Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2404405
jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2404405 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET ACTIS AVOCATS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Dos Reis, retenu au centre de rétention d'Olivet, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel la préfète du Loiret lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le Portugal comme pays de destination de la mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Loiret de procéder à un nouvel examen de sa situation, sous astreinte de 155 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.
Il soutient que :
- l'arrêté contesté est entaché d'incompétence ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les articles L. 251-1 et L. 252-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- la décision de refus d'octroi de délai de départ volontaire est entachée d'illégalité dès lors qu'elle est fondée sur la décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;
- elle méconnait l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'illégalité dès lors qu'elle est fondée sur la décision fixant le pays de destination elle-même illégale ;
- elle méconnait l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 31 octobre 2024, la préfère du Loiret, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Nehring, premier conseiller, pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions visées à l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 25 juillet 2024 à 15 heures :
- le rapport de M. Nehring,
- et les observations de Me Dos Reis, représentant M. B, et M. B lui-même, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et de Me Benzina, substituant Me Terneau, représentant la préfète du Loiret.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant portugais né en 1987, a déclaré être entré sur le territoire français le 16 mars 2013. Il a été condamné par le tribunal correctionnel d'Orléans à une peine de trois ans d'emprisonnement, dont deux ans avec sursis probatoire par jugement du 5 septembre 2023. Il a exécuté cette peine à son domicile par le port d'un bracelet électronique pendant une durée de sept mois entre les mois de mars et d'octobre 2024 et a bénéficié d'une remise de peine d'une durée de cinq mois au motif de son bon comportement et de l'absence d'incidents. L'intéressé a bénéficié d'une levée d'écrou le 25 octobre 2024. Par arrêté du 8 octobre 2024, la préfète du Loiret lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le Portugal comme pays de destination de la mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par arrêté notifié le
25 octobre 2024, l'intéressé a été placé en rétention au centre de rétention administrative d'Olivet. Par la requête ci-dessus analysée, M. B demande d'annulation de cet arrêté.
Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions contestées :
2. L'arrêté attaqué du 8 octobre 2024 a été signé par M. Adrien Méo, secrétaire général par intérim de la préfecture du Loiret. Par arrêté du 4 octobre 2024 publié le jour même au recueil des actes de la préfecture du Loiret, la préfète du Loiret a donné délégation de signature à M. Adrien Méro, secrétaire général par intérim, à l'effet de signer " tous arrêtés, décisions () relevant des attributions de l'Etat dans le département du Loiret () " à l'exception des arrêtés portant élévation de conflit et des réquisitions de comptable public. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-1 les citoyens de l'Union européenne ainsi que les membres de leur famille qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l'article L. 234-1 ". Aux termes de l'article L. 234-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés à l'article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l'ensemble du territoire français () ". Enfin, aux termes de l'article L. 233-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes :/ 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / 3° Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ; / 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; / 5° Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3°. ".
4. M. B soutient qu'il réside en France depuis plus de onze années et qu'il bénéficie dès lors d'un droit au séjour permanent sur le territoire français. Toutefois, à supposer sa durée de onze années de séjour en France établie, M. B ne justifie pas avoir résidé de manière légale sur le territoire français durant les cinq dernières années, alors qu'il est constant qu'il n'a jamais exercé d'activité professionnelle en France et qu'il a déclaré lors son audition du 17 septembre 2024 que ses revenus provenaient exclusivement de l'allocation pour adulte handicapé. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la préfète aurait méconnu les dispositions citées ci-dessus du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. En deuxième lieu, d'une part, la directive du Parlement européen et du Conseil du
29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres détermine les conditions dans lesquelles ceux-ci peuvent restreindre la liberté de circulation et de séjour d'un citoyen de l'Union européenne ou d'un membre de sa famille. L'article 27 de cette directive prévoit que, de manière générale, cette liberté peut être restreinte pour des raisons d'ordre public, de sécurité publique ou de santé publique, sans que ces raisons puissent être invoquées à des fins économiques. Ce même article prévoit que les mesures prises à ce titre doivent respecter le principe de proportionnalité et être fondées sur le comportement personnel de l'individu concerné, lequel doit représenter une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société. L'article 28 de la directive impose la prise en compte de la situation individuelle de la personne en cause avant toute mesure d'éloignement, notamment de la durée de son séjour, de son âge, de son état de santé, de sa situation familiale et économique, de son intégration sociale et culturelle et de l'intensité de ses liens avec son pays d'origine.
6. D'autre part, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".
7. Ces dispositions doivent être interprétées à la lumière des objectifs de la directive du 29 avril 2004, notamment de ses articles 27 et 28. Il appartient à l'autorité administrative d'un Etat membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre Etat membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration. Ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne l'article 27, paragraphe 2, second alinéa, de la directive 2004/38 subordonne toute mesure d'éloignement à ce que le comportement de la personne concernée représente une menace réelle et actuelle pour un intérêt fondamental de la société ou de l'État membre d'accueil, constatation qui implique, en général, chez l'individu concerné, l'existence d'une tendance à maintenir ce comportement à l'avenir (CJUE, 22 mai 2012, P.I. c. Obergûrgester mesiter der Stadt Remscheid, aff. C-348/09, point 30). Par ailleurs, des faits de délinquance ordinaire peuvent révéler l'existence d'une menace suffisamment grave à intérêt fondamental de la société au sens de cet article, lequel n'exige pas que la menace présente un degré élevé de gravité.
8. Il ressort des pièces du dossier que la préfète a estimé que M. B une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société au motif qu'il a été condamné, par jugement du tribunal correctionnel d'Orléans du 5 septembre 2023, à une peine de trois d'emprisonnement dont deux ans avec sursis probatoire pour des faits d'agression sexuelle incestueuse sur mineure de quinze ans, commis entre le 1er janvier 2016 et le 14 novembre 2017.
9. M. B, pour contester cette appréciation, soutient que les faits qui lui sont reprochés sont anciens, qu'ils n'ont pas été réitérés et qu'il n'avait auparavant fait l'objet d'aucune condamnation pénale. Concernant sa situation personnelle, il soutient présenter un handicap évalué à plus de 50 % par la maison départementale de l'autonomie, ce qui le rend inapte à exercer une activité professionnelle, il précise qu'il est suivi par un psychiatre et se prévaut de la présence en France ses deux filles, âgées de neuf ans et de deux ans et demi, et de sa mère, avec laquelle il vit, qui est atteinte d'un cancer nécessitant sa présence à ses côtés. Toutefois, d'une part, les faits d'agression sexuelle sur mineur de quinze ans présentent, eu égard à leur nature, une gravité suffisante au sens de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, l'intéressé a déclaré, lors de son audition du 17 septembre 2024 par les services de police, être connu des services de police et de justice dans son pays d'origine pour des faits d'agression sexuelle. D'autre part, si l'intéressé justifie d'une présence en France d'une durée de onze ans, il n'a jamais travaillé durant sa présence sur le territoire français et ne justifie d'aucune insertion particulière dans la société française, alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'il n'a été reconnu travailleur handicapé que depuis le 19 septembre 2022. Enfin, pour justifier de ses liens familiaux dont il se prévaut, l'intéressé produit le témoignage de la mère de ses deux filles indiquant que ce dernier contribue financièrement à leur éducation et qu'il les voit tous jours, ainsi qu'une attestation d'hébergement signé par sa propre mère indiquant que ce dernier est venu habiter chez elle suite à son hospitalisation pour dépression et qu'il passe du temps avec ces deux filles. Ces documents sont toutefois insuffisants pour démontrer, d'une part, une contribution à l'entretien et à l'éducation de ses deux filles, d'autre part pour démontrer une vulnérabilité particulière et actuelle de l'état de santé de sa mère. Dans ces conditions, eu égard à la gravité des faits qui lui sont imputés, la préfète du Loiret n'a pas méconnu l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en considérant que M. B constituait par son comportement, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société.
10. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
11. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9 du présent jugement, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle doivent être écartés.
Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'obligation de quitter le territoire français contestée n'est pas entachée d'illégalité, par suite le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision.
13. En second lieu, aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".
14. Eu égard à ce qui a été dit au point 9 du présent jugement et notamment à la condamnation récente de l'intéressé à une peine de trois d'emprisonnement dont deux avec sursis probatoire, au motif d'agression sexuelle sur mineur de moins de quinze ans, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les dispositions de l'article L. 251-3 précité ont été méconnues.
Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :
15. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'obligation de quitter le territoire français contestée n'est pas entachée d'illégalité, par suite le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision.
16. En deuxième lieu, eu égard aux circonstances rappelées au point 9 du présent jugement, la préfète du Loiret n'a pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en édictant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.
18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris les conclusions présentées aux fins d'injonction et d'astreinte.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Loiret.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
Virgile NEHRING
Le greffier,
Sébastien BIRCKEL
La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.