Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2403984

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2403984
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d'Orléans a rejeté la requête de M. A, ressortissant mauritanien, contestant son transfert aux autorités espagnoles et son assignation à résidence. Le juge a estimé que la décision de transfert, fondée sur le règlement (UE) n° 604/2013 (Dublin III), était légale et que les moyens soulevés, notamment l'incompétence, le défaut de motivation et la violation des articles 4 et 5 du règlement, n'étaient pas fondés. Il a également écarté l'erreur manifeste d'appréciation et la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. En conséquence, l'assignation à résidence, qui découlait de cette décision, a été jugée légale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 septembre 2024, M. C A, représenté par Me Bouzid, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 août 2024 par lequel la préfète du Loiret portant " remise " aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 août 2024 par lequel la préfète du Loiret l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Loiret de lui délivrer un récépissé en qualité de demandeur d'asile dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à défaut, de prendre une nouvelle décision sur sa demande d'admission au séjour, dans le même délai et sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A soutient que :

- la décision portant transfert :

* est entachée d'incompétence ;

* est insuffisamment motivée ;

* viole les dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

* viole les dispositions de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et viole l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant assignation à résidence :

* est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

* est entachée d'incompétence ;

* est insuffisamment motivée.

Par un mémoire en défense et une pièce, enregistrés le 1er octobre 2024, la préfète du Loiret conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers, notamment modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 776-1 et R. 776-1 du code de justice administrative dans leur rédaction valable à compter du 15 juillet 2024.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga ;

- et les observations de Me Bouzid, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et :

* demande que son client soit admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle ;

* et soutient, en outre, la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement dit D B ;

- et M. A.

La préfète du Loiret n'était ni présente, ni représentée.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 15h57.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant mauritanien, né le 8 septembre 1986 à El Mina (République islamique de Mauritanie), a déposé une demande d'asile et a été mis en possession de l'attestation correspondante le 12 mars 2024, attestation renouvelée le 20 août 2024. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par les arrêtés susvisés des 7 et 9 août 2024, la préfète du Loiret a prononcé le transfert de M. A aux autorités espagnoles et l'a assigné à résidence. M. A demande au tribunal d'annuler ces arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre État qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / () Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'État d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre État. ". Aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement (). ".

4. M. A fait valoir que la majorité des membres de sa famille réside dans le Loiret et la région parisienne. Il explique à l'audience habiter chez son frère qui l'accompagne et l'aide dans toutes ses démarches, ne connaissant personne au Royaume d'Espagne ni la langue espagnole. Il ressort de l'audience que M. A souffre d'un très fort bégaiement rendant ainsi particulièrement difficile son expression et tout échange avec lui en sorte que, et alors que la préfète, ni présente ni représentée bien que régulièrement informée de l'audience, ne contredit pas l'intéressé alors même que le moyen tiré de la présence de sa famille en France était soulevé dans la requête, qu'il est fondé à soutenir que la préfète du Loiret a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 cité au point précédent.

5. Au surplus, le handicap constaté à l'audience et cité au point précédent ne pouvait pas ne pas être constaté lors de l'entretien individuel prévu par les dispositions de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé qui mentionne que l'intéressé n'a aucun problème de santé. Dans ces conditions, l'entretien a été mené selon une procédure irrégulière.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé, dans les conditions très particulières de l'espèce, à demander l'annulation de l'arrêté du 7 août 2024 par lequel la préfète du Loiret a prononcé son transfert aux autorités espagnoles ainsi que l'arrêté du 9 août 2024 par lequel la préfète du Loiret l'a assigné à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 911-3 de ce code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. ". L'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

8. Eu égard aux motifs du présent jugement qui annule l'arrêté pour méconnaissance de l'article 17 du règlement n° 604/2013 susvisé, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Loiret, ou à tout autre préfet territorialement compétent, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile afférente prévue par l'article R. 521-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que le formulaire mentionné à l'article R. 531-3 du même code lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

9. Enfin, l'annulation prononcée n'implique aucune injonction.

Sur les frais liés au litige :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme demandée par M. A, au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 7 août 2024 par lequel la préfète du Loiret a prononcé le transfert de M. A aux autorités espagnoles et celui du 9 août 2024 par lequel la même autorité l'a assigné à résidence sont annulés.

Article 3 : Il est mis fin aux mesures de surveillance dont faisait l'objet M. A.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète du Loiret, ou à tout autre préfet territorialement compétent, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile afférente prévue par l'article R. 521-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que le formulaire mentionné à R. 531-3 du même code lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la préfète du Loiret.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Gaëtan GIRARD-RATRENAHARIMANGA

Le greffier,

Sébastien BIRCKEL

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.