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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2102213

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2102213

vendredi 1 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2102213
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantRIVIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 24 mars 2021, 14 février 2022 et 1er février 2023, Mme B C A et M. A A, décédé en cours d'instance, représentés par Me Eurielle Riviere, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 25 janvier 2021 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a rejeté leur demande tendant à la délivrance d'une carte d'identité et d'un passeport pour leur enfant mineur, D A ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de délivrer à leur fille, Mme D A, une carte nationale d'identité et un passeport dans un délai de quinze jours sous astreinte de 155 euros par jour de retard et, à défaut, de procéder au réexamen de la demande de délivrance de ces titres ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- leur requête est recevable dès lors qu'ils ont saisi le tribunal dans le délai de deux mois et que M. A avait un intérêt à agir pour contester la décision attaquée en sa qualité de représentant légal ;

- la décision attaquée est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de la situation de Mme C A ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur de droit quant à l'application notamment des dispositions de l'article 18 du code civil, des articles 2 et 4 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité et du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports électroniques, en l'absence d'éléments suffisants apportés par le préfet pour établir le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité ; le préfet était tenu de délivrer les documents d'identité tant que le juge judiciaire n'avait pas statué sur une éventuelle contestation de filiation ;

- la décision attaquée est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juin 2021, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par une ordonnance en date du 2 février 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 3 mars 2023 à 14 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code civil ;

-le décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 modifié instituant la carte nationale d'identité ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 modifié relatif aux passeports ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Babski,

- et les conclusions de M. Christian, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C A, ressortissante congolaise, a déposé le 11 juin 2020, auprès de la mairie de Bailleul, une demande tendant à la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport pour sa fille, D A, née le 4 juin 2020 à Armentières, reconnue par anticipation le 5 décembre 2019 à la mairie de Roubaix par M. A A, de nationalité française. Par une décision du 25 janvier 2021, le préfet du Pas-de-Calais a rejeté cette demande en l'informant qu'il avait procédé à un signalement auprès du procureur de la République près le tribunal de grande instance compétent. Par la présente requête, Mme C A et M. A demandent au tribunal d'annuler cette décision.

2. M. A est décédé le 19 décembre 2022 et, à la date de notification de son décès au tribunal, l'affaire était en état d'y être jugée. En application des dispositions de l'article R. 634-1 du code de justice administrative, ce décès n'a, dès lors, pas eu pour effet de suspendre la procédure

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". Aux termes de l'article 310-1 du même code, dans sa version applicable au présent litige : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété. / () ". Aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande. / () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. / () ".

4. Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte d'identité ou de passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut conduire à subordonner cette délivrance ou ce renouvellement à l'accomplissement de vérifications appropriées à chaque situation particulière ou à justifier le refus de délivrance ou de renouvellement du titre demandé. Dans ce cadre, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi qu'une reconnaissance de paternité a été souscrite frauduleusement, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance du document sollicité.

5. Par ailleurs, si le juge de l'excès de pouvoir apprécie la légalité d'une décision au vu de la situation de fait et de droit qui prévalait à la date de cette décision, il peut toutefois prendre en compte des éléments postérieurs à cette décision qui éclairent cette situation.

6. Pour rejeter la demande de Mme C A tendant à ce qu'une carte nationale d'identité et un passeport biométrique soient délivrés à sa fille, D A, le préfet du Pas-de-Calais s'est fondé sur une suspicion d'une reconnaissance frauduleuse de paternité à visée migratoire, celle-ci étant caractérisée par l'absence de vie commune avec M. A, père putatif de son enfant, ce dernier vivant avec son épouse et leur deux enfants et étant également le père de deux autres enfants de deux mères étrangères différentes, par l'absence de preuves matérielles quant à la participation de M. A à l'éducation et l'entretien de l'enfant, par l'entrée irrégulière de la requérante sur le territoire français le 30 septembre 2019, par le rejet de sa demande d'asile le 29 septembre 2020 et par le fait que l'intéressée était marié avec un ressortissant congolais avec lequel elle a eu deux filles, dont l'une réside toujours en République démocratique du Congo, et qu'elle était enceinte d'un mois et demi lors de son entrée sur le territoire français. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A, de nationalité française, a reconnu, le 5 décembre 2019 à la mairie de Roubaix, être le père de D A. Dans ces circonstances, il résulte des principes rappelés au point précédent que l'administration ne pouvait valablement rejeter la demande tendant à la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport biométrique à l'enfant qu'après avoir établi, avec certitude, le caractère frauduleux de cette reconnaissance de paternité. Or, le préfet du Pas-de-Calais, qui se borne, en défense, à se prévaloir d'un " faisceau d'indices " constitué par les éléments précités contenus dans la décision attaquée, ainsi que par la méconnaissance par les parents de leur situation respective, par l'absence d'urgence qui s'attacherait à délivrer un titre d'identité non obligatoire à un nourrisson en bas âge et par les discordances relevées dans le compte rendu d'entretien de Mme C A en date du 4 décembre 2020, n'apporte aucun élément de nature à établir l'existence d'une telle fraude. En outre, si le préfet du Pas-de-Calais a saisi, le 10 décembre 2020, le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Dunkerque sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale pour une suspicion de reconnaissance de paternité frauduleuse à visée migratoire, Mme C A a été informée le 7 avril 2022 du classement sans suite de la procédure au motif que l'infraction ne paraissait pas suffisamment constituée ou caractérisée. Dans ces conditions, le préfet du Pas-de-Calais, en refusant de délivrer la carte nationale d'identité et le passeport sollicité, a commis une erreur de droit.

7. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme C A est fondée à demander l'annulation de la décision du 25 janvier 2021 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport pour l'enfant mineur, D A.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'une carte nationale d'identité et un passeport biométrique soient délivrés à l'enfant D A. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sauf changement dans les circonstances de droit ou de fait. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme C A d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 25 janvier 2021 du préfet du Pas-de-Calais est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de délivrer à l'enfant D A une carte nationalité d'identité et un passeport biométrique dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sauf changement dans les circonstances de droit ou de fait.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C A une somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C A et de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C A et au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

M. Babski, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er décembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

D. BABSKI

La présidente,

Signé

S. STEFANCZYK

La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2102213

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