter le territoire français. Le tribunal a jugé que le préfet n'avait pas commis d'erreur de droit, car le droit au maintien sur le territoire prend fin à la date de lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile, et non à sa notification. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation, confirmant ainsi la légalité de l'obligation de quitter le territoire, de l'interdiction de retour et de la fixation du pays de destination. Les textes appliqués incluent les articles L. 611-1 et L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 août et 1er octobre 2024,

Mme D A B, représentée par Me Asmaa Froujy, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2024 du préfet de Loir-et-Cher l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, fixant l'Angola comme pays de destination de sa reconduite et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet ne justifie pas de la notification de la décision de la cour nationale du droit d'asile, méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de fait ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français n'est pas suffisamment motivée et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er octobre 2024, le préfet de Loir-et-Cher conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête n'est pas recevable dès lors qu'elle n'est pas motivée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signé à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Delandre en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Delandre, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante angolaise née le 1er mars 1997, a déclaré être entrée en France le 14 mai 2022 sous couvert de son passeport valide jusqu'au 6 décembre 2024 revêtu d'un visa de type court séjour pour l'Allemagne valable du 28 avril 2022 au 23 mai 2022. Le

15 mai 2023, elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision du 11 août 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis le 23 mai 2024 par la cour nationale du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 12 juillet 2024, le préfet de Loir-et-Cher l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours à destination de l'Angola et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/ ()/ 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. /. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ".

3. Le préfet de Loir-et-Cher a pris l'obligation de quitter le territoire attaquée au motif que la demande d'asile de la requérante présentée le 15 mai 2023 avait été rejetée par une décision du 11 août 2023 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides notifiée le

21 août 2023 confirmée par une décision du 23 mai 2024 de la cour nationale du droit d'asile lue en audience publique. La requérante soutient que préfet a commis une erreur de droit dès lors qu'elle a le droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à la notification de la décision de l'office français de protection et apatrides ou, si un recours a été formé devant elle, par la cour nationale du droit d'asile et qu'en l'espèce, le préfet ne justifie nullement de la notification de la décision de la cour nationale du droit d'asile. Toutefois, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 542-1 du code que le droit de l'étranger de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de lecture en audience publique de la décision de la cour nationale du droit d'asile ou s'il est statué par ordonnance, à la date de signature de celle-ci. Il ressort de la copie de la décision de la cour nationale du droit d'asile produite par le préfet que cette décision a été lue en audience publique le 23 mai 2024. Par suite, la requérante ne bénéficiait plus, à compter de cette date, du droit de se maintenir sur le territoire français et le préfet était en droit de prendre l'obligation de quitter le territoire attaquée sur le fondement des dispositions du 4° de l'article

L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En deuxième lieu, la requérante soutient que l'obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'elle mentionne qu'elle a déposé une demande d'asile dans les cinq jours qui ont suivi son entrée en France et non à l'expiration de son visa. Toutefois, cette erreur de fait, à la supposer d'ailleurs établie, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

5. Enfin, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. La requérante se prévaut de ces stipulations en faisant valoir qu'elle a fui son pays avec ses enfants alors même qu'elle était enceinte de sept mois, qu'elle craint d'être persécutée en Angola, qu'elle a donné naissance à son troisième enfant en France en juillet 2022, qu'elle a su créer des liens en France, que sa fille C est scolarisée en France, qu'elle a été élue membre du conseil de l'école, qu'elle est investie au sein de la communauté et qu'elle a une sœur française. Toutefois, elle est entrée très récemment en France, le 14 mai 2022, et s'est maintenue sur le territoire français malgré les décisions dont il est fait état au point 1 ci-dessus. Par ailleurs, elle ne peut utilement, et en tout état de cause, se prévaloir de ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine dès lors que l'obligation de quitter le territoire n'a pas pour objet de fixer le pays de destination vers lequel elle est susceptible d'être renvoyée. Elle n'établit avoir des liens intenses, continus et stables avec sa sœur de nationalité française résidant en France et être dépourvue de tous liens familiaux dans son pays d'origine. Elle n'établit pas que sa fille C ne pourrait poursuivre sa scolarité dans son pays d'origine compte tenu de son jeune âge et de son séjour très récent sur le territoire français. Elle n'établit pas davantage que ses enfants ne pourraient la suivre dans son pays d'origine. Dans ces conditions, compte tenu notamment des conditions d'entrée et de séjour en France de l'intéressée, l'obligation de quitter le territoire ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

7. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 621-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7,

L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".

8. En premier lieu, il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

9. En l'espèce, l'arrêté attaqué rappelle les termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que la requérante est entrée en France récemment, qu'elle n'a pas de liens anciens, stables et avérés avec la France et que nonobstant l'absence d'une précédente mesure d'éloignement ou de comportement troublant l'ordre public, une interdiction de retour d'un an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au regard de sa vie privée et familiale. Ainsi, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français satisfait aux prescriptions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, dès lors, est suffisamment motivée.

10. En second lieu, si la requérante soutient que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle est parfaitement inconnue des services de police et qu'elle n'a jamais constitué un trouble à l'ordre public, il ressort de ce qui a été dit au point 6 que son moyen ne peut être accueilli.

Sur la décision fixant les obligations de pointage :

11. Il ressort de ce qui précède que l'obligation de quitter le territoire et la décision d'interdiction de retour sur le territoire français ne sont pas entachées d'illégalité. Par suite, la requérante n'est pas fondée à demander, par voie de conséquence, l'annulation de la décision fixant ses obligations de pointage.

12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de Loir-et-Cher, que la requête de Mme A B doit être rejetée, y compris, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A B et au préfet de

Loir-et-Cher.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Jean-Michel DELANDRE

La greffière,

Florence PINGUET-COMMEREUCLa République mande et ordonne au préfet de Loir-et-Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.