Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2404308

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2404308
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Résumé IA

Cette ordonnance du Tribunal Administratif d'Orléans, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, concerne la demande de M. et Mme I, représentants légaux de leur fille mineure D, atteinte de troubles autistiques sévères, d'obtenir une place en institut médico-éducatif (IME) ou en service d'éducation spéciale et de soins à domicile (SESSAD) suite à une orientation de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) depuis 2021. La juge des référés a rejeté la requête, considérant que les mesures prises par l'agence régionale de santé (proposition d'une prise en charge dans un dispositif d'accompagnement médico-éducatif) et l'administration ne constituent pas, dans les circonstances de l'espèce, une carence caractérisée portant une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. La décision s'appuie notamment sur les dispositions du code de l'action sociale et des familles, du code de l'éducation et du code de la santé publique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 octobre 2024, M. A I et Mme E G épouse I, agissant en qualité de représentants légaux de leur fille mineure, D I, représentés par la SELARL Jegu Leroux, demandent au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre à la ministre de la santé et de l'accès aux soins et à la ministre de l'éducation nationale de prendre toutes les mesures nécessaires pour permettre l'ouverture de nouvelles places dans les structures accueillant les personnes en situation de handicap dans un but éducatif, afin de permettre l'exercice normal de leurs droits ;

2°) d'enjoindre à l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire, à la ministre de la santé et de l'accès aux soins et à la ministre de l'éducation nationale d'accomplir toutes diligences pour vérifier l'existence de places disponibles dans les instituts médico-éducatifs qu'ils ont déjà sollicités puis, dans les 8 jours, de fixer une solution d'accueil pour D au niveau départemental ou à défaut, régional.

3°) de mettre à la charge de l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire et de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de les condamner aux entiers dépens.

Ils soutiennent que :

- D attend une place en institut médico-éducatif (IME) ou en service d'éducation spéciale et de soins à domicile (SESSAD) depuis 2021 et qu'il y a lieu, dans un délai proche, de prendre les mesures nécessaires de nature à permettre l'exécution de la décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) et de l'admettre en IME afin de préserver le bon développement de l'enfant ;

- la carence de l'Etat, dans la mise en œuvre, au profit de D, des responsabilités qui lui incombent en matière d'éducation, de santé et de protection à la vie est constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à plusieurs libertés fondamentales ;

- il appartient à l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire de s'assurer sans délai de l'existence de places disponibles au sein des IME qu'ils ont contactés et de proposer une solution d'accueil, le cas échéant, au niveau régional ;

- il appartient à l'Etat de mettre à disposition de ses services déconcentrés les moyens nécessaires et appropriés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative au respect des personnes handicapées ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'éducation ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme F pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 14 octobre 2024 à 14h30.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Birckel, greffier d'audience, Mme F a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Jegu, représentant M. et Mme I, qui reprend les moyens de sa requête et insiste sur la nécessité de la prise en charge D en IME et la carence de l'Etat dans l'accomplissement de ses obligations découlant en particulier des conventions internationales en matière de prise en charge des enfants en situation de handicap ;

- et les observations de Mmes B et Gonzalez, dûment mandatées, représentant l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire, qui font valoir avoir pris contact avec H du Loiret dès le mois de juin dernier et qu'une prise en charge de D a été proposée, fin septembre, dans le cadre du dispositif d'accompagnement médico-éducatif (DAME) au sein de la structure de Montargis, que la famille s'est dite satisfaite de cette prise en charge, que les IME de la région sont en sureffectif et que 1 500 enfants sont sur liste d'attente.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme I sont parents de quatre enfants, dont deux, Ediz et D, nés le 21 mars 2017, présentent des troubles autistiques sévères. Par une délibération du 12 avril 2021, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) du Loiret, siégeant au sein de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH), a orienté D vers un institut médico-éducatif (IME) puis, par délibération du 22 août 2022, elle l'a orienté vers un service d'éducation spéciale et de soins à domicile (SESSAD). Faute de places disponibles dans ces structures, M. et Mme I sont partis, de septembre 2021 à juin 2022, en Turquie, pays dont ils sont originaires, afin d'assurer la prise en charge de leur fille dans un centre spécialisé. A leur retour en France, D a bénéficié, à compter de septembre 2022, d'une scolarisation en milieu ordinaire, en grande section de maternelle, selon un emploi du temps aménagé et avec un accompagnement individuel, ainsi que d'une prise en charge en centre médico-psychologique pour enfants (C) et d'un accueil ponctuel au foyer d'accueil temporaire de Nevoy (45) à compter de juin 2023. Le 26 mars 2024, la MDPH a adressé à M. et Mme I un plan personnalisé de compensation concernant cette enfant, comprenant notamment une orientation en IME, une orientation en SESSAD et l'attribution d'un accompagnement individuel par un accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH) pour la période du 29 avril 2024 au 31 août 2028 ainsi que son maintien en maternelle jusqu'au 31 août 2025. M. et Mme I, agissant en qualité de représentants légaux de D, demandent à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'une part, d'enjoindre à la ministre de la santé et de l'accès aux soins et à la ministre de l'éducation nationale, de prendre les mesures nécessaires pour permettre l'ouverture de nouvelles places dans les structures accueillant les personnes en situation de handicap dans un but éducatif, et d'autre part, d'enjoindre à l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire, à la ministre de la santé et de l'accès aux soins et à la ministre de l'éducation nationale d'accomplir toutes diligences pour vérifier l'existence de places disponibles dans les IME qu'ils ont déjà sollicités puis de fixer une solution d'accueil pour D au niveau départemental ou à défaut, régional.

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale () ".

3. D'une part, l'égal accès à l'instruction est garanti par le treizième alinéa du Préambule de la Constitution de 1946, auquel se réfère celui de la Constitution de 1958. Ce droit, confirmé par l'article 2 du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, est en outre rappelé à l'article L. 111-1 du code de l'éducation, qui énonce que : " le droit à l'éducation est garanti à chacun ". L'exigence constitutionnelle d'égal accès à l'instruction est mise en œuvre par les dispositions de l'article L. 131-1 de ce code, aux termes desquelles : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ", ainsi que par celles de l'article L. 112-1 du même code qui prévoient : " Pour satisfaire aux obligations qui lui incombent en application des articles L. 111-1 et L. 111-2, le service public de l'éducation assure une formation scolaire, professionnelle ou supérieure aux enfants, aux adolescents et aux adultes présentant un handicap ou un trouble de la santé invalidant () ". L'article L. 112-2 de ce code prévoit qu'afin que lui soit assuré un parcours de formation adapté, chaque enfant handicapé se voit proposer un projet personnalisé de formation, l'article L. 351-1 du même code désigne les établissements dans lesquels sont scolarisés les enfants présentant un handicap, et l'article L. 351-2 de ce code prévoit que la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées désigne les établissements correspondant aux besoins de l'enfant en mesure de l'accueillir et que sa décision s'impose aux établissements. Il résulte de ces dispositions, d'une part, que le droit à l'éducation étant garanti à chacun, quelles que soient les différences de situation et, d'autre part, que l'obligation scolaire s'appliquant à tous, les difficultés particulières que rencontrent les enfants en situation de handicap ne sauraient avoir pour effet ni de les priver de ce droit, ni de faire obstacle au respect de cette obligation. Ainsi, il incombe à l'Etat, au titre de sa mission d'organisation générale du service public de l'éducation, et, le cas échéant, de ses responsabilités à l'égard des établissements sociaux et médico-sociaux, de prendre l'ensemble des mesures et de mettre en œuvre les moyens nécessaires afin que ce droit et cette obligation aient, pour les enfants en situation de handicap, un caractère effectif.

4. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 114-1 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne handicapée a droit à la solidarité de l'ensemble de la collectivité nationale, qui lui garantit, en vertu de cette obligation, l'accès aux droits fondamentaux reconnus à tous les citoyens ainsi que le plein exercice de sa citoyenneté " Aux termes de l'article L. 114-1-1 du même code : " La personne handicapée a droit à la compensation des conséquences de son handicap quels que soient l'origine et la nature de sa déficience, son âge ou son mode de vie. / Cette compensation consiste à répondre à ses besoins, qu'il s'agisse () de la scolarité, de l'enseignement, de l'éducation, de l'insertion professionnelle () de places en établissements spécialisés, des aides de toute nature à la personne ou aux institutions pour vivre en milieu ordinaire ou adapté, ou encore en matière d'accès aux procédures et aux institutions spécifiques au handicap () ". Aux termes de l'article L. 246-1 de ce code : " Toute personne atteinte du handicap résultant du syndrome autistique et des troubles qui lui sont apparentés bénéficie, quel que soit son âge, d'une prise en charge pluridisciplinaire qui tient compte de ses besoins et difficultés spécifiques. / Adaptée à l'état et à l'âge de la personne, cette prise en charge peut être d'ordre éducatif, pédagogique, thérapeutique et social () ". Ces dispositions imposent à l'Etat et aux autres personnes publiques chargées de l'action sociale en faveur des personnes handicapées d'assurer, dans le cadre de leurs compétences respectives, une prise en charge effective dans la durée, pluridisciplinaire et adaptée à l'état comme à l'âge des personnes atteintes du syndrome autistique.

5. Si une carence dans l'accomplissement de ces missions est de nature à engager la responsabilité des autorités compétentes, elle n'est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, que si elle est caractérisée, au regard notamment des pouvoirs et des moyens dont disposent ces autorités, et si elle entraîne des conséquences graves pour la personne atteinte d'un syndrome autistique, compte tenu notamment de son âge et de son état. En outre, le juge des référés ne peut intervenir, en application de cet article, que pour prendre des mesures justifiées par une urgence particulière et de nature à mettre fin immédiatement ou à très bref délai à l'atteinte constatée.

6. M. et Mme I font valoir que D attend une place en IME depuis 2021 et que malgré leurs démarches, aucune place n'a pu lui être attribuée, que la prise en charge de l'enfant dans un centre spécialisé en Turquie lui a été bénéfique et qu'une poursuite de sa prise en charge en intégrant un IME est essentielle pour qu'elle puisse bénéficier de suivis individuels et collectifs adaptés et que soit préservé son bon développement. Il résulte de l'instruction et n'est pas contesté par l'administration, que la prise en charge la mieux adaptée à l'âge et à l'état de santé de l'enfant consisterait en une prise en charge en IME. Toutefois, les mesures que M. et Mme I demandent à la juge des référés de prendre, en ce qu'elles consistent à ordonner à l'Etat qu'il prenne les mesures nécessaires pour permettre l'ouverture de nouvelles places dans les structures accueillant les personnes en situation de handicap, excède l'office du juge des référés, qui ne peut prescrire que des mesures à caractère provisoire et susceptibles d'être mises en œuvre à très bref délai.

7. Par ailleurs, si les dispositions de l'article L. 1431-2 du code de la santé publique permettent aux agences régionales de santé d'autoriser la création des IME ou de nouvelles places en leur sein, de contrôler leur fonctionnement et de leur allouer de nouvelles ressources, ce qui permet le cas échéant d'accroître à moyen terme la capacité d'accueil et de prise en charge de ces établissements, elles n'ont pas, en revanche, le pouvoir de contraindre un IME à accueillir immédiatement les personnes placées dans un telle situation. Face à des demandes urgentes résultant de décisions de placement prises par la CDAPH, il leur appartient d'accomplir toutes diligences pour favoriser la mise en œuvre de ces décisions en recherchant des places disponibles dans le département ou, à défaut, dans un autre département de la région.

8. Il résulte de l'instruction, en particulier des informations fournies à l'audience par l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire, que les IME de la région sont déjà en sureffectifs et que 1 500 enfants sont en attente d'une prise en charge par ces structures. Il résulte également de l'instruction, en particulier du contrat de prestations conclu entre M. et Mme I et H 45 le 30 septembre 2024, produit par l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire dans le cadre de la présente instance, que la jeune D est désormais prise en charge, deux fois par semaine, les mardis et jeudis respectivement de 13h30 à 14h15 et de 14h15 à 15h00, en sus de la prise en charge dont elle bénéficie déjà, dans le cadre du dispositif d'accompagnement médico-éducatif (DAME) au sein du SESSAD rattaché à l'IME de Montargis, conformément à l'orientation décidée par la CDAPH le 22 août 2022. Au demeurant, il résulte de l'instruction que D s'adapte de mieux en mieux à l'environnement scolaire, où elle est accueillie trois demi-journées par semaine en grande section de maternelle, et ce grâce à l'accompagnement d'un AESH, qui lui a été attribué à titre individuel, et qu'elle est investie dans son suivi en C. Si ses parents et le personnel éducatif s'inquiètent de sa prise en charge à compter de la rentrée de septembre 2025, qui ne pourra plus se faire en école maternelle, il apparaît, en l'état de l'instruction, que la prise en charge actuelle de la jeune D, récemment renforcée par un accompagnement médico-éducatif, est susceptible d'apporter, à brève échéance, une réponse la mieux adaptée possible à ses troubles et répond au moins partiellement aux orientations prescrites par la CDAPH en avril 2021 et en août 2022, réitérées en mars 2024 dans le plan personnalisé de compensation proposé par la MDPH. Ainsi, à la date de la présente décision, la prise en charge D ne révèle pas une carence d'une gravité telle qu'elle porterait atteinte à ses droits et libertés.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. et Mme I doit être rejetée en toutes ses conclusions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. et Mme I est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A I, à Mme E G épouse I, à l'agence régionale de santé Centre-Val de Loire, à la ministre de la santé et de l'accès aux soins et à la ministre de l'éducation nationale.

Fait à Orléans, le 15 octobre 2024.

La juge des référés,

Sophie F

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins et à la ministre de l'éducation nationale en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.